Essence de Grasse
Lire le chapitre 4: The Rival's Advantage
Le verre de Côtes de Provence trembla légèrement dans la main de Camille lorsqu'elle aperçut Thibault traverser la salle du Salon des Artisans Parfumeurs, un sourire triomphant déjà vissé sur ses lèvres. Il tenait un dossier cartonné comme un bouclier, et derrière lui, deux associés en costume sombre déambulaient avec l'assurance de ceux qui viennent de remporter une bataille.
— Camille ! s'exclama-t-il assez fort pour attirer l'attention des exposants voisins. Quelle surprise de te voir ici. J'aurais cru que tu passerais la journée dans ton laboratoire à distiller tes rêves.
Elle posa son verre sur le comptoir de la maison Roussel, derrière lequel trônaient ses trois flacons prototypes, sagement alignés sur un velours ivoire. Leur parfum — une composition de jasmin de Grasse, d'iris pallide et de cette essence ambrée découverte dans les archives — flottait encore dans l'air comme une promesse qu'elle n'arrivait pas tout à fait à tenir.
— Thibault. Tu as réussi à t'échapper de ton bureau de vente à Paris ? Je croyais que tu ne venais dans le Sud que pour les enterrements et les conseils d'administration.
Il rit, mais ses yeux restèrent froids. Il ouvrit le dossier et en sortit un document estampillé d'un logo élégant — Printemps Haussmann, la plus prestigieuse enseigne de la capitale.
— Puisque tu parles de ventes, j'ai une bonne nouvelle à partager. Le Printemps a signé un accord d'exclusivité pour ma ligne « Éclat de Grasse ». Lancement prévu dans trois semaines. Cent cinquante points de vente, un corner dédié au rez-de-chaussée, juste à côté des grandes maisons de la place.
Camille dut s'agripper au rebord du comptoir pour garder une expression neutre. Cent cinquante points de vente. Trois semaines. Elle n'avait même pas encore stabilisé sa formule, et son budget fondait comme neige au soleil.
— Félicitations, articula-t-elle. Le Printemps s'est toujours méfié des nouveautés trop audacieuses. Ta ligne doit être… raisonnable.
— Raffinée et accessible, corrigea Thibault en ajustant sa cravate. Le comité a adoré la rentabilité prévisionnelle. Peut-être que devrais-tu jeter un œil à leurs critères, si tu veux avoir une chance de les égaler un jour.
Il s'éloigna avant qu'elle ne puisse répondre, interceptant un acheteur du Bon Marché avec une aisance qui la fit bouillir de l'intérieur.
— Il bluffe ? murmura-t-elle à personne.
— Non, il ne bluffe pas.
La voix d'Alexandre arriva derrière elle, et elle se retourna brusquement. Il se tenait là, dans un costume gris impeccable, observant Thibault comme un joueur d'échecs étudie le plateau adverse.
Camille releva le menton. Son col de veste sentait le cèdre et la bergamote — présence perturbante dans l'environnement feutré du salon des parfumeurs.
— Tu l'as laissé faire ? demanda-t-elle. Tu encadres la compétition, non ?
— Je supervisais le stand de la maison. Je t'assure que ta démonstration olfactive a eu plus de succès que le départ de ton cousin. Les acheteurs du Printemps ont tous demandé ton échantillon de tête.
Ces mots la surprirent. Elle avait cru que sa démarche, ce prototype d'un luxe artisanal exigeant que sa formulation « éclat de Grasse » n'arrivait jamais à imiter, était passée inaperçue.
Mais sa colère contre Alexandre et son mépris pour son approche « minimaliste » restait vive. Elle ne savait pas si elle devait partager la découverte du flacon ambré des archives avec lui — pas encore.
Elle prit une inspiration, mais voix de Julien retentit soudain de l'autre côté du stand. Il arrivait avec une enveloppe sous le bras, l'air affairé, les yeux plissés vers Alexandre.
— Camille ! perfection. Je te cherchais. J'ai appris que Thibault a signé avec le Printemps, n'est-ce pas ? Malin. Tu devras faire mieux que lui. Tu n'as pas un accord avec quelqu'un ?
Elle secoua la tête. L'un des jeunes artisans de Grasse — une boutique de la rue du Faubourg — avait évoqué une collaboration possible, mais elle n'avait pas encore répondu. Son cœur tiraillait entre la fierté et le pragmatisme.
— Pas encore.
— Dans ce cas, laisse-moi te présenter Mademoiselle Claire Bonnet, dit-il en désignant le stand voisin. Directrice des achats chez Le Nez d'Or, boutique indépendante centrée sur le parfum de niche.
Camille sentit une petite lueur d'espoir. Le Nez d'Or, centrée sur les compositions artisanales et la valorisation des savoir-faire locaux. C'était exactement le genre de maisons qu'elle voulait.
Alexandre intervint :
— Avec tout le respect que je dois à M. Roussel, je dois vous prévenir, Camille. Le Nez d'Or ne prend que deux nouveaux partenaires par an, et leur cahier des charges est extrêmement exigeant. Leurs clients veulent des parfums éditoriaux, porteurs d'une histoire, mais avec une projection parfaite. Ta composition est compliquée — et compliquée ne veut pas dire profonde.
Le sang de Camille ne fit qu'un tour.
— Tu ne sais même pas ce qu'il y a dans mon flacon, répliqua-t-elle avec ironie. Tu ne l'as jamais senti. Et pourtant tu décrètes qu'il est compliqué — et donc inférieur ?
Le petit rassemblement autour du stand commença à se tourner vers eux. Julien croisa les bras, amusé. Camille regretta aussitôt d'avoir réagi à voix haute, mais il était trop tard.
Alexandre, imperturbable, haussa les épaules avec une précision exaspérante.
— Je connais ta réputation, Camille. Chez Symrise, ton processus était toujours le même — un intérêt pour l'exception, des formules qui mettent des mois à s'équilibrer, un marketing de niche qui parle aux connaisseurs mais jamais aux clients qui achètent au comptoir. Une boutique indépendante veut un essai convaincant, pas une thèse.
Le silence tomba. Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint. Il n'était pas censé connaître son passé chez Symrise — elle n'en avait jamais parlé devant lui. Et son ton, cette familiarité avec ses travers de travail, indiquait une connaissance bien trop intime pour un simple dossier RH.
— Vous n'avez rien à faire avec mon processus de création, Alexandre, dit-elle enfin. Vous n'avez rien à faire avec les parfums, d'ailleurs. Vous n'êtes que le bras financier de maman venu mettre des chiffres sur nos rêves. Peut-être devriez-vous regarder ce que Thibault a fait, puisqu'il sait attirer les acheteurs avec des formulations que n'importe quel laboratoire industrialisé peut reproduire !
La colère, cette fois, dans ses yeux à lui. Il fit un pas en avant, baissant la voix pour que seul Camille puisse comprendre ses paroles.
— Tu as raison sur un point. Je ne suis pas un créateur. Mais je suis aussi venu au salon pour une raison précise, Camille. Une boutique de créateurs de Grasse — Les Cèdres du Barri — m'a laissé entendre qu'elle était prête à soutenir un projet audacieux de la maison Roussel. Mais tu devras accepter une seule condition. La composition sera entièrement dédiée à quelqu'un qui doit rester anonyme pour l'instant.
Elle resta figée. Une commande sur mesure. C'était exactement ce qui lui faudrait pour créer le parfum qui allait sauver la maison — et pour financer son budget.
— Pourquoi moi ? demanda-t-elle en scrutant son regard.
— Parce que la personne, dit-il avec une lueur indéfinissable, connaît parfaitement le talent de ta famille. Et peut-être aussi… parce qu'elle m'a demandé de te trouver. Ton problème, Camille, n'est pas que tu sois compliquée. Ton problème, c'est que tu refuses de te laisser guider.
Il tendit une carte. Le dos portait une adresse : Chemin de la Fontanette, 8. Le nom qui était inscrit sur le devant la fit résonner comme une cloche.
— Odette Laurent, murmura-t-elle.
Il hocha la tête.
— Ma grand-mère. Viens la voir demain après-midi. Et apporte ton flacon d'essence de Grasse. Elle t'expliquera peut-être pourquoi elle a toujours refusé de vendre sa maison à ta famille, même après toutes ces années.
Alexandre tourna les talons et disparut dans la foule du salon. Camille resta immobile, la carte entre les doigts, le parfum de sa grand-mère flottant encore dans sa tête.