Essence de Grasse
Lire le chapitre 8: Aftermath of Accusations
Le lendemain matin, le laboratoire de Maison Roussel semblait retenir son souffle.
Camille s'arrêta sur le seuil, son café encore brûlant entre les mains. D'ordinaire, à cette heure, l'air vibrait du cliquetis des pipettes et des murmures concentrés de l'équipe. Aujourd'hui, le silence avait la consistance du sirop épais. Trois techniciens — Sophie, Jean-Marc et le jeune Baptiste — levaient des yeux qui se détournaient aussitôt. Sophie faisait semblant de noter quelque chose dans son carnet, la pointe de son stylo suspendue au-dessus d'une page vierge.
La nouvelle de la destruction délibérée des roses Centaurea avait fait le tour du bâtiment comme une traînée de poudre. Personne n'avait prononcé le mot « sabotage » à voix haute, mais il flottait dans les couloirs, dans la machine à café, dans les regards en biais.
Camille posa sa tasse sur la paillasse centrale, le geste plus ferme qu'elle ne se sentait. Elle avait passé la nuit à retourner les accusations dans sa tête, à comprendre — ou du moins à essayer — que son équipe n'avait rien à voir avec le désastre de 1985. Elle avait accusé la maison entière d'un crime commis avant que la plupart d'entre eux n'aient rejoint l'entreprise.
Elle devait réparer cela. Peut-être pas tous les fonds, mais au moins les fissures visibles.
« Sophie, » dit-elle d'une voix qu'elle voulait naturelle, « tu avais commencé à tester les échantillons de musc avec le fixateur moderne que... que nous avons développé. Quels sont les résultats sur la peau après six heures ? »
Sophie leva enfin les yeux. Quelque chose dans son regard — de la prudence, peut-être un début de suspicion — s'adoucit un instant.
« Les notes de tête persistent mieux que prévu. Mais il y a un problème de sillage. Sur les peaux grasses, le musc s'évapore trop vite. »
« Bonne observation. On pourrait essayer une concentration plus élevée d'aldéhydes gras en milieu. »
Jean-Marc s'éclaircit la gorge. « Camille, si on peut se permettre... Est-ce qu'on doit continuer avec ce fixateur ? S'il vient de chez les Maurel... »
Le mot tomba comme une pierre dans l'eau calme.
Camille inspira profondément. Les doigts de son esprit formèrent des boucles autour de la question qui la taraudait depuis le moment où elle avait découvert le flacon gravé « Pour Marcel » dans le tiroir d'Alexandre. Il avait prétendu l'avoir créé. Il avait menti. Et pourtant, le fixateur fonctionnait — remarquablement bien, même — et sans lui, aucun parfum ne saurait sauver la maison.
« Nous travaillons avec les matériaux que nous avons, » dit-elle. « Je ne sais pas encore d'où vient exactement cet accord, mais je sais une chose : si les anciens de cette maison avaient fermé la porte à tout ce qui venait de l'extérieur, l'essence de rose ne serait jamais devenue une réalité. La création exige la curiosité, pas la loyauté aveugle. »
Baptiste — le plus jeune, encore un peu maladroit, encore un peu naïf — leva timidement la main. « Et le feu ? À l'époque... on a jamais su ce qui s'était passé exactement, hein ? »
Le silence se fit plus épais encore. Camille sentit sa mâchoire se serrer. Le feu. La mort du père d'Alexandre. L'annexe fermée à clé, les relevés de température qui continuaient de fonctionner — comme si quelqu'un, quelque part, entretenait encore la flamme de quelque chose que la maison avait voulu oublier.
Puis la voix de Geoffroy, le chef de laboratoire adjoint, fendit l'air avec une précision chirurgicale. « On ne parle pas de ça. C'est de l'histoire ancienne, Baptiste. Et certaines histoires méritent de rester enterrées. »
Camille ouvrit la bouche, puis la referma. Elle venait d'accuser sa propre famille en public, sans preuve. Peut-être qu'au silence de ses collègues se mêlait une autre chose : la peur de ce qu'elle pourrait découvrir ensuite.
La porte du laboratoire s'ouvrit avec un déclic. Tous se retournèrent.
Un homme en costume gris — l'assistant du directeur général, celui qu'on appelait toujours « le majordome » parce qu'on ne lui connaissait pas de nom — se tenait au seuil, sa tête légèrement inclinée vers Alexandre.
« Monsieur Laurent. Le directeur général vous demande. Immédiatement. »
Alexandre, qui travaillait près du spectromètre de masse, reposa son stylo avec une lenteur délibérée. Son regard glissa vers Camille. Une onde de tension traversa la pièce — quelque chose d'électrique, indéfinissable.
« Nous n'avons pas terminé l'analyse de stabilité, » commença-t-il.
« Immédiatement, » répéta le majordome.
Alexandre hocha la tête. Il passa près de Camille, et dans le mouvement, elle sentit le parfum de sa peau — une base boisée, sèche, sous laquelle elle percevait presque l'odeur de la serre d'Odette, le terreau fertile d'une vérité qu'elle ne comprenait pas encore.
Ses yeux rencontrèrent les siens, une fraction de seconde. Pas de colère. Quelque chose de plus complexe : une résignation usée, un poids qu'il portait seul depuis longtemps.
Puis il sortit.
Camille resta figée au milieu du laboratoire. Ses doigts retrouvèrent le contour du flacon qu'elle gardait maintenant dans sa poche — celui de l'attique, l'ambre inconnue, gravé du prénom de son grand-père. Une pensée la traversa : le père d'Alexandre était-il dans cette salle, autrefois ? Avait-il travaillé à cette même paillasse, inhalé les mêmes essences, avant de mourir dans les flammes ? Une dette de sang, un secret de famille. Son grand-père Marcel, ce « Pour Marcel », la rose délibérément détruite, le feu, le flacon dans l'attique...
Tout formait un fil, mais le fil était emmêlé.
Elle attendit que l'équipe reprenne ses tâches — les gestes mécaniques, la prudence des regards — puis elle s'éclipsa par la porte latérale, vers la cour intérieure. Elle avait besoin d'air. Et peut-être d'autre chose : de voir le regard d'Alexandre, quand il sortirait de ce bureau.
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Une demi-heure plus tard, l'après-midi était tombé sur la cour pavée. Les ombres longues s'étiraient vers l'ouest.
Camille était adossée au mur de pierre chaude, son carnet de croquis ouvert à une page de notes manuscrites — des essais de combinaisons entre l'ambre de l'attique et le musc, des schémas de molécules qu'elle n'osait pas encore synthétiser sans comprendre leur origine exacte.
Lorsque la porte du bâtiment s'ouvrit, elle leva la tête.
Alexandre marchait lentement, les mains dans les poches de son pantalon. Une fine poussière dorée s'était déposée sur ses épaules — le soleil de Grasse, qui ne semblait jamais se coucher tout à fait. Il la vit, ralentit, puis s'arrêta à trois mètres d'elle. Comme s'il ne savait pas s'il devait s'approcher davantage.
« Alors ? » demanda-t-elle sans préambule.
Il laissa échapper un souffle, presque un rire épuisé. « Le directeur général souhaite me "rappeler les règles de discrétion habituelles". Et il veut savoir si tu es fiable. Si ton instabilité émotionnelle pourrait compromettre le projet. »
« Instabilité émotionnelle. » Camille faillit déchirer son carnet. « C'est moi qui ai découvert le sabotage. Je n'imagine pas que ma "stabilité" soit le vrai problème. »
« Exactement. » Il avança d'un pas, contourna le bassin central où l'eau coulait en un murmure obstiné.
« Il y a autre chose. Le directeur m'a parlé de mon père. Comme si je ne savais pas déjà. Comprends-tu, Camille... je ne travaille pas pour toi. Je ne travaille pas pour la maison. Je pourrais te le prouver, mais d'abord, écoute-moi jusqu'au bout. »
Le crépuscule vint tendre ses couleurs. Des colombes perchées sur la gouttière changeaient de place, leurs roucoulements trouant le silence.
Alexandre s'assit au bord du bassin, le visage éclairé d'en dessous par la lumière déclinante qui se reflétait dans l'eau. Il semblait soudain plus jeune — et plus vieux à la fois, comme si chaque couche qu'il retirait de son armure dissipait les années les plus récentes.
« Mon père, Romain Laurent, était le parfumeur en chef de la maison, » dit-il enfin. « Pas de la maison Maurel, mais de celle-ci : Roussel. Il est arrivé ici en 1982, appelé par ton grand-père Marcel. Un grand nez, disaient les critiques. Un profil unique. Il avait une spécialité : les roses anciennes. Les variétés qu'on ne trouve plus nulle part, sauf dans quelques serres privées de Grasse et de Sanremo. »
Camille cessa de respirer. Les pièces du puzzle cliquetèrent dans sa poitrine.
« C'était lui, » souffla-t-elle. « L'insider qui a dû... Mais non, s'il les aimait tellement, pourquoi les aurait-il... »
« Il ne les a pas détruites. C'est son amour pour elles qui l'a tué. »
Le silence parut s'étendre sur toute la cour.
« En 1985, ton grand-père Marcel a eu l'idée d'un parfum révolutionnaire — une rose hybride, pure, entièrement naturelle, que seule la maison Roussel pouvait obtenir. Le projet s'appelait "Aube". Mais une concurrence féroce le rongeait : les Maurel, à cent kilomètres, travaillaient sur un concept similaire. L'un des deux maisons devait échouer.
Ton grand-père — l'aïeul qui portait ce nom, le mari de ta grand-mère Charlotte, celui qu'on appelait "le Lion de Grasse" — avait la réputation de ne jamais partager. Il craignait que Romain ne soit tenté de transmettre le secret de la rose à ses cousins italiens. Il a exigé un serment d'allégeance absolue. Mon père l'a prêté.
Et puis, en 1985, une nuit d'été... un incendie s'est déclaré dans le bâtiment des stockages où étaient conservés les pieds-mères des roses. Les registres indiquent que mon père s'y était rendu quelques heures plus tôt. On a retrouvé son corps au matin, calciné, près de la source du feu. L'enquête a conclu à un accident : il aurait renversé une lampe à alcool, tout en fumant. Une théorie commode. Une théorie que personne n'a cherché à approfondir. »
Camille s'assit à son tour, le sol encore tiède sous elle. Sa tête bourdonnna.
« Tu penses que quelqu'un a allumé le feu pour détruire les roses, et que ton père a été pris là-dedans. »
« Je pense que mon père est mort pour protéger ce qu'il avait juré de protéger. Lorsqu'on a saccagé les plantations, il est entré pour sauver ce qui pouvait l'être. Il n'en est pas ressorti. Mais quelque chose a survécu, » dit Alexandre, sa voix devenant presque inaudible. « Les boutures. Odette les a gardées. Elle les a confiées à ma mère, puis à moi. »
Il se leva lentement.
« Comprends ce que cela signifie, Camille. Je n'ai jamais été appelé pour surveiller cette maison à cause d'une dette vague entre familles. J'ai été appelé parce que ton grand-père Marcel a tué mon père. Et Odette, en tenant les roses en vie, attendait le moment où la vérité éclaterait — et où quelqu'un, enfin, deviendrait responsable. »
Camille le dévisagea dans la lumière déclinante. Les vestiges de son monde se fissuraient en elle comme un parfum qui se décompose : une note d'alors en fausse, puis une autre.
« Et si je te disais que je crois que les accusations sont plus complexes, » dit-elle doucement. « Si je te disais que tu pourrais avoir hérité du mauvais rôle dans cette histoire... et que ton père n'était peut-être pas la victime qu'on t'a décrite ? »
Alexandre la regarda, une flamme brusque dans les yeux. « Tu m'accuses de quoi, maintenant ? »
« Je ne t'accuse pas. Je te donne un indice. Le flacon de l'attique — celui que tu cherchais aussi — porte le prénom de "Marcel". Mais pas de ton grand-père, ni du mien. De quelqu'un que ma grand-mère Charlotte aurait aimé, avant de se marier dans la hâte qu'on lui imposait. Quelqu'un qui vivait en Italie. »
Alexandre pâlit.
« Marcel Maurel, » souffla-t-il. « Le petit-neveu de la maison Maurel. Le frère de mon grand-père maternel. »
Le silence se fit plus lourd encore. Un dernier oiseau traversa le ciel, comme une dernière question posée au monde d'en dessous.
Camille ne chercha pas à répondre. Elle regarda juste le bassin, l'eau qui reflétait maintenant les premières étoiles faibles, toutes ces vérités qui s'étiraient comme des ombres nerveuses autour d'eux.
Elle s'enfonça la main dans la poche et sentit le flacon tiède contre ses doigts. « Alors peut-être, Alexandre... c'est l'heure d'aller le voir. Et de lui demander ce que tes souvenirs ne disent pas. »