Essence de Grasse
Lire le chapitre 12: The Source
La lumière de l’aube était encore grise quand Camille gara la vieille 2CV de sa mère à l’ombre d’un platane centenaire. Alexandré coupa le moteur de son propre véhicule derrière eux, et le silence qui suivit fut peuplé du chant des cigales, déjà impitoyables pour un mois de juin.
Devant eux, la ferme de Sainte-Agnès n’était plus qu’une ruine. Le toit avachi, les volets arrachés par le mistral, un tracteur rouillé enseveli sous les ronces. Mais à l’arrière du bâtiment, au-delà d’un mur de pierres sèches effondré, des rangées de buissons de roses s’alignaient encore, comme des soldats abandonnés par leur régiment.
« C’est ici », souffla Camille en sortant du véhicule.
Ils avancèrent entre les plants. Les feuilles étaient brunes, recroquevillées sur elles-mêmes. Les tiges, mortes depuis des années, craquaient sous leurs semelles. Un gouffre de désolation dans ce paysage d’oliviers et de chênes verts.
Alexandre s’accroupit près d’un buisson, pinçant une feuille sèche entre ses doigts. « Quelqu’un a voulu effacer ces roses de la surface de la terre. »
« Et presque réussi. »
Un bruit derrière eux les fit se retourner. Un vieil homme se tenait à l’entrée de la propriété, une serpe à la main, sa peau brunie comme le cuir de ses espadrilles. Il les dévisagea sans hostilité, mais sans bienveillance non plus.
« Vous êtes du domaine Roussel ? » demanda-t-il dans un accent rocailleux qui sentait l’ail et la lavande.
« Comment le savez-vous ? » demanda Camille.
« À votre façon de marcher entre les roses sans les toucher. Comme des voleurs qui respectent ce qu’ils volent. »
Le vieil homme les fit entrer dans une cabane au bout du champ, sombre et fraîche, où pendaient des herbes sèches et des outils de greffe. Il posa une bouteille de pastis sur la table branlante, remplit trois verres d’autorité, sans attendre leur réponse.
Il s’appelait Paul-Antoine Maurel. Enfin, Maurel par le sang, disait-il, mais déchu du nom par la honte.
« Votre famille possédait ces terres ? » demanda Alexandre.
« Ma mère était une Maurel. Une fille de la branche pauvre. Elle travaillait comme domestique à la maison principale. Puis elle est tombée enceinte de son cousin, de la grande branche. Vous comprenez l’affront. On l’a envoyée ici avec son ventre et une bourse en cuir, en lui disant de se faire oublier. Moi, on m’a laissé grandir ici, loin du domaine, comme une bête qu’on élève à l’écart du troupeau. »
Camille sentit son cœur serrer. « Marcel Maurel ? »
Paul-Antoine ricana, un ricanement sans joie qui résonna dans la pièce faiblement éclairée. « Marcel était mon demi-frère, et mon cousin. Je suis né quelques mois avant lui, mais pour la famille, il était l’héritier et moi, l’erreur. Nous étions les mêmes yeux, les mêmes mains, mais pas les mêmes droits. »
Alexandre se pencha en avant. « Et les roses ? »
Le regard du vieil homme se perdit par la fenêtre fissurée, vers les rangées mortes. « Lorsque mon demi-frère a commencé à les cultiver ici — ces roses, les Maurel, qui sont la fierté de votre maison — il me consultait. Nous savions tous les deux que c’était une variété rare, presque impossible à cultiver. Il disait que c’était sa vengeance, un jour il quitterait le domaine et fonderait sa maison avec ces fleurs, qu’il ne devait rien à personne.
Mais ensuite, il y a eu une femme. »
Camille et Alexandre échangèrent un regard.
« Une fille de Grasse », poursuivit-il, se servant un nouveau verre d’une main qui tremblait légèrement. « Belle, intelligente. Parfumeuse, je crois. Ils s’aimaient, ou ils croyaient s’aimer. Je n’ai jamais bien su. Mais Marcel est allé vers son clan, l’a demandée en mariage. Il a été humilié, renvoyé, méprisé. La famille a préféré protéger ses intérêts plutôt que le cœur de son fils. »
« Quand ? » demanda Camille, la gorge sèche.
« 1984. Un an avant l’incendie. »
Le silence se fit lourd. Camille sentait presque la pièce comprimer sa poitrine. « Et c’est pour cela qu’il a détruit les roses ? Dans sa colère ? »
Paul-Antoine esquissa un sourire triste. « Non. Marcel les aimait autant que la femme qu’il avait perdue. Il est venu me voir cette même année, avec une bouteille de vin et une lettre qu’il voulait qu’on garde en lieu sûr. Il avait peur. “Ils vont me la voler”, disait-il. “Ils n’auront pas les fleurs non plus.” »
« Qui ? »
Le vieil homme fixa Camille. « Votre grand-père, mon enfant. Le patriarche Roussel. Il savait que ces roses, si elles poussaient ailleurs, pourraient détruire l’empire familial. Il a offert à Marcel une somme pour acheter son silence et sa renonciation. Marcel a refusé. Alors Roussel a envoyé des hommes. Ils ont versé un herbicide puissant dans ces terres. C’était un massacre méthodique, ça n’avait rien d’une punition divine. »
Alexandre se leva, le visage pâle. « Et Marcel ? Qu’est-il devenu ? »
Paul-Antoine le regarda avec une intensité inattendue. « Marcel n’a jamais survécu à cette déception. On l’a retrouvé dans sa chambre en 1985, dans le domaine Roussel, le jour de l’incendie. C’est ce qu’on a dit, à l’époque. Mais je sais que Marcel n’aurait jamais mis les pieds dans ce domaine, s’il n’y avait pas eu une raison impérieuse. Une raison qui brûlait plus fort que la haine. »
Camille sentit un frisson glacé dans son dos. « Alexandre, votre père… »
Elle n’acheva pas sa phrase. Elle n’en avait pas besoin. Toutes ses certitudes sur l’incendie de 1985 commençaient à couler, à se recomposer en une forme nouvelle, plus trouble.
Paul-Antoine se leva lentement, se dirigea vers une étagère poussiéreuse, et en sortit un petit sachet de toile enveloppé dans un linge humide. Il le posa sur la table, défit délicatement les nœuds.
À l’intérieur, une tige mince, verdoyante, portait deux bourgeons minuscules. Une petite touffe de racines d’un blanc laiteux s’accrochait encore à la motte de terre.
« C’est la dernière », dit-il. « La dernière Maurel de la souche originale. Je l’ai préservée dans ma cave, loin du poison, en mémoire de Marcel. Je n’ai jamais su la faire refleurir. Peut-être que vous, avec vos laboratoires, vous saurez. »
Il tendit le sachet à Camille. Ses doigts étaient noueux — des mains qui avaient passé toute une vie à servir, à subir, sans jamais posséder les choses qui comptaient le plus.
« Prenez-la. Mais avant de partir, il faut que vous sachiez autre chose. Le moment est venu de vous le dire. »
Il s’assit, son visage tout entier un parchemin où l’histoire était pliée et repliée.
« Le jour de l’incendie, Marcel n’est pas allé au domaine pour les roses. Il est allé pour sa fille. Il avait laissé la femme qu’il aimait enceinte, il l’ignorait, avant de fuir. Et l’enfant qui est née a été élevée comme une Roussel. Une fille Roussel. »
Le regard de Paul-Antoine se posa sur Camille avec une terrible douceur.
« Vous, ma petite. Vous êtes la petite-fille de Marcel Maurel. »
Camille ne respirait plus. Les mots traversaient l’air, frappaient, s’enfonçaient. Elle regarda ses mains, qui n’étaient pas ses mains. Le sachet de toile pesait soudain trois cents ans.
Alexandre posa une main sur son épaule, hésitant, comme si tout contact était désormais piégé.
Le vieil homme fixa la route par la fenêtre. « Ils ont tous gardé le secret, ceux qui l’ont provoqué. Et celui qui a mis le feu au domaine, cette nuit-là, cherchait bien autre chose que des plantes. Il cherchait à effacer Marcel, et tout ce qu’il avait engendré. »
Camille releva les yeux, le cœur en charpie. « Et vous savez qui c’était ? »
Paul-Antoine se tourna vers elle. Son visage resta figé un long moment, avant qu’il murmure :
« Vous voulez vraiment savoir ? Parce qu’il y a des vérités qui transforment les vivants en morts, et des morts en démons. »
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