Essence de Grasse
Lire le chapitre 31: The Truth Commission
L’air de la salle des fêtes était encore chargé de l’odeur du jasmin coupé, celui qu’elle avait fait brûler en début de séance, un symbole qu’elle n’avait pas expliqué. Camille posa ses deux mains à plat sur le pupitre, le bois luisant sous les projecteurs. Devant elle, la mer de visages – journalistes, fournisseurs, employés de la maison, quelques curieux de Grasse venus voir la fille Roussel se jeter dans le feu.
Elle n’avait pas de notes. Sa grand-mère avait toujours dit qu’un parfumeur ne lit jamais ses formules devant un public ; il les porte.
« Mesdames, messieurs, dit-elle, la voix claire malgré les battements dans sa poitrine. Je vous ai convoqués pour vous annoncer le lancement de notre nouvelle essence. Mais avant de vous parler de ce que nous créons, je dois vous parler de ce que nous avons détruit. »
Un murmure parcourut la foule. Le président du conseil régional, au premier rang, cessa d’applaudir poliment et se redressa.
« Pendant trois générations, la maison Roussel a bâti sa réputation sur les champs de jasmin de la route des Serres. Sur une terre que nous disions nôtre, que nous disions héritée. Elle n’est pas nôtre. Elle a été prise, par mon grand-père, à une famille qui la cultivait avant nous : les Maurel. Et pour dissimuler ce vol, il a payé – nous avons payé – pour étouffer leur voix. »
Elle marqua une pause. Derrière elle, Odette, impassible, gardait la porte de service entrebâillée.
« Je détiens des documents bancaires, des correspondances, et des témoignages qui établissent non seulement cette spoliation, mais un sabotage systématique mené contre notre maison par la famille Maurel – en représailles. Nous avons tous les deux des torts. Mais aucune somme d’argent ne peut rendre un champ, un nom, une histoire. Je n’essaierai pas. »
Elle sortit une feuille de la poche de sa veste, la déplia, la posa devant elle sans la lire.
« Au nom de la maison Roussel, j’offre à la famille Maurel une participation de trente pour cent dans notre société. Non comme un pardon – car je n’ai pas le droit de pardonner pour mon grand-père – mais comme une restitution. S’ils acceptent, ils siègeront à notre conseil, dans la lumière, avec les papiers et les comptes. S’ils refusent, nous vendrons la maison et partagerons le produit selon les termes que la justice déterminera. »
Un silence. Puis une salve d’applaudissements. Camille ne les entendit pas. Elle cherchait des yeux, dans le fond, un visage qu’elle n’avait pas vu depuis des nuits.
C’est alors qu’au troisième rang, un homme se leva.
Il portait un costume sombre qu’elle ne lui avait jamais vu, chemise blanche sans cravate. Ses cheveux étaient plus courts que dans son souvenir. Il tenait à la main une chemise cartonnée bleue.
« Camille Roussel, dit-il, la voix portée par la sonorité de la salle. Je vous accorde trente pour cent. Mais pas de votre maison. De votre mensonge. »
Le murmure enfla. Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Alexandre, qu’est-ce que tu fais ? »
Il s’approcha de l’allée centrale, marcha sans hésitation jusqu’à la tribune, déposa la chemise bleue sur le pupitre, à côté de sa feuille.
« Le conseil d’administration de votre maison, dit-il en se tournant face au public, a délibérément falsifié les registres de dette de la maison Roussel. Ces documents, que j’ai obtenus après des mois d’enquête – et que ma famille m’a forcé à voler pour vous nuire, avant que je décide de vous protéger – prouvent que votre grand-père n’a pas pris la terre. Il l’a achetée à mon arrière-grand-père, en 1944, dans des conditions honnêtes, et le reçu de vente est consigné ici. Les paiements que votre famille a effectués n’étaient pas des pots-de-vin pour étouffer un vol. C’étaient des compensations pour des récoltes que ma famille, elle, avait sabotées – après avoir perdu la terre aux enchères. Mais c’est votre conseil, pas votre sang, qui a transformé ces transactions en armes. »
Il ouvrit la chemise, en sortit une liasse, la tint en l’air comme un trophée.
« Ceci est un rapport interne du conseil de la maison Roussel, daté de dix-huit mois. Il mandate Thibault Roussel – non pour défendre la maison, mais pour la destabiliser – afin que le conseil puisse racheter les actions à bas prix lors d’une faillite provoquée. Les dettes que vous avez trouvées, Camille, les dettes qui ont failli nous ruiner tous, vous et moi, ont été créées artificiellement par des hommes qui avaient besoin de votre échec personnel. »
Il baissa les bras, et son regard rencontra enfin le sien.
« Je ne suis pas venu pour te sauver. Tu n’as pas besoin d’être sauvée. Je suis venu pour que tu saches la vérité avant de sceller un pacte avec des fantômes. Ta maison est propre. Mon grand-père a commis des crimes. Mais ton conseil en commet d’autres, aujourd’hui, maintenant. »
Le silence retomba, lourd, presque physique. Camille regarda les documents, les signatures, les dates. Elle reconnut la main de son grand-père sur le reçu de vente – une écriture qu’elle avait vue dans mille cahiers de formules.
« Pourquoi maintenant ? » demanda-t-elle, dans un souffle.
Alexandre referma la chemise, la glissa vers elle.
« Parce que dans une heure, le conseil, en réunion d’urgence, compte voter ta destitution au motif de "conduite imprudente et publique". Ces papiers leur enlèvent leur argument. Et parce que ta sœur n’est plus en danger. Je l’ai libérée cette nuit. Elle est saine et sauve, cachée en lieu sûr. »
Il fit un pas en arrière.
« Maintenant, la balle est dans ton camp. Mais tu as toujours su tirer. »
Il se retourna, remonta l’allée, les flashes crépitant autour de lui. Camille posa la main sur la chemise bleue, sentit le carton tiède, et regarda l’assemblée – journalistes à moitié debout, associés blêmes, employés au bord des larmes.
Elle souleva le papier, le tint devant le pupitre.
« Réunion du conseil avancée. Dans la salle du fond. Tout de suite. »
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