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La Barricade et le Pansement

Lire le chapitre 1: Blood on the Rue de Rivoli

La fumée piquait les yeux, râpait la gorge, et le bruit était une bête vivante qui mordait les oreilles. Le canon, là-bas vers l'Arc de Triomphe, crachait sa mitraille par salves lourdes, et chaque détonation faisait vibrer les pavés sous les semelles. Élise Moreau pressa le mouchoir imbibé d’eau contre le front du gamin. Il avait peut-être douze ans, les joues sales, une mèche blonde collée sur la tempe, et son sang, d’un rouge profond, tachait son pantalon trop court à la hauteur du mollet.

— Ça va aller, murmura-t-elle, d’une voix qu’elle voulait ferme. Tu t’appelles comment ?

— Lucien… L-Lucien Charpentier.

— Eh bien, Lucien Charpentier, tu viens de gagner le droit de te vanter auprès de tes camarades. T’as pris une balle versalllaise et t’es toujours debout. Enfin, presque.

Un sourire tremblant naquit sur les lèvres du garçon, aussitôt effacé par une grimace quand elle resserra le garrot de fortune, un lien de tablier tordu, au-dessus de la blessure. Elle n’était pas profonde, la balle avait déchiré la chair sans toucher l’os. Il s’en tirerait. Il s’en tirerait si elle pouvait le sortir de cette fournaise.

Autour d’elle, la barricade de la rue de Rivoli n’était plus qu’un monceau de pavés, de sacs de sable éventrés et de meubles bourgeois réquisitionnés. Un fiacre renversé servait de poste de tir, sa caisse éventrée comme une poitrine ouverte. Des gardes nationaux, la capote bleue maculée, rechargeaient leurs chassepots en jurant, le visage noir de poudre. Une femme, vieille, en noir, tirait un matelas vers les blessés. Quelques mètres plus loin, un homme d’une trentaine d’années, la barbe rousse emmêlée, gisait contre un tonneau, la chemise ouverte sur une plaie à l’épaule qui bavait un rouge épais. Il râlait doucement, presque sereinement.

Élise s’était portée volontaire quatre heures plus tôt, quand elle avait vu l’ambulance improvisée dans une cour d’immeuble, un drapeau à croix rouge cousu à la hâte au-dessus de la porte. Son école, l’école de filles de la rue des Rosiers, était fermée depuis trois semaines. Fini les dictées, les tables de multiplication, les petits doigts tachés d’encre. Le monde avait basculé dans une autre grammaire, celle du feu et du silence, et elle ne pouvait pas rester les bras croisés dans sa chambre à relire George Sand. Elle avait dit aux hommes de la barricade : «Je sais panser, je sais tenir une aiguille. Laissez-moi faire.» Ils l’avaient regardée, l’avaient jugée, puis l’avaient laissée passer, trop occupés à contempler la mort face à face.

— Tenez-lui la jambe, dit-elle à la vieille femme qui s’approchait. Fermement. Je dois nettoyer ça.

— On n’a plus d’eau propre, mademoiselle. Le seau est plein de sang.

— Le vin, alors. Le vin de l’épicerie, là-bas. L’alcool tue les humeurs mauvaises. Allez.

La femme hocha la tête, rassembla ses jupes et courut, courbée, vers l’épicerie dont la devanture avait été éventrée. Les tirs crépitaient de l’autre côté de la place, là où les troupes du gouvernement s’étaient retranchées derrière les colonnades du Louvre. Versaillais. Le mot était une insulte, un vomissement, sur toutes les lèvres ici.

Élise voulait lever la tête, voir la ligne ennemie. Elle voulait comprendre qui tirait, pourquoi ils tiraient sur un gamin qui ramassait des douilles pour les faire fondre en balles. Mais elle se força à regarder la plaie, à écarter les lambeaux de peau, à caler le pansement.

Un sifflement. Un déchirement de l’air. Elle connut la balle avant de la sentir. Une brûlure, comme une pointe de fer rougie, le long du bras gauche. Un choc sourd qui lui arracha un cri étouffé. Elle tomba à genoux à côté de Lucien, la main plaquée sur son avant-bras, et vit le sang perler entre ses doigts, écarlate sur sa peau blanche. Pas une artère, non. Une égratignure. Mais le mal était fait : son tablier blanc, déjà douteux, se teignit d’une nouvelle fleur rouge.

— Mademoiselle ! cria Lucien, les yeux écarquillés.

— Je suis là. Je suis là. C’est une piqûre de guêpe, tout juste.

Elle se releva, le bras serré contre son buste, cherchant un tissu propre. Sa vue se brouilla une seconde, moins par la douleur que par l’audace de cette violence gratuite, cette main invisible qui la frappait elle, la main d’un homme qu’elle ne connaissait pas, d’un général qu’elle ne verrait jamais, tirant d’un canon qu’elle ne mesurait pas.

Et c’est là, dans ce voile de poudre et de pleurs retenus, qu’elle le vit.

De l’autre côté de la place, à l’angle de la rue de Rivoli et du palais des Tuileries en ruine, un groupe d’ambulanciers ennemis s’activait derrière un abri de fortune en madriers. Ils étaient en uniforme, sombre et discipliné, des infirmiers du service de santé militaire. L’un d’eux, grand, mince, portait un brassard blanc à croix rouge, et au lieu de se pencher sur un blessé, il était debout, immobile, les yeux braqués sur elle.

Il avait dû voir la balle la toucher. Il la regardait encore, sans ciller, à travers les volutes de fumée grise qui montaient des pavés. Il était trop loin pour qu’elle distingue ses traits, juste un visage clair, une mâchoire nette, une posture droite qui jurait avec le chaos autour de lui. Une seconde. Ils se regardèrent une seconde entière. Il fit un geste, bref, de la main. S’arrêta. Puis il porta deux doigts à son front, un salut militaire sec, et se détourna vers un brancard qu’on déposait à ses pieds.

Élise sentit son cœur battre, non pas de peur, mais de quelque chose d’autre, une stupéfaction vertigineuse. Un homme de l’autre côté. Un homme qui venait de la voir tomber et qui ne s’était pas réjoui.

— Mademoiselle ! appela la vieille femme, revenant avec une bouteille de vin rouge poussiéreux dans les bras. Votre bras !

— Oui. Oui, s’il vous plaît.

Elle tendit le bras, maladroite, se força à respirer. Le vin blessa la plaie comme un acide. Elle serra les dents, se concentra sur Lucien, sur le râlant à l’épaule, sur la meute de blessés qui grossissait d’heure en heure dans la cour de l’immeuble.

Le reste de la journée fut un long tunnel de gestes : désinfecter, coudre, bander, rassurer. La fusillade baissa d’intensité vers la fin de l’après-midi, puis mourut en crépitements espacés, comme des colères d’enfant qui s’endorment. Le soir tomba, sale et jaune, sur la barricade. Les gardes nationaux allumèrent des feux de camp dans les tonneaux, firent chauffer du café noir infect. Quelqu’un sortit une guitare, commença une chanson grivoise, s’arrêta net, comme honteux.

Élise fit le tour des blessés qu’on n’avait pas pu évacuer. Lucien dormait, la jambe surélevée, son pansement blanc propre. L’homme à l’épaule respirait mieux. Une jeune femme, une blanchisseuse qu’on appelait Mariette, avait le bras cassé, et Élise avait réussi, avec l’aide de deux hommes, à lui poser une attelle. Elle était grise de fatigue mais les mains ne tremblaient plus.

Elle s’assit sur une marche d’escalier, le dos contre la pierre encore tiède, et regarda la nuit s’épaissir sur la ville. Sa manche gauche était sombre, raidie de sang séché. Elle détacha le tablier, l’enroula, le posa à côté d’elle.

Elle pensa à son frère, Jules, qui lui avait dit, une semaine avant l’insurrection, en tirant sur sa pipe : «Élise, tu es trop sentimentale. La politique n’est pas une affaire de cœurs.» Jules était parti avec les autres, il était quelque part dans les rangs de la Garde nationale. Elle ne savait pas s’il était vivant.

Elle pensa à son père, absent depuis des heures, journaliste fatigué qui courait après l’Histoire avec un calepin et un porte-plume.

Elle pensa à l’homme, de l’autre côté. À ses doigts portés au front. À ce minute de silence dans le vacarme.

Elle sortit de la poche de sa jupe un petit objet de métal froid : le médaillon de sa mère, une rose d’argent bosselée, qu’elle portait toujours sur elle, non au cou — trop voyant — mais dans cette poche profonde, là où sa main cherchait du réconfort. Elle le pressa dans sa paume. Dedans, il y avait un portrait de sa mère, jeune, un visage doux qui ressemblait au sien, et un minuscule bout de papier jauni, sur lequel sa mère avait écrit, de son écriture appliquée : «Tout passe, mon cœur, mais l’amour reste.»

Élise sourit, d’un coin de lèvres, tristement. Maman, si tu voyais ça. Les barricades, le sang, les enfants soldats. Tu dirais encore que le monde a besoin de plus d’écoles et de moins de canons.

Une voix s’éleva dans l’obscurité de la cour :

— Mademoiselle Moreau ?

Elle releva la tête. Un garde national, le visage tailladé de fatigue et de barbe naissante, la regardait, un papier à la main.

— Un message. On l’a trouvé cousu dans la doublure d’un pigeon qu’on a capturé tout à l’heure. Un espion versaillais qui tentait de faire sortir des nouvelles.

Élise prit le papier. Il était plié si serré qu’il était dur comme du bois. Elle le déplia précautionneusement. Quelques lignes, une écriture fine, nerveuse, masculine, un rapport militaire sans doute. Mais tout en bas, une note manuscrite, moins formelle, comme jetée là en passant :

«Le soussigné, officier de santé, section des Tuileries, signale que le rapport concernant les tireurs embusqués au numéro 24 de la rue de Rivoli est erroné. Il n’y a pas de canonniers parmi les civils. Plusieurs blessés légers furent soignés sur place par des volontaires, dont une femme à tablier blanc. Je recommande que les tirs de couverture cessent à cette hauteur.»

Élise relut trois fois. Elle relut une quatrième. Une femme à tablier blanc.

C’était lui. L’homme à la moustiquée de fumée. Il avait écrit. Il la décrivait. Il recommandait, d’arrêter de tirer sur sa position.

Elle sentit un drôle de flux, chaud et froid, lui descendre le long de l’échine. Un officier versaillais avait écrit pour la protéger. Elle aurait dû ressentir de la haine pour la croix rouge ennemie, pour l’uniforme sombre. Au lieu de cela, elle se souvint du geste, du salut sec, des yeux clairs à travers la fumée.

Elle replia le papier, le glissa dans la poche profonde de sa jupe, à côté du médaillon d’argent. La garde nationale la regardait.

— Vous connaissez ce papier, mademoiselle ?

— Non, dit-elle, la voix calme, trop calme. C’est un rapport comme un autre. Il n’a pas d’importance.

Il hocha la tête, partit en haussant les épaules, retourna vers le feu.

Élise resta seule sur sa marche d’escalier, le cœur balançant entre deux rives, le papier froissé contre le médaillon de sa mère, la caresse froide du métal sur sa paume. Tout passe, mon cœur. Et l’amour reste.

Mais où était-elle ? Dans quel camp l’amour se tenait-il ?

Elle regarda la nuit, Paris, les flammes lointaines de l’Hôtel de Ville, la Seine invisible et puissante, et elle sentit que quelque chose venait de commencer, une autre bataille, bien plus silencieuse que celle des canons.