Écho d'Avalanche
Lire le chapitre 44: The New Path
Le soleil perçait enfin la crête ouest, dessinant des ombres nettes sur la neige durcie par la nuit. Élise marchait devant, ses crampons mordant la pente avec une régularité qu'elle n'avait pas sentie depuis des semaines. Son souffle formait des nuages réguliers, mais son cœur ne cognait pas contre ses côtes comme avant. L'altitude restait modérée, mille huit cents mètres à peine, et elle savait doser l'effort.
Luc la suivait à quelques pas, son propre rythme plus lent qu'autrefois. Il ne portait plus le bandage, mais une fine cicatrice courait encore sous ses cheveux, et parfois, quand il tournait la tête trop vite, elle le voyait cligner des yeux comme pour chasser une ombre.
Ils s'arrêtèrent sur une plateforme naturelle qui surplombait la vallée du Beaufortin. Élise défit son sac, sortit son appareil — un boîtier argenté marqué par les années — et visa l'horizon. Les Aiguilles de la Penaz se découpaient dans un bleu de porcelaine. Elle appuya sur le déclencheur, puis vérifia l'image sur l'écran.
— C'est bon ? demanda Luc, s'accroupissant à côté d'elle.
— C'est net. La lumière est propre.
— Ça fait longtemps que je ne t'ai pas vue photographier comme ça.
Élise baissa l'appareil. Les mots de son médecin lui revinrent, sa condition à haute altitude, la prudence exigée désormais. Mais ici, à cette hauteur, elle pouvait encore vivre son métier, le cadrer différemment, chercher la beauté dans les replis du terrain plutôt que dans les sommets vertigineux.
— Ça fait longtemps que je ne m'étais pas autorisée à regarder les montagnes sans chercher quelque chose à prouver.
Luc sourit, le menton dans son col. Il n'avait pas encore accepté de rouvrir son carnet de vol, la préfecture lui demandait un avis médical définitif avant de le relâcher en opérations. Mais il avait trouvé autre chose, une porte étroite qui s'ouvrait doucement.
— Le service de prévision a besoin de monde. Quelqu'un qui connaît le terrain, qui sait lire une pente, un cumulus qui se coiffe.
Élise se tourna vers lui.
— Tu veux faire des bulletins d'avalanche ?
— Pas seulement. Des cartes, des zones sensibles. Je connais la montagne mieux que les modèles informatiques, et les modèles m'apprendront ce que je ne vois pas depuis le cockpit.
Elle rangea son appareil et s'assit sur une roche plate, sortant de son sac une gourde d'eau qu'elle lui tendit. Il but une gorgée, puis la lui rendit, leurs doigts se frôlant — une habitude nouvelle, légère, qu'ils commençaient à peine à connaître.
— Et toi, qu'est-ce que tu veux vraiment faire ? demanda-t-il.
Élise réfléchit. Le projet photographique sur la sécurité en montagne avançait bien, les clichés de parois balisées, de zones d'évacuation, de dispositifs de secours prenaient forme. Mais il manquait une pièce, un support qui donnerait à ces images une utilité concrète.
— Le carnet de Chazal, les relevés qu'il a faits sur les couloirs instables, les horaires de sur-risque qu'il avait notés... Quelqu'un devrait les rendre accessibles. Pas seulement aux services de secours, mais aux guides, aux randonneurs, à ceux qui décident de traverser un vallon sans se demander ce qu'il y a au-dessus.
— Une publication.
— Peut-être plus. Un manuel illustré, un guide pratique des zones avalancheuses du Beaufortin avec des relevés saisonniers. Mes photos, ses notes.
Luc la regarda longuement. Elle soutint son regard, laissant la lumière crue du matin passer entre eux sans rien cacher.
— On pourrait le faire ensemble, dit-il. Les textes, les relevés, mes croquis de relief. Tu photographies, j'écris ce que je vois.
Élise sentit un élan simple, propre, remplacer la tension qui avait noué sa poitrine pendant des semaines. Elle hocha la tête.
— On commence quand ?
— Demain ? sourit-il.
— C'est un peu tôt. J'ai besoin de mon café d'abord.
Luc se releva, tendit la main pour l'aider à se mettre debout. Elle accepta, la paume contre la sienne, et ils restèrent une seconde ainsi, en équilibre sur la roche, comme s'ils testaient la solidité du terrain sous leurs pieds.
Le sentier redescendait en lacets vers le refuge des Fours où ils avaient laissé leur voiture. Ils marchaient côte à côte, pas tout à fait au même rythme — Luc avait raccourci son pas, Élise allongeait le sien, et ils s'ajustaient sans parler.
À un détour du chemin, ils découvrirent une ancienne coulée d'avalanche, un ruban gris argent qui striait le versant boisé sur deux cents mètres de large. Les arbres étaient couchés comme des allumettes, leurs troncs blancs polis par la neige qui fondait lentement. Élise s'arrêta, sortit de nouveau son appareil.
— C'est beau, dit-elle à mi-voix. Pas comme une catastrophe. Comme un dessin.
Elle cadra : la coulée, le bosquet rescapé à sa lisière, le ciel d'hiver. Luc resta derrière elle, patient, observant son travail sans le commenter. Quand elle eut fini, elle le rejoignit et ils reprirent la descente.
La question qu'ils n'avaient pas su nommer depuis leur retour de l'hôpital flottait encore entre eux. Elle surgit quand Luc, retrouvant une assurance tranquille, s'arrêta devant une plaque vissée au rocher, là où un berger avait été emporté en 1987. Il lut le nom à voix haute, puis se tourna vers Élise.
— Tu as pensé à Chazal ? Pas seulement à son carnet.
— Tous les jours, répondit-elle simplement.
— Moi aussi. Pas comme un fantôme. Mais comme quelqu'un à qui on doit quelque chose.
Élise s'approcha, glissa sa main dans la sienne.
— On va lui rendre ce qui lui appartenait : la vérité sur la main qui a tracé ces balises menteuses, celle du chalet, celle qui portait son nom sans être lui.
Luc serra ses doigts.
— Tu sais que ma tête tourne encore parfois. Que je n'ai pas repris les commandes d'un hélico. Que des jours je doute.
— Je sais. Et tu sais que je ne monte plus au-dessus de trois mille. Que je regarde l'aiguille des Grands et que je me demande ce que mes jambes deviendraient sur sa face nord. Que des jours je doute aussi.
Il sourit, plus détendu que quelques minutes plus tôt.
— Alors on doute ensemble.
— Ensemble, confirma-t-elle. C'est déjà mieux que tout ce que j'ai fait seule.
Ils continuèrent. Le refuge apparut, petit bloc de pierre et de bois perdu dans l'herbe rase d'hiver. La voiture les attendait, couverte d'une pellicule de givre. Élise monta côté passager, laissa Luc prendre le volant. Il démarra, chauffa l'habitacle, et ils descendirent vers la vallée dans un silence confortable où les mots n'avaient plus urgence de combler un vide.
Le café du village était presque vide à cette heure. Ils s'installèrent près de la vitre, observant le mont des Glaciers à travers la buée. Luc sortit un carnet noir de sa veste, griffonna quelques lignes.
— La coulée du Fours, sa longueur, l'orientation, les arbres cassés à la hauteur de la ligne de neige. Ça peut servir pour la carte de sensibilité du versant.
Élise vida son café, posa la tasse avec un effort de discrétion qui la fit sourire.
— Premier matin de travail.
— Premier matin d'un livre, dit-il en fermant le carnet. Tu veux qu'on lui trouve un titre ?
— Quelque chose de sobre. *Se tenir en montagne* ?
Luc réfléchit.
— Ou simplement *La Ligne de neige*.
Elle tourna les yeux vers la fenêtre.
— On va devoir redescendre encore plus bas pour quelques prises de vue. Mon altitude, tu sais...
— J'ai une paire de raquettes dans le coffre et des beignets volés au refuge. On pourra s'arrêter à la forêt, comme avec tes photos d'hiver.
— Ta gourmandise va devenir une technique de reportage.
— C'est déjà le cas, répondit-il en payant.
Dehors, le vent s'était levé doucement, soulevant des particules de neige qui scintillaient dans le soleil rasant. Élise remonta la fermeture de sa veste, ajusta la sangle de son sac, et se mit en marche vers le sentier forestier avec Luc à ses côtés. Ils entrèrent dans les mélèzes, le craquement de la croûte sous leurs pas remplaçant le silence des hauteurs.
Elle ne savait pas encore quel visage prendrait le livre, ni quand les nuages les contraindraient à rebrousser chemin, ni ce que la prochaine saison révélerait des traces enfouies sous la neige. Mais pour la première fois depuis des années, elle avançait sans dessiner de fuite possible, sans prévoir l'angle de sortie.
Le soleil hivernal oblique allongeait leurs ombres sur la piste. Luc marchait à sa gauche, un pas et demi derrière elle, comme s'il la laissait choisir la direction tout en restant prêt à veiller. Elle ralentit, il la rejoignit, et ils continuèrent ainsi, leurs épaules se frôlant à chaque courbe du chemin, la montagne alentour muette et majestueuse, leur présence modeste entre ses replis.
À la lisière de la forêt, Élise s'arrêta une dernière fois, sortit l'appareil, et prit une photo de leur propre piste remontant vers les crêtes. Elle ne savait pas si elle s'en servirait jamais. Mais elle la garderait, comme elle garderait le foulard jaune que Luc portait toujours, discret, noué à son poignet gauche, invisible sous la manche.
Ils reprirent la voiture, descendirent vers le village, et le silence qui les accompagnait avait perdu toute pesanteur.
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