Essence de Grasse
Lire le chapitre 6: The Blind Test
La salle de test sentait le calme avant l’orage — une odeur de bois ciré et de silence tendu. Camille posa ses trois flacons sur la table blanche, leurs étiquettes vierges tournées vers le jury. Le conseil d’administration de Maison Roussel était assis en arc de cercle, visages fermés, carnets ouverts. Alexandre se tenait en retrait, bras croisés, et elle évita son regard.
« Messieurs, mesdames, commença-t-elle d’une voix qu’elle voulait ferme. Trois semaines. Vous m’avez donné trois semaines et un budget amputé. Voici le résultat. »
Elle déboucha le premier flacon. Un souffle de néroli traversa la pièce, puis la tubéreuse s’épanouit, charnelle, presque insolente. Quelqu’un inspira bruyamment.
« Ce que vous sentez, c’est la mémoire de ma grand-mère. Pas un produit marketing. Une histoire.
— Une histoire qui ne se vend pas, coupa Thibault depuis son coin, où il s’était installé comme un spectateur venu voir un accident. Printemps lance ma ligne dans douze jours.
— Ta ligne sent le désinfectant floral, Thibault. Celle-ci sent quelque chose. »
Le président du conseil, un homme grisonnant nommé Delacroix, leva la main.
« Camille. Nous sommes ici pour un test préliminaire, pas pour un règlement de comptes familial. Continuez. »
Elle déboucha le second flacon. Plus discret, plus sec. Puis le troisième.
« Celui-là est la base. Il me manque un ingrédient — je le sais, je l’ai senti dans une lettre qui date de cinquante ans. Mais même sans lui, voici ce que la maison Roussel peut encore créer. »
Elle trempa une mèche de papier dans le troisième flacon et la fit circuler. Delacroix la porta à son nez, ferma les yeux. Le silence dura.
« Il y a quelque chose, murmura-t-il. Quelque chose de… différent.
— De l’ambre, mais pas celui qu’on connaît, ajouta une femme du conseil, les lunettes perchées sur le nez. On dirait qu’il a mûri sous terre.
— Il a mûri dans le grenier de cette maison, répondit Camille, sans préciser que c’était dans un coffret scellé dont elle ne parlerait pas. »
Alexandre s’approcha enfin de la table. Camille sentit sa présence avant de le voir — un mouvement d’air, une chaleur. Il saisit le troisième flacon sans demander permission, en versa une goutte sur sa peau, au creux du poignet, et la laissa monter.
Il ne dit rien pendant un long moment. Ses yeux, d’un brun si sombre qu’ils paraissaient noirs, restaient fixés sur sa propre peau comme s’il y lisait quelque chose.
« C’est poignant, finit-il par dire. Mais c’est daté. »
Camille serra les poings.
« Daté ?
— Ce parfum appartient à 1962. Il est magnifique, mais il est vieux avant de naître. Le client qu’on vise n’a pas connu cette époque. Il ne sait même pas qu’elle a existé. »
Il se tourna vers le conseil.
« La question n’est pas de savoir si c’est beau. C’est de savoir si c’est nécessaire. Et aujourd’hui, ce n’est pas nécessaire. »
Les murmures s’amplifièrent. Camille sentit la colère monter comme une vague chaude dans sa poitrine, mais elle la contint. Pas devant eux. Pas encore.
« Vous voulez que je vous donne quoi, Alexandre ? Un flacon qui sent le smartphone ? Un parfum de licenciement ?
— Je veux vous donner une chance de survivre. Ce n’est pas pareil. »
Delacroix les interrompit :
« Le test est concluant — provisoirement. Camille, nous attendons la version finale dans quinze jours pour la présentation au client anonyme. Vous avez notre attention, mais l’attention est une denrée périssable. »
La séance se dissolvait déjà en chuchotements lorsque Alexandre rattrapa Camille dans le couloir sombre qui menait aux ateliers. Elle se retourna, les yeux brillants.
« Vous avez tout fait pour me saboter.
— J’ai dit ce que je pensais. Vous êtes incapable de l’entendre.
— Je suis capable d’entendre la vérité. Pas votre stratégie de mercenaire. »
Il la dévisagea un instant, puis sortit de sa poche un petit flacon ambré qu’elle n’avait jamais vu. Il le lui tendit.
« Qu’est-ce que c’est ?
— Un accord moderne. Deux gouttes dans votre base, et votre parfum de 1962 devient un parfum de maintenant. Je l’ai préparé cette nuit, en travaillant sur vos notes. »
Camille regarda le flacon comme s’il contenait du poison.
« Vous avez travaillé sur mes notes ? Mes notes sont dans mon carnet. Fermé.
— Vos notes sont dans votre manière de travailler. J’ai observé vos gestes, vos hésitations, vos retours en arrière. Vous construisez par réminiscence. Vous cherchez un souvenir que vous n’avez jamais vécu. »
Elle resta muette, troublée qu’il ait si bien décrit le processus — mieux que quiconque dans cette maison, mieux que son propre père.
« Et ce… accord, il sent quoi ?
— Il ne sent rien, seul. Il révèle. C’est un fixateur moléculaire qui amplifie les facettes boisées et pousse une note de synthèse qui n’existait pas dans les années soixante. Du vétiver clair, presque métallique. Ce que votre grand-mère aurait fait si elle avait eu accès aux outils d’aujourd’hui. »
Camille hésita. L’orgueil lui criait de refuser. Mais les trois semaines — réduites à quinze jours — pesaient plus lourd que sa fierté. Elle prit le flacon.
« Si c’est un piège, je vous jure que…
— Ce n’est pas un piège, Camille. Je veux que vous gagniez. Je veux que cette maison survive. C’est ce que ma grand-mère m’a demandé. »
Il y avait quelque chose dans sa voix — une lassitude, presque une prière. Elle ne répondit pas, tourna les talons et regagna son atelier.
La nuit, seule dans la lumière jaune du labo, elle travailla. Elle incorpora une goutte de son accord. Puis une seconde. Le parfum bascula — pas complètement, mais quelque chose en lui s’ouvrit. Le bois de cèdre se dressa, la tubéreuse recula, et une note claire et froide, comme une première pluie sur pierre chaude, traversa le tout.
C’était plus jeune. Plus tranchant. Peut-être plus vrai, même si elle refusait de se l’avouer.
Le lendemain matin, elle testa devant le conseil. Les visages s’adoucirent. Delacroix hocha plusieurs fois la tête.
« C’est autre chose, dit-il. Plus net. Camille, c’est une avancée significative. Nous voulons cette version étoffée pour la présentation finale dans dix jours. »
Elle sourit, serra des mains, encaissa les compliments. Et lorsqu’elle regagna l’atelier, seule avec le flacon ambré qu’Alexandre lui avait laissé, elle le retourna entre ses doigts.
Au dos, gravé en minuscules lettres : « Pour Marcel. »
Son sang se glaça.
Marcel.
Le nom de la lettre de sa grand-mère. Le nom de l’homme en Italie, le détenteur de la formule secrète, le descendant des Maurel.
Comment Alexandre — comment cet accord — pouvait-il porter ce nom ?
Elle ouvrit son carnet, relut les notes qu’elle avait prises chez Odette. La vieille femme avait parlé d’une dette, d’une formule, d’un homme en Italie. Mais elle n’avait jamais mentionné qu’Alexandre connaissait ce nom.
Camille leva les yeux vers la fenêtre. Dehors, dans la cour, une silhouette se détachait contre le ciel pâle de Grasse. Alexandre, qui marchait lentement vers la porte du jardin, un téléphone à l’oreille.
Il parlait. Elle ne pouvait pas entendre les mots, mais elle vit la façon dont il inclinait la tête — une soumission, presque une prière.
Elle regarda à nouveau le flacon. Le nom était gravé, pas imprimé. Gravure ancienne, patinée. Ce flacon était vieux. Il venait d’ailleurs.
Et Camille comprit, avec une certitude froide, que l’accord ne venait pas d’Alexandre.
Il venait d’Italie.
Et Alexandre avait menti.