Essence de Grasse
Lire le chapitre 5: A Debt to the Past
La villa d’Odette Laurent se cachait au bout d’un chemin de cyprès, ses volets bleus fatigués par des décennies de mistral. Camille coupa le moteur de sa 2CV et resta un instant immobile, les mains crispées sur le volant. Alexandre était déjà descendu, son carnet de cuir noir sous le bras, l’air de celui qui n’entrait jamais nulle part sans préparation.
— Vous êtes sûr qu’elle nous attend ? demanda-t-elle en claquant la portière.
— Elle m’a dit de venir. Et elle m’a dit de vous amener.
— Elle ne m’a jamais rencontrée.
Alexandre haussa une épaule, un geste qui commençait à devenir trop familier à Camille.
— Elle vous connaît. Comme elle connaissait votre grand-mère. Vingt ans de bouderie ne veulent pas dire vingt ans d’oubli, Camille. Les vieilles femmes de Grasse n’oublient jamais rien, surtout pas ce qu’elles préféreraient oublier.
La porte s’ouvrit avant qu’il ait fini sa phrase. Une femme d’une petite taille, des cheveux blancs tirés en chignon serré, se tenait sur le seuil. Sa robe de coton violet était tachée de terre et de pollen — elle avait manifestement travaillé au jardin. Ses yeux, d’un bleu délavé mais perçants, s’attardèrent sur Camille avec une intensité qui la fit se sentir déshabillée.
— La fille de Marie-Claire. Entre. Je me demandais si tu aurais le cran de venir.
Camille marqua un temps, puis pénétra dans la maison. L’intérieur sentait le géranium, la cire d’abeille et un fond de tabac — un mélange qui aurait pu être désagréable et qui, étrangement, respirait la vie. Des bocaux de graines séchées s’alignaient sur le rebord de la fenêtre, chacun marqué d’une écriture ancienne à l’encre délavée.
— Odette, je suis venue parce qu’Alexandre m’a dit que vous pourriez m’aider à comprendre des choses sur ma grand-mère.
— Alexandre dit beaucoup de choses. Il tient de son père, qui tenait de sa mère. Les Laurent ne savent jamais fermer leur bouche. — Odette se tourna vers la cuisine, les invitant d’un geste à la suivre. — Le thé est prêt. Il a infusé depuis deux heures. Il devra être bu.
Le thé était du verveine, amer et réconfortant. Camille essayait d’observer Odette, cherchant des traces d’un lien, un indice. La vieille femme versait le breuvage dans des tasses en faïence ébréchée avec la précision d’une alchimiste.
— Ma grand-mère vous parlait de moi ? tenta Camille.
— Elle me parlait de peu de choses. Nous étions fâchées. Mais cela ne nous empêchait pas de nous écrire. C’est une particularité des femmes de Grasse : on se fâche, on se maudit, et on prend de ses nouvelles chaque semaine. Tenez.
Odette poussa une boîte métallique vers Camille. À l’intérieur, des lettres soigneusement pliées, certaines jaunies au point qu’elles semblaient mortes, d’autres plus récentes, à l’encre encore lisible.
— Votre grand-mère a cessé de m’envoyer des lettres quatre mois avant sa mort. La dernière parlait de ceci.
Camille ouvrit la lettre du dessus, les mains légèrement tremblantes. L’écriture de sa grand-mère — cette écriture qu’elle connaissait des étiquettes de flacons, des cartes d’anniversaire — lui serra la gorge.
« Odette, la dette que la maison Roussel a envers toi et les tiens est une dette que je n’ai jamais pu honorer. Si les choses tournent mal, envoie-lui Marcel. Il saura quoi faire. »
Camille leva les yeux.
— Marcel. Qui est Marcel ?
Odette but une longue gorgée de thé, les yeux ailleurs, comme plongée dans un calcul que personne d’autre ne pouvait suivre.
— Marcel Maurel. Le dernier de la famille Maurel.
Le nom la frappa comme un coup de poing. Les Maurel. Les rivaux légendaires des Roussel, une autre grande maison de Grasse, éteinte depuis trente ans. Tout le monde dans la ville en parlait encore à voix basse, comme on parle d’un incendie ancien ou d’un amour tragique.
— Les Maurel étaient des concurrents, dit Camille lentement.
— C’est ce que votre famille a toujours voulu croire. C’est plus simple que de dire la vérité.
Alexandre, qui était resté silencieux dans son coin, posa sa tasse.
— Quelle vérité, Odette ?
La vieille femme regarda Alexandre avec une affection visible, un mélange de fierté et de tristesse.
— Quand ta grand-mère Eléonore a lancé la maison Roussel, c’est Marcel Maurel — le père de Marcel, l’aïeul — qui lui a fourni sa première grande formule. Pas une copie, une création. Un acte de générosité rare. Les Roussel ont bâti leur réputation sur un Maurel. Et ils n’ont jamais reconnu cette dette. Pire — Eléonore a repris la formule, la modifiée, et l’a déposée à son nom. La famille Maurel ne s’en est jamais remise. Elle a décliné, s’est éteinte dans l’oubli et le ressentiment.
Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. La lettre dans sa poche — celle qu’elle avait trouvée dans le grenier, celle qui mentionnait une formule secrète — prenait soudain un poids qu’elle ne lui avait pas soupçonné.
— Et Marcel ? insista-t-elle. Marcel Maurel aujourd’hui. Il est vivant ?
Odette poussa un long soupir.
— Vivant, oui. Il vit en Italie, près de la Riviera — la véritable Riviera italienne. Il a hérité des derniers livres de sa famille. Les formules. Les correspondances. Et la rancune. Il attend depuis trente ans que les Roussel reconnaissent leur dette. Il a refusé de vendre à Julien ton père, il a refusé d’entendre parler des avocats. Ce qu’il veut, ce n’est pas de l’argent. C’est une réparation.
Camille se souvint soudain de la phrase exacte de sa grand-mère dans la lettre. « La formule existe encore. Marcel la garde, comme un trésor. Elle détient une note brutale — une note qui ne trompe pas. »
Le vial d’ambre découvert dans le grenier pulsait dans son esprit, brûlant comme un secret.
— Il a encore la formule ? demanda-t-elle. Une formule… dont ma grand-mère parlait ?
Odette sourit, pour la première fois — un sourire qui ne toucha pas ses yeux.
— Ta grand-mère aimait dire qu’il ne faut jamais perdre la mémoire des parfums. Ce qu’elle n’a jamais dit, c’est pourquoi elle passait ses tempêtes à visiter ses propres archives, comme si elle cherchait quelque chose qu’elle avait perdu. Peut-être ce qu’elle cherchait, c’est la paix.
La maison tomba dans un silence qui semblait respirer. Camille entendait le grésillement du vieux frigo, le chant lointain d’un oiseau dans le jardin.
— Tu es venue pour une réponse, dit Odette, remontant ses manches comme si les gestes de la conversation étaient des gestes de jardin. Je te donne plus que ça : une direction. Si ta maison veut survivre, il faudra plus qu’une formule. Il faudra guérir la blessure. Et cela, même le meilleur nez du monde ne peut pas le faire seul.
Camille regarda Alexandre. Il évitait son regard, mais quelque chose dans la manière dont il repoussa une mèche de cheveux sur son front expriment une vulnérabilité inattendue.
— Vous saviez, murmura-t-elle. Vous saviez qui était votre grand-mère. Pourquoi m’amener ici ?
Alexandre releva la tête.
— Parce que ta quête n’est pas qu’une quête de parfumeur, Camille. Elle est personnelle. Et j’ai besoin de comprendre ce qui vous relie, ta famille et toi, avant de pouvoir t’aider à sauver ta maison.
Odette se leva avec une agilité surprenante et alla ouvrir un tiroir d’un vieux secrétaire en noyer. Elle retira une carte de visite, cornée, écrite à la main.
— Si tu décides d’aller jusqu’au bout, c’est ici que Marcel habite. Il ne reçoit que si ce sont les personnes qu’il attend. Tu es la première de ta famille à avoir l’audace de venir me voir. Seule la suite dira si tu as aussi l’audace d’aller le voir, lui.
Elle tendit la carte à Camille, qui la prit comme on prend un objet sacré.
Dans la voiture, sur le chemin du retour, le paysage glissait dans un flou vert et or — la vallée de la Siagne en fin d’après-midi. Camille tenait la carte comme si elle pouvait la lire du bout des doigts.
— Pourquoi votre grand-mère vous a-t-elle envoyé vers Odette ? demanda-t-elle enfin. Pourquoi me faciliter le chemin, alors que vos objectifs — vos vrais objectifs — étaient de moderniser ma maison au prix de ma tradition ?
Alexandre garda les yeux sur la route un long moment. Quand il parla, sa voix était différente — plus basse, moins assurée, teintée d’une tristesse qu’il n’avait jamais laissé transpirer auparavant.
— Odette est la femme qui m’a élevé. Elle est la seule famille qui ne m’a jamais demandé de choisir entre ce que je fais et ce que je suis. Et elle m’a fait promettre — il y a longtemps — que si les Roussel venaient un jour chercher cette dette, je ne les laisserais pas s’enfuir avec une excuse en guise de réponse.
Camille serra la carte. Dans la poche de sa veste, le vial d’ambre semblait vibrer contre sa hanche.
— Il faudra que j’aille en Italie, dit-elle simplement.
Alexandre ralentit presque à l’arrêt.
— Alors je viens avec vous.
— Vous n’en avez pas le droit. Votre rôle est de surveiller mon travail.
— Mon rôle, Camille, est de comprendre ce qui sauvera cette maison. Et — il tourna la tête vers elle, et son regard la surprit par sa franchise — si cela signifie traverser une frontière pour retrouver un fantôme que votre grand-mère n’a jamais voulu affronter, alors je ferai ce trajet avec vous. Que vous le vouliez ou non.
Le soleil déclinait derrière les collines, teintant le ciel de nuances de rose et d’ambre — un parfum qui semblait être une promesse ou un présage.