Essence de Grasse
Lire le chapitre 34: The Empty Bottle
La lumière du matin filtrait à travers les persiennes, dessinant des rais dorés sur le plancher de l'atelier. Camille ajusta le col de sa veste de lin blanc, le même qu'elle portait le jour de la présentation d'Essence de Grasse — un choix délibéré. Elle avait besoin de tout ce qui rappelait la force tranquille, aujourd'hui.
En bas, la cour résonnait déjà du va-et-vient des livreurs. Le lancement officiel se tiendrait dans moins de quatre heures, dans le grand salon d'exposition de la maison, transformé en écrin pour l'occasion. Mais d'abord, elle avait accepté une interview avec *Le Figaro*, un entretien qu'elle comptait bien orienter.
— Camille, Michel est prêt pour la terrasse, annonça sa mère depuis le seuil. Il m'a demandé si tu parlerais de la polémique.
Camille attrapa sa tasse d'espresso, la porta à ses lèvres. L'amertume la réveilla.
— J'ai l'intention de faire mieux que d'en parler.
Elle monta sur la terrasse couverte de glycines, où un journaliste à la mâchoire carrée l'attendait avec un enregistreur posé sur la table. Il se leva, lui serra la main.
— Madame Roussel, merci de m'accueillir à si court préavis. Beaucoup pensaient que le lancement serait reporté, après... tout ce qui s'est passé.
Camille s'assit, déposa sa tasse, et planta son regard dans le sien.
— C'est justement à cause de tout ce qui s'est passé que nous lançons aujourd'hui.
Elle laissa la question suivante venir, la devinant avant qu'il ne la pose.
— La lumière a été faite sur des pratiques douteuses au sein de votre ancien conseil, mais aussi sur des liens historiques entre votre famille et les Maurel. Comment le public doit-il comprendre cette collaboration improbable ?
Camille croisa les doigts autour de sa tasse, cherchant les mots exacts. Elle n'avait pas préparé de réponse écrite. Elle écouta sa voix, plus posée qu'elle ne l'avait prévue :
— Pendant des générations, nos deux familles ont cultivé la même terre, respiré le même air, distillé la même fleur d'oranger. Nous avons travaillé côte à côte aussi souvent que nous nous sommes affrontés. La vérité, c'est que la haine se nourrit de secrets. Elle prospère dans le silence. Et nous avons été de brillants cultivateurs de silence.
Le journaliste nota sur son carnet, visiblement satisfait.
— Vous évoquez le pardon, alors ?
Camille laissa passer une seconde, le temps d'entendre l'écho de la nuit dernière — les conseils d'Odette, les fichiers, le chantier de destruction qu'elle avait vu sur les écrans de l'ancien bureau.
— Le pardon n'est pas une amnistie, monsieur. C'est une lucidité partagée. Nous ne pouvons plus écrire notre histoire en secret. Essence de Grasse est un hommage à cette lucidité. C'est le parfum de la première page, enfin tournée ensemble.
— Et Alexandre Maurel ? Sa famille devait statuer sur son sort ce soir. Vous n'avez pas encore répondu officiellement à son ultime geste de transparence.
Les mâchoires de Camille se serrèrent, imperceptiblement. Elle s'autorisa une inspiration longue, théâtrale, les yeux fixés sur la colline où la maison Maurel se dressait à l'horizon.
— Alexandre Maurel a fait un choix douloureux : celui de la vérité contre le confort. Ce soir, sa famille décidera s'il mérite encore de porter leur nom. Mais je crois que la question n'est pas s'il est Maurel. C'est de savoir si une famille est capable de s'élever au-dessus de ses propres mensonges. Je l'ai vue faire. Pas toujours. Mais je l'ai vue faire.
L'interview dura encore vingt minutes. Camille parla de la composition olfactive, de l'essence de rose centifolia et de la jasmine sambac, de la macération qui durait depuis onze mois. Elle raconta la récolte nocturne des fleurs de jasmin, l'humidité de l'aube sur les doigts des cueilleuses. Elle fit du lancement un manifeste.
Quand le journaliste referma son carnet, elle le raccompagna jusqu'au portail et retourna dans l'atelier. Là, sur la table de travail en noyer, trônait un carton brun qu'elle n'avait pas vu entrer. Pas de papier-cadeau, pas de ruban. Un seul timbre timide dans le coin.
Camille déchira le ruban adhésif. À l'intérieur, un voile de paille protégeait un flacon de verre teinté, ancien, aux formes douces, sans étiquette. Elle le retourna lentement. Vide. Elle le sentit, par réflexe — un résidu floral, lavande et rose sur un fond de musc.
Elle chercha un mot au fond du carton. Une carte de visite délavée, écrite à la main, avec une encre bleue en pattes de mouche :
*Souviens-toi du parfum de la maison.*
Son cœur manqua un battement. Elle retourna le carton, chercha une autre piste. Rien.
Camille ferma les yeux et but l'air. La lavande. Les roses. Et sous cela, une senteur plus terreuse, presque verte : le figuier. Le parfum de la maison.
Pas de la bastide familiale. Pas de l'usine.
La ferme.
Le domaine abandonné des Roussel — la vieille ferme de jeunesse de son grand-père, là où il avait planté ses premières roses, là où Marcel Maurel s'était rendu pour signer l'accord de 1952. Personne n'y était allé depuis vingt ans. Le toit était encore debout, c'était tout ce qu'on racontait.
Camille regarda le flacon. Il venait de là-bas. Elle en aurait juré la poussière au fond.
Sa mère entra, vêtue de son tailleur de cérémonie.
— Camille, la voiture pour le lancement sera là dans quarante-cinq minutes.
Camille serra le flacon contre sa poitrine, comme on retient un message.
— Maman, dis-leur de faire patienter le public. Il y a quelque chose que je dois vérifier d'abord.
— Le lancement est dans une heure !
— Je sais. Et je serai là. Mais si je ne fais pas cela maintenant, je vais passer la soirée à me demander ce qui se cache dans cette ferme.
Sa mère la regarda, comprit la bague de tronc, le tremblement discret de sa main droite.
— Tu veux que je t'accompagne ?
— Non. Tiens le siège. Si je ne suis pas revenue dans quarante-cinq minutes, annonce le report.
Camille sortit de la maison par la porte arrière, sauta dans sa vieille 205 blanche, et dévala la route qui serpentait vers les collines.
La ferme était à dix minutes, mais les dix minutes les plus longues de sa vie. Elle coupa le moteur devant le portail rouillé, descendit.
Le temps s'était figé ici. Les volets verts pendaient, une tâche molle de mousse sur le crépi. Le figuier centenaire avait percé la terrasse de ses racines voraces. Une odeur de pruneau fermenté et de pierre chaude flottait dans l'air.
Mais sous cela, Camille huma autre chose.
De la rose. Et de la lavande. Fraîchement coupées.
Elle poussa la porte de l'écurie, qui s'ouvrit avec un gémissement. Les rayons du soleil couchant traversaient les fentes du toit, tombant sur des rangées de plants — de jeunes rosiers en pots, disposés avec méthode.
Et au fond de l'écurie, une silhouette penchée, les mains couvertes de terre.
Alexandre se redressa, la surprise passant sur son visage avant de se fondre dans un sourire plus doux.
— Tu es venue.
Camille s'approcha, le flacon à la main.
— Comment vas-tu ? Ils ont voté ?
Il y eut un silence.
— Pas encore. La réunion du conseil est toujours ce soir. Mais je n'avais pas l'intention d'être présent. Ils voteront mon exclusion en mon absence.
Camille baissa lentement le flacon.
— Tu quittes la famille Maurel pour de bon ?
— Je crois, dit-il en posant son sécateur, que la famille que je construis en ce moment compte plus que celle où je suis né. Et elle sent la rose.
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