Essence de Grasse
Lire le chapitre 1: The Homecoming
Les odeurs de Grasse n’avaient pas changé. Même en ce mois de novembre, quand le mistral balayait les collines et que les champs de jasmins étaient nus, la ville exhalait cette étrange alchimie de terre chaude, de lavande distillée et d’amande amère. Camille avait roulé toute la nuit depuis Paris, les vitres baissées pour ne pas respirer le cuir de sa voiture de location, et elle avait reconnu chaque virage de la route Napoléon, chaque pin parasol qui semblait la saluer.
Elle gara la petite Fiat blanche devant le portail en fer forgé de la maison familiale. Le gravier cria sous ses baskets. La façade de pierre blonde, avec ses volets bleus fatigués, n’avait pas bougé depuis son enfance. Mais il manquait quelque chose : le parfum de cigarette de sa grand-mère sur le perron, cette odeur de tabac blond mêlé à l'ylang-ylang qu'elle portait en eau de toilette.
Sa mère, Isabelle, l’attendait sur les marches, un mouchoir de lin froissé dans les doigts.
— Tu es en retard.
— Le train avait du retard. J’ai fini par louer une voiture à Aix.
Isabelle hocha la tête, les lèvres serrées. Depuis le divorce, les échanges entre elles étaient réduits à cette monnaie sèche : des faits, des heures, des itinéraires. Aucune effusion. Camille monta l’escalier, toucha l’épaule de sa mère d’une main brève, et entra dans la maison qui sentait la cire d’abeille et le papier ancien.
Le salon était plein de monde, mais pas trop. Les Roussel n’avaient jamais été nombreux, et les alliances opportunistes avaient éclairci les rangs. Elle reconnut son oncle Paul, l’air perdu dans un costume trop sombre, et cette peste de sa femme, Caroline, qui portait du Chanel comme un bouclier. Près de la cheminée éteinte, son cousin Julien la salua d'un geste de la main sans se lever. Il avait la même mâchoire que son père, mais les yeux fuyants de sa mère.
Camille s'approcha du cercueil de chêne clair. Odette Roussel avait demandé à être exposée à la maison, face aux champs de roses qu'elle n'avait plus cultivés depuis dix ans. Il y avait dans la pièce une odeur douce et triste, le mélange de fleurs coupées trop nombreuses qui commencent à tourner.
La veillée dura trois heures. On parla de la pluie, des vendanges ratées en Provence, de l'immobilier à Cannes. Personne ne parla de la Maison Roussel. C'était une tumeur dans la conversation, un sujet qu'on évitait par politesse ou par peur, ce qui revenait au même. Camille savait que l'entreprise familiale était en difficulté. Les comptes se dégradaient depuis la mort de son grand-père, cinq ans plus tôt, et Odette avait perdu l'énergie de guerroyer contre les grandes marques parisiennes qui colonisaient les boutiques de Grasse avec leurs molécules de synthèse et leurs campagnes à un million d'euros.
Quand le dernier visiteur se fut éclipsé, son oncle Paul annonça d'une voix de fausset :
— Demain, dix heures. Chez Maître Fontanel. Lecture du testament.
Il prononça « testament » comme on prononce « défaite ».
Camille choisit la chambre du haut, celle qui donnait sur les serres. Elle dormit mal, réveillée par le vent qui sifflait dans les vieux cadres et par les pas de sa mère qui errait dans le couloir comme une âme en peine. Au matin, elle se doucha longuement, laissant l'eau chaude défaire les nœuds de son dos, et enfila une robe noire qu'elle n'avait pas portée depuis son entretien chez Symrise.
Maître Fontanel était un homme de soixante-dix ans, mince comme un couteau, avec des lunettes en écaille qui lui donnaient l'air d'un notaire de comédie. Il les fit asseoir autour d'une grande table de noyer dans son cabinet du boulevard du Jeu de Ballon. Le bureau sentait l'encre et le café filtre. Sur les murs, des gravures de Grasse au XIXe siècle montraient des champs de tubéreuses à perte de vue.
La lecture fut rapide. Des legs nominatifs à chaque membre de la famille, une somme pour la bonniche, une rente pour la vieille cuisinière. Camille écoutait distraitement, pensant au retour à Paris, à son appartement minuscule près du canal Saint-Martin, à la startup de parfumerie où elle était secrétaire — non, « coordinatrice de projet », comme on disait pour ne pas mourir de honte.
Puis Maître Fontanel s'éclaircit la gorge et posa ses lunettes sur la table.
— Article 7. Concernant la Maison Roussel, société anonyme au capital de huit cent mille euros, dont le siège social est situé au 14, chemin des Lavandes, Grasse. Je, Odette Marie-Thérèse Roussel, étant de corps et d'esprit sains, déclare ce qui suit.
Il marqua une pause. Caroline se pencha en avant, Julien cessa de regarder son téléphone.
— L'entreprise sera confiée à la cogestion conjointe de deux candidats : ma petite-fille, Camille Isabelle Roussel, et mon petit-fils, Julien Pierre Roussel. Ils auront six mois, à compter de ce jour, pour concevoir et commercialiser un parfum de leur création. Le produit qui générera le chiffre d'affaires le plus élevé sur une période de trois mois de vente effectives désignera son auteur comme unique directeur général. L'autre recevra une compensation financière équivalente à quarante pour cent de la valeur estimée de l'entreprise, selon l'audit du 30 juin dernier.
Il y eut un silence épais, comme une montre de jasmine qui ne s'ouvre pas.
— C'est une plaisanterie ? demanda Paul.
— Le testament est daté du 12 octobre, répondit Maître Fontanel. Odette l'a signé en présence de deux témoins et de son médecin traitant. Il est parfaitement valide.
Julien se leva, la chaise grincant contre le parquet.
— Et moi, je suis le spécialiste marketing de cette boîte depuis dix ans. Elle est en train de couler. Il faut la restructurer, pas organiser un jeu télévisé.
— Votre grand-mère était peut-être d'un autre avis, fit le notaire, la voix douce mais ferme.
Camille ne disait rien. Elle sentait son cœur battre dans sa poitrine, non pas de colère, mais d'une électrique surprise. Elle caressait depuis des années une petite formule, un accord de tubéreuse et de néroli qu'elle n'avait jamais osé montrer à personne. Ce n'était le moment d'y penser.
Sur quoi Fontanel posa une feuille supplémentaire sur la table, et de son écriture de coucou, la déchiffra :
— « Article 8. En raison de ma défiance envers les capacités d'arbitrage des membres de ma famille, j'ai nommé un superviseur extérieur, qui aura autorité absolue sur le processus de création, le budget, et le calendrier du défi. Il siègera au conseil de surveillance jusqu'à la clôture, avec droit de veto sur toute décision stratégique. »
Camille serra les poings, anticipant un cousin éloigné ou un banquier véreux de Monaco.
— Ce superviseur est-il là ? demanda-t-elle, la voix trop tranchante.
Maître Fontanel sourit, une chose rare, et se tourna vers la porte du fond, qui s'ouvrit à cet instant sans l'annonce d'un huissier.
Un homme entra. Il avait la quarantaine, des tempes grises qu'on avait dû gagner à la course, et un costume de laine bleu nuit taillé à Milan ou à Londres, avec ce je-ne-sais-quoi qui criait « stratégie internationale ». Il tenait une mallette en cuir patiné, une parmi les centaines qui passaient dans les couloirs du siège parisien de LVMH ou des fonds d'investissement anglo-saxons.
— Alexandre Laurent, dit-il en tendant la main au notaire, puis en s'adressant aux héritiers avec un sourire calibré. Directeur de marque. Je fus en poste chez Coty à New York, puis chez Estée Lauder à Londres.
Julien plissa les yeux.
— Laurent ? Le Laurent qui a transformé la maison Vernier ?
— Cette transformation n'a pas abouti, répondit Alexandre avec une franchise lisse. Comme quoi, les échecs sont instructifs. Votre grand-mère était d'accord pour me donner une nouvelle chance.
Il se tourna vers Camille, et leurs regards se croisèrent. Il avait des yeux gris-vert, d'une couleur que l'on rencontre rarement au sud de la Loire, et une manière de vous évaluer sans agressivité qui n'en était que plus déstabilisante.
— Mademoiselle Roussel, dit-il en la toisant. J'ai écouté votre travail chez Symrise. Vous avez parlé à plusieurs reprises de « l'émotion comme matière première ». C'est une phrase jolie, mais en parfumerie, j'ai appris que les jolies phrases ne se vaporisent pas.
Camille le dévisagea, irritée par la façon dont il s'était informé sur elle, par cette intrusion préalable dans sa trajectoire. Elle releva le menton.
— Et vous, monsieur Laurent, vous avez appris quoi ? À débarrasser les marques en faillite de leurs histoires pour mieux les vendre par lots ?
Le sourire d'Alexandre Laurent ne vacilla pas, mais quelque chose se durcit dans sa mâchoire.
— J'ai appris à sentir le marché avant de sentir les fleurs. Un parfum qui ne se vend pas est un parfum qui meurt, aussi beau soit-il.
— Alors on n'est pas là pour faire les choses en grand, fit Camille. On est là pour faire survivre un cadavre avec des économiseurs de coût.
Isabelle toussa ostensiblement. Paul se leva enfin, plus sûr de lui à présent qu'il avait un bouc émissaire.
— Et comment comptez-vous, monsieur, arbitrer des questions de nez et de gueule ? Vous êtes planificateur. Pas artiste.
Alexandre Laurent ferma sa mallette avec un déclic précis.
— L'art ne dure que s'il se vend. C'est le credo de ma fonction. Odette le savait ; c'est pourquoi elle m'a choisi. Elle savait que Camille préférait être remarquée que payée, et que Julien préférait être payé que remarqué. Elle voulait quelqu'un qui déteste les deux options et qui tranche avec les chiffres.
La manière dont il avait balancé son analyse comme une sentence fit monter une chaleur dans la nuque de Camille. Elle serra les poings, mais ne répondit rien.
Maître Fontanel rangea ses documents dans un dossier cartonné :
— La compétition commence ce jour. Vos budgets sont ouverts : quarante mille euros chacun, à justifier par l'achat de matières premières et de supports de campagne. Aucun emprunt sera autorisé. À la fin des six mois, les produits seront lancés simultanément dans trois points de vente partenaires.
Camille respira un grand coup. Quarante mille euros. C'était peu, très peu, pour créer un parfum digne du nom Roussel avec des matières nobles de Grasse. Pour ce prix-là, on achetait à peine dix kilos d'absolue de rose ou huit de tubéreuse.
Alexandre Laurent semblait lire ses pensées :
— Avec ce budget, mademoiselle, vous ne sauverez pas la maison avec des ressources historiques. Vous le sauverez avec un produit éditorialisé. C'est une contrainte, pas une excuse.
Il la regarda une seconde de trop.
— À demain, huit heures, au laboratoire. On fera le point sur vos solutions, tous les deux. J'aurai le droit de veto, mais vous aurez le droit d'argumenter. Amusez-vous bien.
Il sortit, laissant derrière lui un léger parfum de bois de santal synthétique et de gel coiffant, deux odeurs que Camille méprisait d'instinct.
Elle resta assise, les mains serrées autour d'un verre d'eau minérale qu'elle n'avait pas touché, sous les regards en coulisse de son oncle, de sa cousine, de sa mère. Dans sa tête défilait le fantôme de son grand-père, qui lui avait appris à sentir un absolu de rose les yeux fermés et à dire si c'était un bulgare ou un turc. Il lui avait dit un jour : « Camille, le parfum, c'est de la mémoire liquide. Faut pas la gaspiller. »
Elle n'allait pas gaspiller la mémoire. Mais elle n'était plus si sûre de savoir pour qui pleurer : sa grand-mère, qu'elle n'avait pas su aimer assez, ou cette maison de pierre blonde qui venait de passer entre les mains d'un inconnu aux tempes grises.
Elle se leva, sans un regard pour Julien, et sortit sur le perron. Le mistral s'était levé, portant des odeurs de terre mouillée et d'herbes écrasées. Derrière elle, la voix de sa mère flottait, mais elle ne l'écoutait pas. Elle avait une idée qui avait pris racine dans le fond de son crâne, une idée qui puait l'interdit — l'accord de tubéreuse, de néroli et d'une note cuirée qu'elle n'avait jamais osé tester sur peau.
Elle allait devoir être plus intelligente que cet Alexandre Laurent. Elle allait devoir être plus maligne que le marché. Et pour la première fois depuis des années, elle sentit, sous la douleur des funérailles, une impatience joyeuse, presque sauvage, qui lui filait dans les veines comme un sillage d'aldéhydes.