Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 29: The Storm's Eye
La lumière changea d’abord imperceptiblement, puis avec une brutalité qui fit lever les yeux à Élise. Le vent cessa comme si quelqu’un avait coupé une machine. Les flocons, qui tombaient en oblique depuis des heures, se redressèrent, hésitèrent, puis cessèrent presque complètement. Autour d’eux, le cirque blanc se révéla dans une clarté laiteuse, les crêtes dessinées nettes contre un ciel qui n’était plus du plomb mais un gris perle.
— L’œil du cyclone, souffla Luc.
Il se tenait près de Richard, appuyé contre la paroi du refuge de fortune, les yeux plissés vers le sud-ouest où la masse nuageuse tournait lentement. On aurait dit une gigantesque cheminée inversée, un trou dans la tempête.
— On n’a pas beaucoup de temps, dit Élise. Une heure, peut-être deux, avant que ça se referme.
Richard claqua des dents dans son sac de survie. Son visage avait repris une teinte moins cireuse, mais ses mains tremblaient encore. Il fallait le bouger, et vite.
— On y va, dit Luc. Maintenant. Pendant qu’on voit quelque chose.
Ils chargèrent Richard entre eux deux, marchant en triangle sur le versant ouest. La neige portait mal — il s’enfonçaient par endroits jusqu’aux cuisses, et chaque pas coûtait. Mais pendant vingt minutes, ils eurent le luxe incroyable de voir où ils mettaient les pieds. Cette visibilité neuve, volée au ciel, leur rendit de l’espoir. Et puis le refuge apparut.
Le toit de tôle dépassait d’un mètre de la congère. Karl avait creusé une tranchée d’accès, et Daniel se tenait à l’entrée, le visage ravagé par l’inquiétude. En les voyant, il poussa un cri rauque et disparut à l’intérieur. Quelques secondes plus tard, la porte s’ouvrit sur le groupe des touristes entassés dans la chaleur de l’unique poêle.
Karl sortit le premier, les mains noires de suie.
— Bon Dieu, Élise. On vous croyait morts.
— On l’a presque été, dit-elle.
Ils installèrent Richard contre le mur, le calèrent dans deux sacs de couchage, et lui firent boire de l’eau chaude sucrée. Autour d’eux, les touristes — ils étaient onze maintenant, comptés une fois, puis deux par habitude — les regardaient avec des yeux de bêtes traquées. La femme au pull orange, une Suissesse du nom de Käthi, demanda :
— Et le guide ? On part d’ici ? On ne peut pas rester.
— On part, dit Luc. Dans moins d’une heure. On descend par le col des Aiguilles Mortes.
Un silence. Puis le vieux professeur autrichien, celui qui avait la barbe qui gelait, demanda :
— Le col des Aiguilles Mortes ? Mais c’est fermé depuis la tempête de 2007. Le sentier n’existe plus.
— On n’a pas le choix, répliqua Luc. Le sentier principal est coupé par la coulée. Le refuge de Richard est détruit. La radio est morte. On a une carte.
Il déplia sur la table bancale la carte de son père, usée, cornée, les plis blancs comme des cicatrices. Élise l’avait portée sous sa veste depuis le moment où Luc la lui avait confiée, et le papier avait pris l’humidité de sa peau. Elle l’étala, pesa sur les coins avec deux réchauds à gaz.
Tout le monde se pencha. La carte montrait la montagne telle qu’elle était trente ans plus tôt : le glacier du Maudit avançait plus bas, le sentier du col zigzaguait entre des moraines qui n’existaient plus. Luc posa le doigt sur un point rouge tracé à l’encre.
— Le col. Il passe par cette arrête, puis redescent dans le vallon des Lanchettes. De là, on rejoint la vallée en moins de six heures — les jambes rapides. Avec Richard, disons huit, neuf heures. On a une fenêtre de deux heures pour prendre le col avant que la neige se remette à tomber. Après, on marche à l’aveugle.
— À l’aveugle sur un sentier qui n’existe plus, murmura Käthi. C’est de la folie.
— C’est la seule option.
Élise regarda la carte. Quelque chose la gênait, un détail qui ne s’accordait pas. Elle suivit du doigt le tracé du col vers la sortie du vallon, puis s’arrêta. Une zone de papier, près du croisement avec le ruisseau des Écureuils, paraissait plus claire, le grain différent. Elle fronça les sourcils, rapprocha la carte de la lampe à pétrole.
— Quoi ? demanda Luc.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle passa le pouce sur la zone. Le papier était plus mince, presque translucide, comme si quelqu’un avait gratté la surface avec une lame. Et sous la couche de carton, dans l’épaisseur même du papier, une ligne restait visible : un tracé qui ne figurait plus sur la carte, effacé avec soin, mais dont l’empreinte poreuse avait gardé le souvenir.
Le tracé d’un sentier qui ne passait pas par le vallon des Lanchettes. Il continuait vers l’est, vers le passage des Cimes Perdues.
— Il n’y a rien, dit-elle. C’est juste le papier qui a pris l’eau.
Mais elle savait que c’était faux. Quelqu’un avait modifié cette carte avant qu’elle ne leur arrive entre les mains. Quelqu’un qui connaissait le terrain, qui avait effacé un itinéraire — ou ajouté celui qui menait au col des Aiguilles Mortes.
Daniel s’approcha, attiré par son silence.
— Un problème ?
— Non, dit-elle en repliant la carte d’un geste brusque. Rien.
Luc la regarda, les yeux plissés. Il ne la croyait pas. Mais il ne dit rien devant le groupe. Il se redressa, distribua les ordres : on mangeait debout, on remplissait les gourdes, on sortait dans cinq minutes. Les touristes s’agitèrent, enfilèrent leurs couches de vêtements comme une armure maladroite.
Élise s’écarta dans l’encoignure de la porte, la carte ouverte une dernière fois. Elle la tint sous la lumière. L’effacement était net, chirurgical. Une lame de rasoir, pas un frottement accidentel. Et puis elle remarqua autre chose : au verso, dans le coin inférieur droit, une trace de graphite, minuscule, presque invisible. Une lettre. Un C, suivi d’un point.
C.
François Carrel. Le mort qu’elle avait trouvé au bord du glacier, vêtu du même bleu que la silhouette qu’ils avaient vue dans la tempête.
Sa gorge se serra.
Luc apparut derrière elle, baissa la voix :
— Dis-moi.
Elle lui montra l’effacement, la trace au verso. Il ne dit rien, mais ses mâchoires se durcirent. Il prit la carte, la plia, la glissa dans sa poche intérieure.
— On garde ça pour nous, dit-il. Pour l’instant, on descend. On se méfie de tout ce qui semble trop facile. On suit le tracé, mais on vérifie chaque point d’appui avant de le confier à quelqu’un.
— Tu penses que quelqu’un ici…
— Je pense qu’on a un mort dont la carte a été modifiée, et qu’il avait accès au refuge où cette carte était rangée.
Il se retourna vers le groupe qui s’ébranlait vers la porte, dans un brouhaha de crampons et de mousquetons.
— Et le refuge, c’était celui de mon père. Personne d’autre n’y est monté depuis sa mort. Sauf celui qui savait où il se trouvait.
Dehors, le ciel commençait à se refermer, la lueur grise avalée par une muraille de nuages en marche. La fenêtre se refermait déjà, plus vite qu’ils n’avaient prévu. Élise sortit la dernière, la carte de Luc contre son cœur, et le vent reprit, fouettant les flocons comme un avertissement.
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