Essence de Grasse
Lire le chapitre 11: The Promise
La nuit avait avalé les fenêtres du laboratoire depuis longtemps. Camille ne comptait plus les heures ni les gorgées de café froid qui macéraient au fond de sa tasse. Sur la paillasse, la formule de l'accord « couture » s'étalait en colonnes de chiffres et de symboles, un code que personne d'autre qu'elle ne savait lire, mais qu'elle-même commençait à trouver opaque.
— Tu es encore là.
La voix d'Alexandre la fit sursauter. Il se tenait dans l'embrasure de la porte, une liasse de documents sous le bras, les traits tirés mais les yeux vifs. Il avait cette façon de la regarder qui la mettait toujours en alerte, comme s'il cherchait une faille dans sa carapace.
— Je pourrais dire la même chose de toi.
— L'insomnie est une habitude familiale.
Il s'approcha de la paillasse et déposa ses papiers à côté de ses notes. Le geste était presque négligent, mais elle vit le soin avec lequel il aligna les bords de ses documents sur ceux du carnet d'Odette. Un homme méthodique, même dans l'épuisement.
— Tu as trouvé quelque chose ? demanda-t-il.
Camille hésita. Depuis des semaines, chaque échange entre eux était une négociation, un échange de monnaie d'information. Mais il y avait quelque chose dans la qualité du silence qui l'entourait ce soir, quelque chose qui ressemblait à une trêve.
— Le problème n'est pas la composition. C'est la rose. L'essence de Maurel qu'Odette a conservée est trop volatile pour tenir les six jours qu'il nous reste. Elle se dégrade à chaque heure qui passe.
Alexandre s'assit en face d'elle, sans demander la permission. Il déplia un document, le poussa vers elle.
— Le registre des livraisons de Roussel Hall, 1984. Regarde la page de mai.
Elle saisit le document, y jeta un coup d'œil. Les entrées s'enchaînaient, écrites d'une plume régulière. Puis son regard s'arrêta sur une ligne marginale, presque effacée : « Vingt plants, provenance Maurel — roseraie de Sainte-Agnès. Confidentiel. »
— Sainte-Agnès ? demanda-t-elle. Je croyais que la roseraie était à Roussel Hall.
— C'est ce que tout le monde croyait. Mais ma mère a gardé des carnets, avant de mourir. Elle parlait d'un champ en contrebas de la ville, un terrain qui appartenait aux Maurel. Elle ne l'a jamais vu elle-même, mais mon père en parlait comme d'un lieu sacré.
Camille releva la tête. Le nom de son père était rare dans la bouche d'Alexandre. Chaque fois qu'il l'évoquait, c'était comme s'il touchait une plaie encore à vif.
— Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt ?
— Parce que je n'étais pas certain que tu méritais de le savoir.
La franchise le surprit lui-même. Il détourna le regard, froissa le bord de son document.
— Il y a un an, j'ai commencé à enquêter sur l'incendie de Roussel Hall. Personnellement. Peu après la mort de ma mère, j'ai trouvé une boîte en fer parmi ses affaires. Elle contenait des lettres, des relevés de température, des coupures de presse. Ma mère savait que la mort de mon père n'était pas un accident. Elle a passé vingt ans à collectionner des indices, sans jamais oser les utiliser.
— Et tu les as utilisés, toi.
— Je les utilise encore. C'est pour ça que je suis ici. Assumer la gestion déléguée de Maison Roussel n'était pas un choix de carrière, Camille. C'était une infiltration.
Le mot tomba entre eux comme une pierre dans une eau calme. Camille le regarda, cherchant la ruse dans ses yeux, mais n'y trouva que la fatigue et une forme d'épuisement moral.
— Tu veux dire que ta présence ici, ta mission auprès du conseil, tes critiques...
— Tout était calculé pour me rapprocher des archives. Pour découvrir ce qui avait réellement causé l'incendie. Et qui l'avait provoqué.
Le silence qui suivit était presque vivant, chargé de tout ce qu'ils s'étaient tus depuis des semaines. Camille se leva, fit quelques pas vers la fenêtre. Dehors, les collines de Grasse n'étaient plus qu'une masse sombre, ponctuée par les lanternes lointaines de la vieille ville.
— Ma grand-mère, dit-elle enfin, juste avant de mourir, m'a fait promettre de retrouver l'essence de Maurel. Pas seulement la rose. La formule complète. Celle que ma mère travaillait quand elle est morte.
Alexandre se figea.
— Ta mère travaillait sur une formule ?
— L'Œuvre, ils l'appelaient dans les cahiers. Une fragrance qui devait réunir les deux familles. Les Roussel et les Maurel. Les parfumeurs et les cultivateurs. Ma mère y a consacré les dernières années de sa vie. Et quand elle est morte, tout ce qu'elle avait trouvé est devenu la proie de ceux qui voulaient l'effacer.
— L'incendie de 1985 n'était donc pas qu'un sabotage de récoltes.
— Ma mère a été tuée, Alexandre. Ce n'était pas un accident. Quelqu'un a voulu que la formule disparaisse avec elle.
Elle se retourna vers lui. Leurs regards se croisèrent, pour la première fois sans défiance.
— Tu cherches la vérité sur ton père. Je cherche la vérité sur ma mère. Et ces deux vérités se trouvent peut-être au même endroit.
Alexandre se leva lentement, s'approcha d'elle. Il était maintenant si près qu'elle pouvait sentir l'odeur de sa peau, un mélange d'essence de bois de cèdre et de papier ancien.
— Si nous partons ensemble demain pour l'Italie, nous ferons le chemin inverse de ceux qui ont voulu effacer nos familles. Marcel Maurel détient peut-être la dernière pièce du puzzle. Mais il y a un autre endroit que nous devons explorer avant.
— Sainte-Agnès.
Il acquiesça.
— Ma mère avait dessiné un croquis dans ses carnets. Le champ impossible, l'appelait-elle. Un endroit où la rose poussait hors de toute logique, au nord de Grasse, dans une terre que personne ne cultivait. Si les plants sont encore vivants, ils ont survécu à l'incendie. Ils pourraient nous donner l'essence dont nous avons besoin.
— Mais les documents d'Odette indiquent que la roseraie a été empoisonnée.
— Odette n'a pas tout dit. C'est une femme qui protège ses secrets en les distribuant goutte à goutte.
Camille sourit malgré elle. C'était peut-être la première fois qu'ils étaient d'accord sur quelque chose concernant la vieille femme.
— Il nous faudra être discrets, dit-elle. Si quelqu'un sait que nous cherchons la roseraie, nous ne serons pas les seuls à nous y intéresser.
— Le conseil est déjà nerveux. Et l'intrusion de cette nuit dans l'annexe n'est sans doute pas un hasard.
Ils échangèrent un regard entendu. Quelqu'un, quelque part, observait leurs mouvements. Il était temps de jouer serré.
— Demain, à l'aube, dit Alexandre. Nous dirons que nous partons pour l'Italie. Une inspection de routine chez le fournisseur d'essences de bergamote. En réalité, nous bifurquerons vers Sainte-Agnès en premier.
— Et Marcel ?
— Marcel attendra. Quelques heures de plus ne changeront rien. Mais une roseraie qui disparaît, ça ne se remplace jamais.
Camille tendit la main. Le geste était impulsif, presque hors de propos dans leur relation de méfiance réciproque. Alexandre la regarda, surpris, puis saisit sa main dans la sienne.
— Nous cherchons la même chose, murmura-t-elle. Peu importe nos raisons. Ce soir, nous arrêtons de nous mentir.
— Ce soir, répéta-t-il.
Sa main serra la sienne avec une force qui n'était pas que contractuelle. Il y avait autre chose, quelque chose qu'elle n'osait pas nommer, un fil ténu qui se tissait entre eux, malgré la méfiance, malgré les intérêts divergents, malgré les fantômes de leurs pères et de leurs mères qui ne demandaient qu'à les séparer.
Dehors, au-delà des fenêtres, dans l'ombre des oliviers centenaires, une silhouette observait la lumière du laboratoire. L'homme nota l'heure dans un carnet, tira sur sa cigarette, puis disparut dans la nuit sans laisser de trace.
Pendant ce temps, au-dessus d'eux, dans les combles du manoir Roussel, une petite lampe s'alluma. Odette Roussel était réveillée, elle aussi. Mais ce qu'elle lisait dans son vieux carnet de 1984 n'était pas destiné à être partagé.
Pas encore.
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