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Essence de Grasse

Lire le chapitre 2: The Clash of Visions

Le labo sentait encore le renfermé de l’été. Camille avait ouvert les vasistas en arrivant, mais l’air de Grasse, chargé de lavande et de chaleur, ne suffisait pas à dissiper l’odeur de cire et d’essences figées qui imprégnait les murs depuis trois générations. Elle passa une main sur la paillasse en marbre, là où sa grand-mère posait toujours ses carnets, et dut détourner le regard.

— On pourrait aérer davantage, dit Alexandre Laurent en poussant la porte battante sans frapper.

Il portait un costume gris perle, ajusté comme une seconde peau, et tenait une tablette sous le bras. Rien dans sa posture ne suggérait qu’il venait de débarquer dans un sanctuaire familial. Il s’arrêta devant le grand alambic de cuivre, l’observa comme on examine un vestige archéologique, puis se tourna vers elle.

— Et peut-être moderniser l’équipement. Vous créez avec des pipettes en verre ?

— Vous préférez que je code une fragrance sur ordinateur ? demanda Camille sans lever les yeux de ses fioles.

— Je préfère que vous pensiez à ceux qui vont l’acheter, pas à ceux qui l’ont portée avant eux.

Le silence qui suivit fut coupé par le grincement des chaises sur le parquet. De l’autre côté de la vitre qui séparait le labo de la salle de réunion, le conseil d’administration s’installait. Isabelle Roussel, sa mère, ajusta une mèche impeccable derrière son oreille. Paul, l’oncle de Camille, tricotait des doigts sur la table, l’air excédé. Deux autres membres, des hommes en costumes sombres que Camille n’avait jamais vus, déployaient des documents.

Julien entra le dernier, une chemise sous le bras. Il adressa un signe de tête à Camille, un sourire mécanique, puis s’assit à l’extrémité de la table, dos à la vitre.

Alexandre ne bougea pas. Il se posta à côté de Camille, de l’autre côté de la paillasse, comme s’ils partageaient déjà un poste de combat.

— Le conseil veut une démonstration de vos directions créatives, dit-il à voix basse. Cinq minutes chacun. Vous commencez.

Camille posa sa pipette, essuya ses doigts sur son tablier de lin, et fit face à la vitre. Sa mère soutint son regard sans ciller. Paul consultait sa montre.

— Messieurs, mesdames, commença-t-elle, la voix plus ferme qu’elle ne s’y attendait. Maison Roussel n’a jamais fabriqué de parfums faciles. Depuis 1932, nous composons des fragrances qui racontent une histoire, qui prennent le temps de se révéler. Je propose de poursuivre cette tradition avec un parfum de tubéreuse, de néroli et de cuir — un fougueux floral, complexe, qui évoque les soirées d’été dans les serres de ma grand-mère.

Elle marqua une pause. Personne ne l’interrompit. C’était pire.

— Ce n’est pas une fragrance pour un marché de masse, poursuivit-elle. C’est une signature. Quelque chose que les autres maisons ne peuvent pas copier, parce qu’elles n’ont ni nos champs, ni notre histoire, ni le savoir-faire de nos nez. C’est notre patrimoine.

— Merci, Camille, dit Alexandre en enchaînant sans transition. Mon tour.

Il posa sa tablette sur la paillasse et fit glisser une image : un flacon épuré, lignes nettes, bleu glacier, sobre.

— Le marché du parfum de luxe a changé. Les millennials et la génération Z ne veulent plus d’héritage, ils veulent du sens, mais un sens immédiat. Un produit qui se comprend en un coup d’œil, qui s’intègre à une routine, qui ne nécessite pas un doctorat en botanique pour être apprécié.

Il leva les yeux vers le conseil.

— Je propose un parfum minimaliste. Musc blanc, poivre rose, une pointe de bois de santal synthétique. Simple, élégant, international. Un parfum qu’on peut décliner en soins corporels, en bougies, en ligne complète. Pas de tubéreuse, pas de néroli, pas de cuir.

Camille serra les mâchoires.

— Vous parlez d’un parfum, ou d’un produit marketing ?

— Les deux. Aujourd’hui, c’est la même chose.

— Pour vous, peut-être. Mais nous ne sommes pas une start-up californienne. Nous sommes une maison de Grasse.

Alexandre pivota vers elle, les yeux plissés.

— Et c’est précisément parce que vous êtes une maison de Grasse que vous devez vous adapter. Vos concurrents ne dorment pas. Ils lancent des fragrances tous les six mois, avec des campagnes virales, des influenceurs, des partenariats. Vous, vous voulez sortir un parfum qui mettra deux ans à mûrir, avec des ingrédients qui coûtent une fortune, pour un public qui se rétrécit chaque année.

— Notre public n’est pas un algorithme.

— Non, c’est un groupe démographique qui vieillit et qui ne se renouvelle pas.

Il se tourna vers le conseil, comme s’il avait marqué un point.

Isabelle Roussel prit la parole, la voix neutre, presque métallique.

— Alexandre, les comptes sont ce qu’ils sont. Un échec signifierait la liquidation. Camille, l’héritage est important, mais il ne paie pas les factures.

Camille sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine, mais elle refusa de le montrer.

— Et si je pouvais faire les deux ? demanda-t-elle. Un parfum qui honore notre passé tout en parlant aux nouvelles générations. Pas un compromis, une évolution.

Alexandre haussa un sourcil.

— C’est exactement ce que tout le monde essaie de faire. Le marché est saturé de faux compromis.

— Ce n’est pas un faux compromis. C’est une question de matière première. La tubéreuse n’est pas démodée, elle est mal utilisée. Et si je trouvais une façon de la rendre plus lumineuse, plus moderne, sans la vider de son caractère ?

Le conseil échangea des regards. Paul Roussel s’éclaircit la gorge.

— Cela semble vague. Vous avez un exemple concret ?

Camille se tut. Elle ne pouvait pas leur parler de la formule qui tournait dans sa tête depuis des jours, cette combinaison étrange de tubéreuse, de néroli et de cuir, qui sentait les serres de son enfance et l’odeur des vestes en cuir de son père. Elle l’avait formulée une fois, dans un carnet, et puis elle avait tout effacé. Ce n’était pas encore prêt.

— J’ai un concept, dit-elle enfin. Pas une formule terminée. Mais je sais exactement quelle direction prendre.

Alexandre la regarda avec une expression qu’elle ne parvint pas à déchiffrer — pas de mépris, pas de triomphe. Quelque chose de plus personnel. Comme s’il cherchait quelque chose derrière ses yeux.

— Vous avez trois semaines pour présenter une ébauche, dit-il. Si vous êtes capable de prouver que votre tubéreuse peut convaincre un panel de consommateurs de moins de trente ans, je soutiendrai votre projet. Sinon, nous partons sur mon musc blanc.

Camille entendit sa mère expirer doucement, un mélange de soulagement et d’inquiétude.

— Et le budget ? demanda-t-elle.

— Le vôtre est déjà engagé, répondit Alexandre. Une partie est allée à l’entretien des serres. Il vous reste environ douze mille euros pour les essences et les tests.

Camille serra les poings sous la paillasse. Douze mille euros. La tubéreuse de Grasse, de qualité, coûtait une fortune. Le néroli aussi. Et le cuir de bouleau, si elle voulait du vrai, était hors de prix.

— Vous ne me facilitez pas la tâche, dit-elle à voix haute.

— Mon rôle n’est pas de vous faciliter la tâche, répondit Alexandre. C’est de sauver cette maison.

Il quitta la pièce sans ajouter un mot. Le conseil se leva en murmurant, Isabelle retenant Paul d’un geste sec avant qu’il n’ouvre la bouche. Camille resta seule dans le labo, les mains posées à plat sur le marbre, écoutant le silence revenir.

Elle pensa à sa grand-mère. À ses mains tachées de nicotine et d’essences, à ses histoires de formules perdues, à ce qu’elle lui avait dit un soir d’été, avant de mourir, la voix cassée :

— Tu trouveras tout ce qu’il te faut là-haut, ma fille. Là où personne ne regarde.

Camille leva les yeux vers le plafond. La trappe de l’atelier-grenier, condamnée depuis des années, laissait passer une fine poussière dorée.

Elle décrocha son téléphone et ouvrit ses messages. Julien lui avait écrit quelques minutes plus tôt :

« Courage, cousine. Tu vas en avoir besoin. »

Elle ne répondit pas. Elle marcha vers l’escalier de service qui menait à l’étage, là où personne ne montait plus depuis longtemps.