Essence de Grasse
Lire le chapitre 18: The Mole
L’air de la fin d’après-midi pesait sur les toits de Grasse, chargé d’essences de fleurs d’oranger et d’une tension que Camille sentait jusque dans ses mâchoires. La terrasse du café où Claire Veyron les avait convoqués était presque déserte, mais la journaliste, elle, n’avait pas perdu son regard de faucon.
Elle posa une pochette en cuir fatiguée sur la table, entre deux expressos.
— J’ai croisé ton père, Margaux, dit-elle à Camille sans préambule. Enfin, ce qui reste de ses dossiers.
Camille se redressa, le cœur serré.
— Vous parlez des papiers que ma mère a brûlés ? Ceux dont Odette m’a parlé ?
— Les mêmes. Manuscrits, disait-il. Preuve, disait-il. Moi, j’ai retrouvé la trace d’une série de lettres échangées avec un notaire de Sainte-Agnès, juste avant l’incendie de 85. Elles mentionnent des relevés de sols et une parcelle de jasmins sauvages.
Alexandre s’approcha de la table, sans s’asseoir.
— Un notaire ? Vous avez ces lettres ?
— J’ai des copies, bien sûr. Mais ce n’est pas la raison de notre rencontre. Elle poussa une feuille vers eux. Depuis cette nuit, quelqu’un chez Maison Roussel communique avec la société de Julien Maurel. Trois courriels en dix jours, tous expédiés depuis le serveur interne, tous contenant des éléments de notre stratégie de lancement.
Camille saisit la feuille, parcourut les lignes d’adresses IP et d’horodatages. Son estomac se noua.
— Une taupe. Vous en étiez sûre, hier. Vous l’avez dit devant la commission.
— J’en suis certaine aujourd’hui. Et je vous le dis franchement : ce n’est pas Thibault. Pas directement. Ses colères se voient. Ceux-là, on ne les voit pas venir.
Alexandre relut les horodatages.
— Trois envois. Le premier après notre réunion du conseil sur le concept, le deuxième pendant l’exposition, le troisième cette nuit même. Le fautif agit vite. Trop vite pour être un cadre.
— Ça peut être n’importe qui, murmura Camille. L’assistante de Thibault, un membre du comité d’hygiène, le coursier qui passe chaque matin…
— Commençons par éliminer, trancha Alexandre. Qui avait accès au serveur interne à ces heures précises ? Et qui a quitté son poste sans justification pendant ces dix jours ?
Claire haussa un sourcil.
— J’ai obtenu la liste des accès anonymisés. Mais vous savez mieux que moi qui se déplace, qui sourit trop fort, qui écoute trop bien. Trois noms, pas plus. Elle sortit une seconde feuille. Sophie Lauze, logistique. Philippe Mayol, comptabilité. Et Karim Bellat, celui qui s’occupe des archives depuis quinze ans. Tous trois présents sur le serveur aux trois fenêtres de sortie.
Camille sentit un froid l’envahir. Karim. Le vieux Karim qui lui avait appris à ouvrir les caisses d’essences précieuses quand elle était enfant. Karim, loyal, discret, toujours là.
— Karim n’a pas pu. Il connaissait mon grand-père. Il est plus Roussel que moi.
— Justement, dit Claire doucement. C’est souvent ceux-là qu’on oublie de surveiller. Et les dettes, ça n’épargne personne.
Alexandre rangea les feuilles dans sa poche intérieure.
— Alors on tend un piège. Une fausse information, uniquement connue de ces trois-là, et on observe qui la fait fuiter.
— Et les autres ? demanda Camille. L’assistante de Thibault, la régie, le comité ?
— Pas si vite. D’abord, on réduit le cercle. Trois suspects. Une mission. Quinze jours avant le vote.
Cette nuit-là, dans l’atelier où l’odeur de cire et de rose fanée flottait encore, Camille prépara un dossier intitulé « Essence parallèle », contenant des données fausses mais crédibles : un budget, un calendrier, un nom de fournisseur fantôme. Elle le confia à Alexandre, qui le fit glisser dans trois enveloppes distinctes, cachetées à la cire, portant chacune le nom d’un suspect.
— Si la taupe mord à l’hameçon, dit-il, on saura dès demain matin.
— Et si elle est assez fine pour attendre ?
— Alors on va devoir prouver que c’est bien Karim le malheureux. Mais avant ça, j’ai encore une carte à jouer.
Il sortit son téléphone, composa un numéro, puis raccrocha sans laisser de message.
— Le notaire de Sainte-Agnès. Il me rappelle demain.
Ils passèrent la nuit suivante dans un silence studieux, chacun relisant des notes, évitant de croiser le regard de l’autre. Au matin, lorsque Camille entra dans la cuisine de la maison familiale, elle trouva Alexandre affalé sur la table, la tête dans les bras, un dossier ouvert devant lui.
— Ils t’ont réveillé, dit-elle.
— Trois heures cette nuit. Le rapport de Claire : première fuite confirmée. Le faux budget circulait déjà dans la boîte mail d’un analyste indépendant qui travaille pour Maurel. Il hocha la tête. Sophie. C’est Sophie.
— Sophie Lauze ?
— Son accès réseau au moment de la fuite, et son téléphone personnel a envoyé un message à un numéro non attribué juste après. On a ce qu’il faut.
Camille s’approcha, prit le dossier ouvert, et resta figée devant une phrase manuscrite en marge.
— C’est quoi, ça ?
Alexandre se redressa lentement.
— La réponse du notaire, arrivée cette nuit. Pas de lettres de ton grand-père. Mais en revanche, il m’a envoyé un extrait d’hypothèque, daté de 1983. La parcelle de Sainte-Agnès n’a jamais été vendue, Camille. Elle a été gagée. Gagée auprès d’un créancier très précis : un certain Julien Maurel. Le père de Julien, je veux dire. Il soupira. C’est là-dessus que repose la dette de la maison. Et c’est là-dessus que compte la taupe pour t’étrangler.
Camille posa la feuille, les doigts tremblants.
— Donc, Sophie ne travaille pas pour un concurrent. Elle travaille pour Maurel. Et celui qui a vendu la parcelle ?
Alexandre la regarda, une lueur d’effroi dans les yeux.
— Le seul nom signé sur l’hypothèque, en tant que garant, c’est Odette. Ta mère a brûlé le buvard, mais c’est Odette qui a signé pour la terre. Elle savait. Elle savait tout depuis le début.
Le téléphone d’Alexandre vibra. Un message de Claire. Une seule ligne : * « Sophie vient d’être licenciée par Thibault en personne. Il dit qu’il protège la maison. Mais je vois des mouvements bancaires très anciens sur son compte, liés aux Maurel. Il est plus proche de l’histoire que vous ne le croyez. »
Camille leva les yeux vers Alexandre, l’espoir et la rage enchevêtrés dans une seule question.
— Thibault savait pour Sophie ?
— Non, dit-il doucement. Le problème, c’est que maintenant, je ne suis plus sûr qu’il ne savait pas pour tout le reste.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.