Essence de Grasse
Lire le chapitre 17: The Exhibition
La lumière des projecteurs brûlait les yeux de Camille, mais ce n’était rien comparé à la chaleur qui montait dans sa poitrine. La salle d'exposition de la Maison Roussel, transformée pour l'occasion en un écrin blanc et or, sentait le bois de cèdre et l'amertume des attentes. Les invités se pressaient autour des présentoirs, murmurant, jaugeant, attendant que l'héritière daigne révéler son concept.
Thibault fendit la foule tel un navire de guerre, son sourire commercial soigneusement taillé. Il tenait une flûte de champagne comme on tient un trophée.
— Camille, ma chère, dit-il assez fort pour que les oreilles dressées du premier rang l'entendent. Ton concept… c'est un musée. Un très beau musée, peut-être, mais un musée. Les gens n'achètent pas des souvenirs de Grasse à l'ère du TikTok, ma pauvre. Ils achètent des sensations, de l'instantanéité. Toi, tu leur proposes une visite guidée dans le passé.
Le silence tomba comme une nappe de plomb. Alexandre, à deux pas derrière Camille, se raidit, les mâchoires serrées, mais il la laissa répondre. C'était leur pacte : elle portait la vérité, il portait le récit.
— Tu as raison, Thibault, dit-elle, la voix posée, presque douce. Les gens n'achètent pas des souvenirs. Ils achètent des promesses. Et si tu crois que l'instantanéité suffit à faire vibrer quelqu'un, va vendre tes eaux de synthèse aux ados qui oublient leur flacon dans trois mois. Moi, je parie sur autre chose. Je parie qu'il existe encore des gens qui veulent sentir l'herbe après l'orage, la rose qui a poussé dans une terre pure, le lilas d'un souvenir d'enfance. Pas une simulation. Une histoire.
Elle fit un pas vers lui, ouvrant la main comme pour offrir l'air même de la pièce.
— Le concept que je présente ce soir ne s'appelle pas « Le Souvenir de Grasse » par nostalgie. Il s'appelle ainsi parce que c'est un acte de résistance. Résister à la banalité, au jetable, à l'oubli. Chaque flacon contiendra une rose qui a survécu à l'empoisonnement, une histoire qui a traversé les mensonges. C'est ça, la modernité : rendre à la fragrance sa profondeur. Toi, tu veux produire des parfums divertissants. Moi, je veux créer des parfums essentiels. Il n'y a pas de comparaison possible.
Un murmure parcourut l'assistance. Quelqu'un applaudit, vite réprimé par la convenance.
Thibault blêmit, mais il ne recula pas. Il se tourna vers le conseil d'administration, où trois hommes et deux femmes en tailleurs sombres scrutaient la scène comme une partie d'échecs.
— Vous entendez ? Essentiels. Des essences pures. Des coûts de production triplés pour une clientèle qui n'existe peut-être plus. Mesdames et messieurs, la Maison Roussel est en équilibre précaire. Nous n'avons pas le luxe du romantisme. Nous avons besoin de marges.
Alexandre s'avança enfin. Il ne haussa pas la voix. Il n'en avait pas besoin. Il y avait dans sa posture quelque chose de froid et de déterminé, l'homme de l'ombre qui sortait soudain dans la lumière.
— Thibault a tort, dit-il simplement. Et je suis prêt à le démontrer chiffres à l'appui.
Il se tourna vers le conseil.
— Au cours des deux dernières semaines, j'ai analysé chaque ligne du bilan, chaque coût de production, chaque segment de marché que notre concurrent interne propose. L'approche de Thibault générerait, oui, des volumes. Mais elle cannibaliserait notre identité et nous éloignerait de la seule niche où nous avons un avantage irréproductible : l'authenticité. Le concept de Camille, s'il est soutenu, capte un segment premium en croissance de quatorze pour cent par an en Asie. Un segment qui paie le double du prix moyen pour des histoires vraies et des matières premières pures.
Il laissa les chiffres infuser.
— Je recommande au conseil de l'approuver. Et je m'engage, personnellement, à assumer les risques commerciaux. Si le lancement échoue, je serai le premier à partir.
Un silence béant. Le vice-président, un septuagénaire au visage de pierre, retira ses lunettes :
— C'est une recommandation officielle, Roussel ? Vous contre-disiez l'avis de votre collègue ?
— Je contredis l'avis de mon collègue pour sauver la maison, répondit Alexandre sans ciller. C'est pour ça qu'on m'a mandaté. Mon mandat a évolué depuis. Mais mon objectif reste le même.
Two membres du conseil échangèrent des regards furtifs. Thibault jeta un regard noir à Alexandre, puis, dans un mouvement de dépit, baissa la tête avec un sourire forcé.
— Parfait. Nous vivrons avec les conséquences. Mais je note, pour l'archivage, ma position dissidente.
La salle se dégela. Des questions fusèrent.
Camille répondit avec une conviction nouvelle. Elle parla de la rose de Sainte-Agnès, d'une terre épuisée à ressusciter, d'un parfum qui serait un dialogue entre les morts et les vivants, entre la mémoire et le geste de l'offrande. Elle ne révéla rien des fouilles, rien du journal de son grand-père, rien de l'oncle d'outre-Monceau et de ses créanciers. Elle parla de ce qu'elle savait, ce qu'elle sentait, ce qu'elle promettait dans chaque flacon.
Et les gens l'écoutèrent. Vraiment.
C'est à ce moment-là, alors que les applaudissements commençaient, qu'une femme s'approcha d'Alexandre. Petite, brune, le carnet hérissé de taches de café, elle n'avait pas l'air d'une invitée. Elle avait l'air d'un faucon.
— Claire Veyron, murmura-t-elle en lui tendant une carte de presse. *Le Monde – enquêtes économiques.*
Elle inclina la tête vers Camille.
— Elle était magnifique. Mais vous, vous êtes plus intéressant. Vous venez du côté des prédateurs. Et vous venez de retourner votre veste en public. Pourquoi ?
— Parce que j'ai trouvé une raison de rester.
Claire sourit, sans chaleur mais avec une acuité presque chirurgicale.
— Les raisons de rester sont souvent les plus dangereuses à découvrir. C'est pour ça que j'enquête sur la Maison Roussel depuis trois mois. Pas sur votre concept, non. Sur l'argent. Il y a un trou dans le bilan, mes amis, un puits sans fond. Et ce puits porte un nom que vous connaissez bien.
Elle sortit un téléphone, montra un document scanné.
— Julien Maurel. Société de gestion Monaco. Deux millions d'euros de créance. Savez-vous que cet homme a acheté les dettes de trois grandes maisons de Grasse dans les années 2000 ? Toutes ont été rachetées, démantelées, vidées. Et il reste toujours discret derrière une coquille de sociétés holdings. Vous en êtes la quatrième. Je pense qu'il y a une logique derrière.
Les mâchoires d'Alexandre se crispèrent.
— Et qu'est-ce que vous voulez, en échange de cette information ?
Claire referma son téléphone.
— La vérité. Pas les vérités d'entreprise, monsieur Roussel. La vraie. Celle qui sent le soufre et la rose brûlée. Je sais que vous avez retrouvé la souche de Sainte-Agnès. Je sais aussi que quelqu'un, dedans, vous espionne depuis le début. Thibault, peut-être. Ou une autre.
Camille s'approcha, ayant surpris la fin de l'échange. Elle tendit la main.
— Claire Veyron. On est à l'aube d'un lancement. On n'a pas le temps de chercher des taupes.
— Justement, répliqua Claire. C'est le meilleur moment pour les trouver.
Elle laissa sa phrase planer en se dirigeant vers la sortie, puis se retourna avec une dernière flèche.
— Posez-vous la bonne question : qui, dans cette maison, a le plus à gagner si Camille échoue ? Pas Thibault, il est trop visible. Trop évident. Les taupes les plus efficaces sont celles qui sourient le plus fort. Bonne nuit.
La porte se referma.
Camille se tourna vers Alexandre, le front battant, les mains moites.
— On a gagné la bataille, dit-elle à voix basse. Mais je viens de comprendre qu'on est entourés.
— Pas entourés, corrigea Alexandre en regardant la porte par laquelle la journaliste venait de disparaître. Observés. C'est pire.
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