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Essence de Grasse

Lire le chapitre 9: A Whisper of Scandal

Le titre du journal semblait conçu pour insulter. *« Maison Roussel : un parfum de scandale »* — quatre colonnes en première page du *Nice-Matin*, avec une photo granuleuse de la salle du conseil et un sous-titre qui transformait la tentative de Camille en aveu : *« La nouvelle directrice artistique impliquée dans un sabotage interne. »*

Camille écrasa le journal sur la table de la cuisine. Son café refroidissait, intact, les volutes de vapeur depuis longtemps dissipées. Le téléphone vibrait contre la faïence — un message d’Hélène, deux de la direction de la communication, quatorze appels manqués de numéros inconnus.

Elle attrapa le téléphone. Avant qu’elle puisse composer le premier numéro, un SMS d’Alexandre traversa l’écran :

*« Vous avez vu le journal ? »*

*« Devant moi. »*

*« Le conseil vient de m’appeler. Conférence de presse. 14h. Nous deux, côte à côte. Présence obligatoire. »*

Camille resta figée. Avec lui ? Après ce qu’elle lui avait lancé la veille — l’accusation selon laquelle sa famille et la sienne étaient entrelacées dans les mensonges de 1985 ? Le visage d’Alexandre, blême derrière la vitre de son bureau, lui revint. Il n’avait pas nié. Pas vraiment. Il avait simplement dit : *« Vous cherchez les mauvais morts. »*

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La salle de presse de la Maison Roussel sentait la poussière et le mensonge. Les sièges en velours rouge sombre dataient d’un autre siècle, un décorum que la bâtisse affichait comme un bouclier. Cinq journalistes attendaient, des carnets ouverts, des téléphones posés en biais pour enregistrer.

Camille s’assit à côté d’Alexandre. Il sentait le bois de cèdre — le même parfum discret qu’à l’usine. Il lui jeta un coup d’œil bref, sans sourire, puis se tourna vers l’assemblée.

Un homme du *Figaro* leva la main avant même que la modératrice ait fini ses présentations.

« Monsieur Lefèvre, le journal indique qu’un membre de votre équipe a peut-être orchestré la destruction d’un ingrédient essentiel. Êtes-vous toujours confiant dans la direction artistique de Mademoiselle Roussel ? »

Alexandre posa les coudes sur la table. Sa voix était ferme, étudiée :

« La Maison Roussel ne commente pas les rumeurs. Je peux confirmer, en revanche, que la collaboration entre Mademoiselle Roussel et moi a produit une composition d’une complexité inédite, qui sera présentée à la fin du mois à notre client partenaire. Et je suis ici, à ses côtés, pour le prouver. »

Un murmure parcourut la rangée de journalistes. Camille sentit le regard d’Alexandre peser sur elle — un signal, presque un ordre. Prendre la parole. Soutenir la fiction.

Elle inspira, longuement, jusqu’à ce que l’air remplisse son ventre.

« La croissance exige parfois de couper. Ce que j’ai traversé cette semaine n’est pas une faiblesse — c’est une sélection. Nous avons isolé une faille interne, et nous l’avons corrigée. L’essence que nous créerons sera plus pure pour cela. »

Un silence chargé suivit. La modératrice proposa la question suivante, une autre voix interrogea sur les délais de production, et Camille répondit mécaniquement, tandis qu’Alexandre complétait ses phrases avec des détails techniques que personne ne vérifierait jamais.

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Ils se retrouvèrent dans le petit salon au-dessus de la salle de presse, porte fermée, une seconde après le départ du dernier journaliste. Le silence était plus bruyant que la conférence.

Alexandre brisa la glace. « Vous avez bien tenu. Quand vous avez parlé de sélection, j’ai cru qu’ils allaient mordre. »

« Parce que c’est vrai. Nous avons sélectionné. »

Il haussa les épaules, un geste rare chez lui — presque relâché. « C’est la seule partie que j’aie crue. »

Camille s’adossa à la bibliothèque, croisant les bras. La colère remontait, un raz-de-marée contenu à peine. « Vous saviez. Vous saviez pour le feu. Pour votre père. Pour le lien entre vos familles. Et vous m’avez laissée chercher comme une aveugle. »

« Je cherchais aussi. » La voix d’Alexandre était basse, forcée. « Seulement, pour moi, la vérité avait un prix différent. Vous croyez que je voulais découvrir que mon père est mort parce qu’un Roussel a ordonné la destruction des roses ? »

Camille ne répondit pas. La poussière flottait dans la lumière oblique qui traversait le voilage.

« Mais vous vous trompez sur une chose, » continua-t-il, plus lentement. « Je ne crois plus que votre famille l’ait tué. J’ai lu les registres que vous avez sortis des archives. Les lettres. Le timing. »

« Vous lisez les registres, maintenant ? »

« Depuis hier. Toute la nuit. » Il passa une main dans ses cheveux — un geste de fatigue qu’elle ne lui connaissait pas. « Mon père n’aurait pas détruit les plants. Il les a défendus. Tout mon travail de recherche — les notes de mon grand-père, votre grand-mère, les relevés d’expédition à Grasse — converge vers une conclusion : quelqu’un d’autre a allumé le feu ce soir-là. »

Camille avançait dans une pièce sombre, les meubles à peine silhouettés. « Et le directoire verrouillé ? Celui qui affiche toujours une température contrôlée ? »

« Je n’ai pas l’accès. Mais j’ai réfléchi. Et si le coupable n’était pas à la Maison Roussel ? Et si ce dossier ne se trouvait pas ici, mais chez Marcel Maurel, à Santa Margherita ? »

Le nom suscita un frisson qui traversa Camille. Elle se souvint de la lettre de sa grand-mère, du flacon gravé à l’intérieur duquel elle avait trouvé un fragment de formule. *« Pour Marcel »*.

« Vous pensez que Marcel pourrait avoir les documents ? »

« Marcel *Maurel*. Le grand-oncle dont vous m’avez appris l’existence il y a vingt-quatre heures. » Il rit, sans joie. « Nous sommes liés, mademoiselle Roussel. Plus enchevêtrés que je ne l’aurais jamais cru. Et j’ai besoin d’aller en Italie. Avec vous. »

« Pourquoi avec moi ? »

« Parce que vous transportez le flacon. Et parce que votre grand-mère lui a écrit une lettre qui parle d’une dette. Une dette que nous devons tous honorer si nous voulons retrouver la formule complète. »

Camille le détailla. La cravate légèrement dénouée au cou — première trace d’imperfection chez cet homme qui semblait toujours orchestré. Les cernes, discrets mais présents, sous ses yeux. Il mentait peut-être encore, à propos de mille choses. Mais le métier de parfumeur exige une oreille pour les dissonances, et dans sa voix, elle n’entendait plus de sourdine.

« Nous sommes surveillés, » dit-elle. « Le conseil ne nous laissera pas partir tous les deux sans explication. »

« Le conseil a peur de nous perdre. » Il s’avança, baissant la voix comme s’ils étaient épiés. « La conférence de presse les a rassurés : nous sommes une équipe. Nous le resterons. C’est notre couverture. Ils nous croient unis — c’est la seule raison pour laquelle ils nous permettent de continuer. »

« Unis. » Le mot goûtait le fer. « Une couverture de confiance. »

Il soutint son regard sans ciller. « Préférez-vous la vérité publique ? Que le drame familial entrave la production ? Que nous perdions le client du Printemps ? Que la Maison ferme ? »

Camille pensa à l’odeur du jasmin au soleil, aux ateliers, aux ouvrières qui la saluaient dans les couloirs avec un respect qu’elle tentait encore de mériter. Elle pensa à sa grand-mère, à la lettre froissée, au flacon d’argent dans la poche intérieure de sa veste — toujours.

« Une seule condition, » dit-elle. « Quand nous trouverons la vérité, nous la disons. Votre père, mon grand-père, cette famille. Quoi que nous découvrions en Italie, vous ne me manipulez plus, Alexandre. Vous me dites tout. Tout. »

Il lui tendit la main. Une seconde d’hésitation, puis elle la serra. Sa paume était chaude — et légèrement moite, signe d’un stress soigneusement maquillé.

« Nous partons demain matin, » dit-il. « Première lumière. Avant que le conseil ne commence à poser trop de questions. »

Dans le silence qui suivit, son téléphone sonna. L’écran affichait : *Odette Laurent*.

Camille décrocha, tandis qu’Alexandre ouvrait la porte pour partir, s’arrêtant sur le seuil.

« Mademoiselle Roussel, » dit la voix d’Odette, grêle mais précise. « Je viens de recevoir un coup de fil de l’annexe verrouillée. Le système de sécurité a enregistré une ouverture. Quelqu’un est entré la nuit dernière à 2h04. »

Camille se figea, la main contre le téléphone. « Qui ? »

« La caméra n’a pas capté le visage. » Une pause. « Mais j’ai vu les empreintes de pas dans la serre. Ils sont passés par la roseraie. »