Essence de Grasse
Lire le chapitre 32: Aftermath of the Trial
La salle du tribunal retenait son souffle. Camille sentait le bois de la barre sous ses doigts, lisse et froid, tandis que Maître Delorme achevait sa plaidoirie. Autour d'elle, les murmures s'étaient tus. Le juge Daumier, un homme au visage austère encadré de favoris gris, lisait ses notes sans la regarder.
« Me Delorme, je comprends votre argument concernant la validité des contrats de fourniture. Mais la situation de Maison Roussel demeure précaire. »
Camille serra la mâchoire. Précaire. Le mot résonnait comme un verdict avant l'heure. Depuis la démission collective du conseil d'administration, elle portait seule le poids de la maison. Verlaine avait choisi son moment : une action en justice pour rupture de contrat, la clause de pénalité menaçant d'engloutir les dernières réserves financières de l'entreprise.
« Votre Honneur, intervint Me Delorme, la défense demande à appeler un témoin. »
Le juge leva un sourcil. « La liste des témoins a été communiquée il y a dix jours. »
« Ce témoin s'est présenté spontanément ce matin. Il détient des informations directement liées à l'objet du litige. »
Un remous parcourut la salle. Camille se retourna, le cœur battant. Et là, sous la lumière grise des hautes fenêtres, il était debout.
Alexandre.
Trois semaines qu'elle ne l'avait pas vu. Trois semaines depuis la conférence de presse où il avait jeté ses preuves à la face des Roussel avant de disparaître dans la foule. Il portait un costume sombre, sobre, ses cheveux plus courts qu'avant. Mais ses yeux n'avaient pas changé — cette intensité calme qui l'avait toujours désarmée.
« Alexandre Maurel », annonça-t-il à l'huissier d'une voix posée.
Le juge plissa les yeux. « M. Maurel, vous êtes le petit-fils de Marcel Maurel ? »
« Oui, Votre Honneur. »
« Et vous vous portez témoin pour la défense de Maison Roussel ? La maison qui a — selon vos propres déclarations publiques du mois dernier — spolié votre famille ? »
Camille retint son souffle. Le silence était absolu.
Alexandre soutint le regard du juge. « Votre Honneur, les déclarations que j'ai faites lors de la conférence de presse visaient précisément à établir la vérité. Une vérité plus complexe que ce qu'on croyait. Puis-je m'expliquer ? »
Le juge acquiesça lentement. « Je vous écoute. »
Alexandre s'avança, les mains croisées devant lui. Il avait cette manière de prendre possession de l'espace sans agressivité, simplement par la certitude calme de sa présence.
« En 2014, Maison Roussel a traversé une crise financière sévère. Les ventes avaient chuté de moitié en deux ans, et le fonds de roulement était épuisé. Mon grand-père, Marcel Maurel, détenait à l'époque une participation minoritaire dans la maison, héritée d'un accord passé avec Camille Roussel — la grand-mère de la plaignante au civil — dans les années 1950. »
Camille tressaillit. C'était la première fois qu'elle entendait ce nom. Sa grand-mère et Marcel Maurel. Un accord ?
« En pleine crise, le directeur financier de l'époque, Thibault Roussel — cousin de Camille —, a approché mon grand-père avec une proposition. Il ne s'agissait pas d'une offre hostile, mais d'un stratagème. Thibault voulait orchestrer une dette artificielle pour justifier une restructuration qui lui donnerait le contrôle opérationnel de la maison. L'argent de la dette serait logé chez une société écran — Verlaine Participations — dont Maurel serait le prête-nom. En échange, Thibault promettait une partie des actions au moment de la restructuration. »
« Ce sont des allégations graves », intervint l'avocat de Verlaine, un homme maigre au front luisant.
Le juge Daumier leva la main. « Laissez-le finir. Veuillez continuer, M. Maurel. »
Alexandre sortit une pochette plastique de sa veste. « J'ai ici les relevés bancaires de la société écran, les comptes rendus de réunions entre Thibault Roussel et le trésorier de la fondation Maurel, ainsi qu'une série d'e-mails internes de Verlaine datant de 2014, qui établissent que non seulement la dette était fictive, mais que son montant a été progressivement augmenté pour permettre la saisie de la maison en cas de défaut. »
« Objection, tonna l'avocat de Verlaine. La provenance de ces documents est... »
« J'ai obtenu ces documents pendant mon travail chez Verlaine, avant de démissionner », l'interrompit Alexandre. « En tant qu'analyste senior, j'avais accès aux archives du fonds. J'ai copié ces données lorsqu'il est devenu évident que la maison Roussel n'était pas le seul objectif. Verlaine ciblait également une demi-douzaine de maisons familiales dans la région, en utilisant le même procédé : créer une dette, puis racheter les actifs à la barre. »
Le juge parcourut rapidement les documents qu'Alexandre lui tendait. Sa main s'arrêta sur une page. « Vous dites que Thibault Roussel est maintenant directeur de la société Verlaine ? »
« Directeur de la branche française. Il a rejoint Verlaine il y a six mois lorsque le conseil d'administration de Roussel a refusé son plan de vente. Il a apporté avec lui les dossiers confidentiels de la maison — listes de clients, recettes, contrats d'approvisionnement. C'est à partir de ces données que Verlaine a construit ce dossier judiciaire. »
La salle entière semblait pétrifiée. Camille voyait la nuque de Me Delorme qui pivota vers elle, un éclair de triomphe dans les yeux.
Le juge Daumier reposa les documents. Après un long silence, il demanda : « Pourquoi témoignez-vous, M. Maurel ? Votre propre famille a été lésée par cette maison. La logique voudrait que vous vous réjouissiez de sa chute. »
Alexandre ne répondit pas immédiatement. Il regarda Camille, et dans ce regard il y avait tout ce qu'ils n'avaient pas eu le temps de se dire — la nuit du cimetière, la lettre codée, les silences trop longs.
« Parce que je ne veux pas hériter d'une vengeance », dit-il enfin. « Mon grand-père a fait des choix. Certains qu'il a regrettés. Mais ce que Thibault Roussel a fait — utiliser la mémoire de mon grand-père pour détruire une maison que les Maurel et les Roussel ont construite ensemble, sur une terre partagée — cela ne rétablit aucune justice. Cela n'honore rien. »
Il se tourna vers le juge. « Votre Honneur, je n'ai pas témoigné pour protéger Maison Roussel. J'ai témoigné pour que la vérité existe. Le reste suivra. »
Le silence qui suivit n'était pas hostile. Camille le sentait — un lent basculement. L'opinion publique, qui avait d'abord vu un scandale de grand bourgeois, comprenait maintenant la complexité de l'affaire. La salle débordait de journalistes, leurs carnets remplis de notes hâtives. Les téléphones en mode silencieux capturaient chaque mot.
Me Delorme se leva. « Votre Honneur, au vu de ces révélations, la défense demande la suspension de l'audience pour permettre à la partie adverse d'examiner les documents. »
Après une brève consultation avec son assesseur, le juge annonça : « Audience suspendue. Reprise lundi prochain à 9 heures. »
La salle explosa. Les journalistes se précipitèrent vers les sorties. Camille resta figée, la main sur la rampe de la barre. Ce n'était pas une victoire — pas encore. Mais quelque chose s'était brisé. La façade de Verlaine s'était lézardée, et derrière, les mensonges suintaient.
Elle chercha Alexandre des yeux. Il se dirigeait déjà vers la sortie latérale, entraîné par un homme en costume qu'elle ne connaissait pas.
« Alexandre ! »
Il s'arrêta. Se retourna. Un instant, elle vit la fatigue dans ses yeux, les nuits blanches dissimulées sous le col de sa chemise impeccable.
« Il faut que je parte », dit-il doucement. « Verlaine a des avocats partout. Je dois mettre ces documents en sécurité. »
« Reviens. » Ce n'était pas une question. Presque un ordre. Elle n'avait pas le droit de le retenir, elle le savait. Mais elle n'avait plus rien d'autre à opposer à son départ.
La moue d'Alexandre — à peine dessinée, mais elle la connaissait assez pour la lire — hésita un instant. « L'essentiel de la maison est dans la voûte », finit-il par répondre, comme s'il complétait une conversation commencée des années plus tôt. « L'accord entre nos grand-mères. Page 42 du registre de 1952. Votre grand-mère a conservé la moitié des droits de distillation du jasmin de ma famille pour garantir qu'aucun des deux côtés ne puisse jamais vendre la terre sans l'autre. »
Camille écarquilla les yeux. « Vous partagiez le jasmin ? »
« Nous partagions tout », dit Alexandre. « Jusqu'à ce que quelqu'un décide que la haine était plus rentable. »
Il tourna les talons. Camille le regarda franchir la porte, son ombre s'effaçant dans le couloir aux carreaux noirs et blancs.
Elle resta seule au centre de la salle vide. Le silence lui sembla immense. Puis Me Delorme posa une main sur son épaule.
« Camille. Nous avons une chance réelle, maintenant. Mais nous avons des décisions à prendre. »
Elle hocha la tête, les yeux encore fixés sur la porte par laquelle Alexandre avait disparu. Oui. Des décisions. Le lancement approchait, la maison entière reposait sur elle, et le seul homme qui lui avait offert la vérité venait de s'évanouir à nouveau dans sa propre légende.
Elle ouvrit son téléphone. Un message du chef de laboratoire : les essais de la dernière variation — celle avec la technique retrouvée dans les carnets de sa grand-mère — avaient atteint le niveau olfactif qu'elle cherchait. La fragrance tenait. Pour la première fois depuis des semaines, elle sourit.
Verlaine était battu. Pour l'instant.
Mais Alexandre avait disparu une fois de plus. Et cette fois, elle ne savait pas où il irait.
Elle quitta le palais de justice, le soleil de Grasse frappant son visage. L'odeur des tilleuls en fleurs flottait dans l'air. Demain, elle retournerait au laboratoire. Elle finirait l'essence.
Elle la nommerait, aussi.
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