Essence de Grasse
Lire le chapitre 21: The Price of the Land
Le lendemain matin, la lumière de Sainte-Agnès enveloppait la colline d'une clarté blanche et crue. Camille et Alexandre attendaient devant la porte de pierre de la bastide Santini, le silence de la garrigue troublé seulement par le bourdonnement des abeilles dans les lavandes sauvages.
Mireille Santini apparut enfin, vêtue d'une robe sombre, le visage sculpté par quatre-vingts ans de soleil et d'obstination. Elle ne les invita pas à entrer. Elle resta sur le seuil, les bras croisés, comme une sentinelle gardienne d'une mémoire que personne n'avait le droit d'effacer.
« Vous êtes revenus », dit-elle, sans que l'on puisse déceler s'il s'agissait d'un constat ou d'un reproche.
« Vous nous avez demandé de revenir », répondit Camille, la voix ferme malgré le battement de son cœur.
Mireille hocha lentement la tête et les fit entrer dans une cuisine aux murs épais, où une soupe mijotait sur le feu. Elle les installa autour d'une table de bois patiné, puis s'assit face à eux, les mains à plat sur la nappe.
« Je ne veux pas de votre argent », dit-elle enfin, la voix aussi sèche que les pierres de sa maison. « L'argent n'a jamais réparé une injustice. Il l'a seulement endormie. »
Camille échangea un regard avec Alexandre.
« Qu'est-ce que vous voulez, madame ? » demanda-t-il doucement.
Mireille laissa passer un long silence. Ses yeux se perdirent un instant par la fenêtre, vers la parcelle qui s'étendait en contrebas, ce carré de terre arraché à ses ancêtres par un notaire complaisant et une famille avide de terres à jasmine.
« Je veux une réparation publique », dit-elle. « Pas un chèque. Pas un accord confidentiel. Je veux que votre maison, la maison Roussel, reconnaisse devant tous ce que votre grand-père a fait au mien. Une lettre. Une déclaration. Que l'on sache que Mathieu Santini a été volé, et que François Roussel l'a volé. »
Sa voix trembla sur le nom de son grand-père. Elle reprit son souffle, les mains crispées sur la nappe.
« Mon grand-père est mort avec cette honte. Mon père est mort avec cette charge. J'ai vécu ma vie entière avec la colère de cette injustice. Vous voulez ma terre ? Alors rendez à ma famille son honneur. Devant tout le monde. »
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. Une reconnaissance publique. Devant la presse, devant le conseil d'administration, devant Thibault, devant Odette. Cela signifiait admettre que la prospérité de la maison reposait sur un vol. Cela signifiait une humiliation que le conseil n'accepterait jamais en échange d'une simple parcelle de terre.
« Ce n'est pas possible », murmura-t-elle. « Le conseil ne votera jamais cela. La réputation de la maison... »
Mireille haussa les épaules, le visage fermé.
« Alors la jasmine restera là où elle est. Et votre maison mourra avec son secret. »
Le silence s'épaissit, chargé de siècles de rancœur. Alexandre resta immobile, le regard bas. Camille voyait déjà leur échec : la formule complète mais privée de son ingrédient crucial, le conseil qui voterait contre eux, l'héritage de sa mère réduit en cendres.
Puis Alexandre leva les yeux.
« Et si nous portions votre nom ? » proposa-t-il, la voix posée mais les mots frappant comme des coups de cloche.
Mireille cligna des yeux.
« Pardon ? »
« Le parfum. La nouvelle création de la maison Roussel », dit-il. « Il s'appellera "Santini et Roussel" – ou "Héritage Santini" si vous préférez. Votre nom apparaîtra sur chaque flacon, sur chaque publicité, dans chaque présentation. Le public saura que cette fragrance vient de la terre que votre famille y a plantée. Vous ne serez pas seulement réhabilitée par des excuses. Vous serez honorée par notre œuvre. »
Le visage de Mireille se ferma davantage. Camille retint son souffle. Elle vit l'indignation monter dans les yeux de la vieille femme, et comprit qu'Alexandre venait de tout risquer avec une proposition qui pouvait paraître insultante – remplacer une réparation par un simple logo.
Mais Mireille ne répondit pas. Elle se leva lentement et marcha vers la fenêtre. Elle resta là un long moment, observant la parcelle qui s'étendait sous les rayons du soleil matinal. Puis, sans se retourner, elle parla, la voix étrangement adoucie.
« Ma mère travaillait dans les champs de jasmine », dit-elle. « Elle racontait que les fleurs sentaient le ciel, mais que seul le travail des mains des Santini savait leur faire confier ce parfum. C'est ce savoir que mon grand-père a apporté à François Roussel. Les plants. La méthode. L'emplacement, que mon grand-père connaissait parce qu'il avait passé des années à observer quel coin de terre produisait les plus belles fleurs. »
Elle se retourna. Ses yeux étaient humides mais sa voix restait ferme.
« Et vous me dites que votre parfum portera mon nom ? Que l'on saura, partout dans le monde, que la maison Roussel n'aurait pas pu créer cette merveille sans l'héritage des Santini ? »
Alexandre hocha la tête.
« Sur chaque bouteille. Sur chaque flacon. Dans les contrats de licence. Dans chaque communiqué. Votre nom, inscrit à côté du nôtre. »
Mireille observa Camille, cherchant dans ses yeux une trace de sincérité.
« Votre mère », dit-elle enfin. « Elle m'a aidée à replanter le mûrier après la grêle de 1987. Elle est venue sans qu'on le lui demande, avec ses mains fines et son sourire fatigué. Elle a travaillé toute une journée sous le soleil et refusé tout paiement. Elle a dit que "la terre ne doit jamais se souvenir des hommes, seulement de leur travail". »
Sa voix faiblit.
« Vous êtes digne d'elle », dit Mireille à Camille. « Je le sens. Et cet homme... » elle désigna Alexandre d'un geste du menton, « ...il comprend ce que la mémoire pèse. »
Elle retourna à la table et s'assit lentement.
Le silence se fit. Camille vit Alexandre retenir sa respiration.
Mireille laissa le temps couler, comme si elle pesait un dernier argument invisible. Puis elle dit :
« J'ai lu dans le journal que votre conseil décide aujourd'hui. Vous n'avez pas le temps de rédiger une apologie publique avant ce vote. Mais vous avez ce que vous proposez. Si vous êtes sincères, alors le nom d'Auguste Santini sera sur cette bouteille. Et si vous mentez, si vous retirez ce nom, alors je sais où se trouve le site le plus riche de la vallée, et je saurai où le vendre à vos concurrents. »
Camille répondit :
« Vous avez ma parole. Vous aurez un contrat signé dans les prochaines heures. Et le parfum s'appellera Santini. »
Mireille se leva enfin, traversa la pièce et ouvrit un tiroir dans un vaisselier ancien. Elle en sortit une clé rouillée, lourde et ornée d'un ruban de cuir usé. Elle la déposa sur la table entre eux.
« La grille de la parcelle », dit-elle. « Elle ferme à clé depuis 1948. Personne n'y est entré depuis que mon grand-père en a été chassé. »
Elle s'interrompit, ses doigts se posant sur la clé comme sur une relique.
« Vous y trouverez ce que la terre a gardé pour nous. »
Camille saisit la clé, le métal froid et rugueux dans sa paume. Un frisson traversa sa colonne vertébrale. Le chemin d'accès légal, la jasmine rousselii, une chance. Le contrat n'était pas encore signé, rien n'était sécurisé, et ils n'avaient plus que quelques heures avant la séance du conseil.
Mais elle tenait la clé.
Le téléphone d'Alexandre vibra. Il consulta l'écran, et son expression se durcit.
« Thibault », dit-il. « Le conseil a avancé la séance à seize heures. Nous avons moins de cinq heures pour obtenir la signature du contrat et le témoignage écrit de madame. »
Camille serra la clé dans sa main et se leva.
« Alors ne perdons pas une seconde. »
Comme elle se dirigeait vers la porte, Mireille posa soudainement la main sur son bras. La vieille femme la regarda fixement, un pli soucieux creusant son front.
« Il y a une chose que je n'ai jamais comprise », dit-elle à voix basse. « Le notaire Meynier est venu me voir en 1986, dans cette même cuisine. Il avait dans les mains une enveloppe scellée. Il m'a dit : "Lorsque la maison Roussel viendra chercher la terre, donnez-leur ceci. Et rien avant." Je ne sais pas pourquoi il vous connaissait, ni ce que vous deveniez. Mais cet homme est mort quelques mois plus tard. Un accident de voiture. »
Camille sentit le monde entier ralentir. L'enveloppe.
Mireille ouvrit un tiroir, puis un autre, et en sortit enfin une enveloppe jaunie, intacte, son sceau de cire brisé depuis longtemps.
Elle la tendit à Camille, sans un mot. La jeune femme retourna la lettre entre ses mains : au recto, d'une écriture fine et ancienne, trois mots : *Pour Camille Roussel*.
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