Essence de Grasse
Lire le chapitre 20: Aftermath of Revelation
Le conseil d’administration s’était tu. Camille avait encore l’odeur du fixateur sur les doigts, cette trace de labdanum qu’elle n’avait pas pris le temps de laver avant de monter à la salle de réunion. Les visages avaient défilé — les uns fermés, les autres simplement fatigués. Thibault était resté silencieux, les mains croisées sur le dossier, et elle avait cru qu’il allait tout faire basculer d’un mot. Mais c’était Alexandre qui avait parlé le dernier.
« Trente jours. C’est tout ce qu’on demande. Trente jours pour sécuriser la parcelle, récolter le jasmin, et vous présenter une formule complète. »
Le vieux Morel, qui présidait le conseil depuis vingt ans, avait regardé Camille par-dessus ses lunettes comme on regarde une enfant qui promet de ranger sa chambre. « Un mois. Pas un jour de plus. Et si vous revenez sans le jasmin, la maison sera vendue en lots. »
Camille avait hoché la tête sans un mot. Elle savait que ce silence valait plus qu’un discours.
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La route vers Sainte-Agnès montait en lacets, chaque virage ouvrant un pan de ciel pâle. Le mois d’avril n’avait pas encore décidé de sa couleur. Alexandre conduisait, les fenêtres ouvertes, l’air chargé de thym et de pierre chaude. Camille regardait défiler les murets de pierre sèche, les oliviers tordus dans leurs carrés de terre rouge.
« Tu sais ce qui nous attend là-bas ? demanda-t-il sans quitter la route.
— Une terre sous litige. Des hectares de jachère. Et une vieille dame qui pense que ma famille l’a volée. »
Il la regarda un instant de côté. « Et peut-être qu’elle a raison. »
Camille ne répondit pas. Le soleil cognait sur le pare-brise, et une partie d’elle aurait voulu faire demi-tour.
Ils s’arrêtèrent devant la barrière métallique qui fermait l’accès au champ. Un panneau plastifié annonçait les coordonnées d’un huissier, la mention d’un jugement en cours. La terre s’étendait derrière, grasse et sombre, encore luisante d’une pluie de la nuit. On voyait la trace des vieux rangs de jasmin, les lignes parallèles s’effaçant peu à peu sous les herbes folles. Une vanne d’irrigation rouillée pendait à son poteau.
Le champ qu’elle n’avait pas vu depuis son enfance. Le champ où sa mère l’amenait en cachette, quand Odette croyait qu’elles faisaient des courses à Grasse.
Alexandre coupa le moteur. Le silence s’installa, épais.
« Es-tu prête ? »
Camille regarda la terre. Une partie d’elle voulait y courir, planter les mains dans le sol, vérifier que la Rousselii poussait encore quelque part. L’autre partie voulait fuir.
« Allons trouver la dame d’abord », dit-elle.
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La maison se nichait à l’ombre d’un gros chêne, au bout d’un chemin de terre battue qui n’apparaissait pas sur les cartes. Une ferme basse, aux volets verts délavés, les tuiles rongées de mousse. Un potager à moitié planté, des draps qui séchaient sur une corde tendue entre deux acacias. Quand ils garèrent la voiture, une chèvre attachée à un piquet les regarda sans conviction.
Camille et Alexandre échangèrent un regard, puis s’approchèrent de la porte. Ils frappèrent. Une abeille butinait une lavande égarée près du seuil.
La porte s’ouvrit sur une femme menue, les cheveux tirés en chignon gris, un tablier de toile sur une robe imprimée. Elle semblait bien au-delà de quatre-vingts ans, mais ses yeux étaient vifs, et ils suivirent le moindre mouvement de Camille comme des oiseaux.
« Qui vous êtes ? »
Camille se présenta. Le nom de sa famille tomba entre elles comme une pierre dans un puits.
La vieille femme claqua la porte.
Alexandre souffla. « C’est un début. »
« On reviendra demain. Et tous les jours qui suivent si besoin. »
Ils frappèrent encore. Rien. Camille s’assit sur la margelle du puits, sortit les croissants qu’elle avait pris à Grasse et les posa sur un mouchoir. Elle en mangea un morceau sans faim, en regardant la ferme.
Un rideau bougea à la fenêtre.
Alexandre prit un croissant, alla le poser sur le rebord du fenêtre et recula.
« Le pain sert de passeport », murmura-t-il.
Camille aurait souri à un autre moment. Elle attendit.
Dix minutes plus tard, la porte s’ouvrit à nouveau. La vieille femme les regarda de haut sans descendre les deux marches du seuil.
« Je m’appelle Mireille Santini. Et si vous voulez parler de la terre, vous voulez parler de mon grand-père, qui a été chassé de chez lui par le vôtre en 1948. Vous voulez parler de ma grand-mère, morte avant d’avoir pu poser une main sur le mûrier qu’elle avait planté. Vous croyez que je vais vous offrir le café, vous qui portez ce nom ? »
Sa voix était calme, mais chacun de ses mots tombait net, comme une serpe sur un sarment.
Camille se leva lentement. Elle sentit le poids des obligations familiales qu’elle avait fuies pendant dix ans.
« Accordez-moi dix minutes. Pas pour le nom. Pour la terre. »
La vieille femme la regarda longtemps. Puis, sans un mot, elle fit signe d’entrer.
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La cuisine sentait la bouillie d’avoine et le thym séché. Mireille posa trois verres et remplit une bouteille d’eau fraîche de sa pompe. Sur la table en formica, des papiers anciens s’étalaient, des archives soigneusement conservées dans des pochettes transparentes.
« Vous êtes venus pour le jasmin », dit-elle, sans tourner autour du pot.
Camille ne nia pas. Elle raconta la Rousselii, la formule que sa mère avait cachée dans un buvard brûlé, la nécessité du climat particulier de cette vallée. Elle raconta sans fioritures, comme elle l’avait appris dans son laboratoire : les faits, rien que les faits.
« Et pour vous, quelle est l’odeur que votre grand-père a perdue ? » demanda-t-elle à la fin.
Mireille resta un long moment silencieuse. Puis elle se leva, ouvrit un placard, en sortit un petit cadre de bois qu’elle posa sur la table. Une photo jaunie de mariage. Un jeune homme, une jeune femme, un jasmin blanc pincé dans les cheveux de la mariée.
« Il cultivait le jasmin, lui aussi. Avant que vos ancêtres ne rachètent son lopin en profitant d’une dette mal comprise. Mon grand-père ne savait pas lire. On l’a fait signer sur un papier que l’on disait être un accord de voisinage. »
Camille sentit le sol se dérober sous elle. Les papiers du notaire Meynier. Le nom de son arrière-grand-père. Les mains qui serraient un contrat que personne ne pouvait lire.
« Madame Santini, je ne peux pas effacer ce que ma famille a fait. Je ne peux pas faire revenir votre grand-père, ni votre grand-mère, ni ce jasmin qu’ils ont planté. »
Elle marqua une pause. Elle entendait le vent dehors, la chèvre qui bêlait.
« Mais je peux vous dire ce que je suis venue chercher ici : une plante que je crois sauvage, une dernière parcelle où elle pousse encore. Et si nous la trouvons — si elle existe — je veux que vous en partie. »
Mireille Serrati se redressa avec un léger tremblement des mains. « Une partie d’une formule que votre maison vendra sous votre nom ? »
Camille ne répondit pas.
Alexandre posa sa voix dans l’échange. « Vous détenez les droits sur une parcelle qui reste en litige. Pourquoi continuer à la défendre, si ce n’est par une cause plus grande que l’argent ? Que voulez-vous, madame Santini ? »
Mireille le regarda comme si elle le voyait pour la première fois. Puis elle se tourna vers Camille, et son regard était étrangement doux et impitoyable à la fois.
« Je veux que ce soit écrit. Pas un accord entre un nom riche et un nom volé. Je veux que le nom de mon grand-père soit inscrit dans ce que vous ferez de cette terre. Pas une note de bas de page. Pas une mention au fond d’un dossier juridique. »
Elle posa une main noueuse sur la photo framée.
« Dans l’odeur que vous allez créer, il doit être présent. »
Camille baissa les yeux vers le visage du jeune homme sur la photo, sa main posée sur l’épaule de sa femme, le jasmin blanc dans ses cheveux. Puis elle releva la tête.
« Je ne peux pas vous promettre le résultat, madame Santini. Mais je vous promets la tentative. Une tentative sérieuse, en votre nom, avec la main que vous voulez. »
Mireille la fixa encore. Les secondes s’allongèrent, portant le bruit du vent dans les branches du chêne, la voix des moineaux dans les oliviers.
Elle se leva, alla ranger le cadre dans son placard, le fit pivoter pour que le verre ne prenne pas la poussière.
« Revenez demain. Il faut que je pense, et il faut que je fasse une lettre pour mon avocat. Vous faites les choses proprement. Le litige ne se retire pas comme on jette un caillou. »
Elle les accompagna à la porte. Camille était sur le seuil quand une dernière phrase lui parvint, si bas qu’elle dut se retourner.
« Votre mère m’avait aidée à replanter le murier. Elle ne savait pas que je le savais. Mais je le savais. »
Casquette baissée, l’âme serrée jusqu’à l’os, Camille sortit dans la lumière déclinante. Alexandre attendit d’être dans la voiture pour parler.
« Tu veux entendre la mauvaise nouvelle ? »
Camille le regarda. « Il y en a aussi une mauvaise ?
— Le litige ne se retirera pas en un jour. Mais il reste un mois. Le seul jour qui compte est celui de la récolte, pas celui de la signature. »
Camille ne répondit pas. Elle regarda le champ abandonné derrière la barrière, les lignes effacées des rangs de jasmin, la douceur de la terre qui semblait attendre, comme une main tendue dans l’obscurité. Il y avait une odeur dans l’air, subtile, indéterminée.
Elle se demanda si c’était le jasmin.
Elle se demanda si c’était le souvenir.
Elle se demanda si la différence avait encore un sens, maintenant.
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