Essence de Grasse
Lire le chapitre 35: The Journey Back
La nuit était tombée sur Grasse quand Camille quitta la route goudronnée pour le chemin de terre. Les phares de sa vieille Peugeot balayaient les champs de lavande asséchés, puis les premières rangées de rosiers sauvages, leurs épines accrochant la lumière comme des éclats de verre. L'air entrait par la vitre entrouverte, chargé d'humidité et de terre chaude, et quelque part, très loin, une odeur de résine et de fleur écrasée.
La ferme apparut dans un creux du vallon, silhouette noire contre le ciel violet. Une seule lumière brûlait à l'étage, et Camille coupa le moteur dans la cour envahie d'herbes folles. Le silence l'enveloppa aussitôt, dense, presque hostile.
Elle marcha vers la porte entrouverte, poussa le battant qui gémit. L'intérieur sentait la poussière et le bois sec, mais sous cela, quelque chose de plus doux, une trace de parfum qui lui serra la gorge.
« Alexandre ? »
Sa voix se perdit dans l'obscurité. Elle avança, tâtonna le long du mur, trouva une lampe à pétrole qu'elle alluma. La flamme dansa sur les murs de pierre, révéla des outils rouillés, une table couverte de feuilles jaunies. Et des roses. Partout. Des brassées de roses anciennes posées sur les plans de travail, leurs pétales déjà flétris mais encore odorants.
« Tu es venue. »
La voix venait du fond de la pièce. Camille se retourna. Alexandre se tenait dans l'embrasure d'une porte intérieure, une poche de toile à la main, de la terre sous ses ongles. Il semblait épuisé, les yeux cernés, mais il souriait d'un sourire fatigué qui ne lui ressemblait pas.
« Tu m'as envoyé une bouteille vide, dit-elle. Je n'ai pas compris tout de suite. Mais l'odeur... la ferme. Tu savais que je me souviendrais. »
Il déposa son sac et s'approcha. « La rose de Mai. Celle qu'on cultivait ici, avant tout le monde. Ta grand-mère m'a appris à la reconnaître, une fois, quand j'étais enfant. Elle m'a dit que c'était l'odeur de l'innocence, celle d'avant les mensonges. »
Camille sentit les larmes monter. « Pourquoi es-tu parti comme ça, Alexandre ? Après le tribunal, après tout ce que tu avais fait... tu as disparu. »
Il détourna le regard, serra les mâchoires. « Parce que c'était la seule façon de te protéger. »
« Me protéger de quoi ? »
Il souffla longuement, fit les cent pas dans la pièce étroite. « Ma famille. Mon oncle, les anciens du conseil. Quand ils ont compris que j'avais témoigné contre eux, ils ont retourné leur colère contre moi. Mais pas seulement. Ils avaient des dossiers, des photos, des relevés bancaires. Ils ont menacé d'exposer les activités de ton grand-père pendant la guerre. »
Camille se raidit. « Mon grand-père ? »
« Marcel avait des accords commerciaux avec certains. Des accords... disons, peu recommandables. Rien qui l'ait rendu riche, mais assez pour salir son nom, et le tien, et celui de Maison Roussel. Ils t'auraient détruite avec ça, Camille. Toi, ta famille, la maison entière. J'ai négocié. J'ai dit que je me soumettrais à leur jugement si ils gardaient ces documents secrets. »
Camille voulut parler, mais aucun son ne sortit. Elle se rappela la lettre d'Odette, les fichiers de surveillance, l'ombre qui suivait Alexandre depuis des semaines.
« Tu as fait ça pour moi ? »
Alexandre s'arrêta devant elle, la dévisageant avec une intensité qui la fit vaciller. « Je n'ai jamais eu le choix. Pas depuis le jour où je t'ai vue distiller la première essence, avec tes mains tremblantes et tes yeux qui refusaient de s'avouer vaincus. Le nectar d'une rose à la fleur de sel, qui vient de l'herbe amère... tu m'as dit que c'était comme ça, la vie. Tu te souviens ? »
Camille hocha la tête, muette.
« Je me souviens de tout, dit-il. De chaque phrase. De chaque hésitation. Je me suis battu contre toi, pour ma famille, pour ce que je croyais être juste. Et puis j'ai découvert que ce qui semblait juste n'était que des mensonges superposés. Mais toi... toi, tu étais réelle. Tu étais vraie, même dans ta colère. »
Il fit un pas de plus. Un seul. Mais ce pas suffit à combler l'intervalle qui les séparait.
« Et je t'aime, Camille. Je t'aime depuis ce premier conseil d'administration où tu as refusé de me serrer la main, parce que tu sentais la rose amère et l'obstination, et que c'était la plus belle chose que j'avais jamais respirée. »
L'air sembla se raréfier dans la pièce. Camille chercha une réponse, une réplique acérée, une défense — mais rien ne vint. Seulement la vérité, simple et brute comme une racine arrachée à la terre.
« Tu aurais dû me le dire avant, souffla-t-elle. Tu aurais dû me faire confiance plus tôt. »
« Je n'étais pas prêt. Mon nom, mon héritage, tout ce que j'avais construit pour me protéger... j'ai mis des années à comprendre que ce n'était pas une armure. C'était une prison. Et toi, tu es la seule personne qui m'a montré la sortie. »
Il baissa les yeux, sembla soudain fragile, presque vulnérable. « Dis-moi si c'est trop tard. Dis-moi si j'ai brisé ce qui aurait pu être. Et je partirai ce soir, et je ne reviendrai jamais. »
Camille sentit son cœur battre contre ses côtes comme un oiseau enfermé. Elle pensa à Charlotte, cachée, menacée. Aux documents falsifiés, à Thibault en fuite, au conseil qui jugerait Alexandre demain soir. À tout ce qui restait encore à défaire. Mais elle pensa aussi à ses mains, à lui, à cette lumière dans la ferme abandonnée, aux roses qu'il avait cueillies pour elle sans même savoir si elle viendrait.
Elle traversa l'espace qui les séparait. Son geste fut plus rapide que sa pensée. Elle prit son visage dans ses mains, sentit la chaleur de sa peau sous la poussière de la journée, et l'embrassa.
Ce fut un baiser de reconciliation et de terre. Il laissa sur ses lèvres le goût du jour, de la peur, et de l'espoir. Alexandre la serra contre lui, et elle sentit ses bras trembler brièvement avant de se raffermir, comme s'il avait craint de ne jamais pouvoir la toucher à nouveau.
Ils restèrent un long moment dans le silence de la ferme, enlacés, respirant ensemble. Puis Camille s'écarta à peine, gardant une main sur sa joue.
« Demain soir ton conseil, dit-elle. Tu risques de perdre ton nom. »
« Et ? »
« Et je ne te laisserai pas le perdre seul. Nous irons ensemble. Nous leur montrerons les documents de 1952, le pacte de nos grands-mères, la vérité entière. Et s'ils ne veulent pas l'entendre, tant pis pour eux. Nous bâtirons quelque chose de nouveau. »
Alexandre fronça les sourcils. « Tu ne pourras pas entrer. Le conseil est fermé. Les règles sont strictes, le huis clos est total. »
« Alors nous inventerons d'autres règles. » Camille recula, saisit son téléphone dans sa poche. « Charlotte. Il faut prévenir Charlotte. Elle a encore beaucoup à nous apprendre sur les structures familiales. Et si quelqu'un connaît une faille dans ton conseil, c'est elle. »
Elle composa le numéro. À l'autre bout, la sonnerie retentit, longue et vaine. Personne ne décrocha. Camille essaya à nouveau.
Toujours rien.
Un froid glacial s'insinua dans la pièce. Elle releva les yeux vers Alexandre, qu'elle vit pâlir.
« Charlotte ne répond jamais à ce numéro, murmura-t-il. Jamais. Sauf si quelque chose est arrivé. »
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