La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 2: The Locket and the Letter
La rue était presque silencieuse. Un silence de tombe, troué de loin en loin par le grondement sourd d’un obus versaillais qui tombait quelque part derrière le Panthéon. Élise marchait vite, les semelles de ses bottines crissant sur les pavés éclatés, son tablier encore taché du sang de l’homme qu’elle avait vu mourir une heure plus tôt. Elle avait la bouche sèche, les mains qui tremblaient un peu — pas de peur, non. De fatigue. De trop de nuits sans sommeil, trop de morts recousus tant bien que mal.
Son immeuble tenait toujours debout, rue de la Roquette. Elle poussa la porte cochère et monta les trois étages, le cœur battant d’une crainte familière : celle de trouver sa porte défoncée, son logis saccagé. Mais tout était intact. Elle ouvrit, entra, ferma à double tour.
L’air à l’intérieur sentait le vieux papier, la poussière et la cire d’abeille. Elle ne venait plus ici que quelques heures par nuit, entre deux gardes aux barricades. Son petit appartement d’institutrice — une chambre, une cuisine, une table sous la fenêtre couverte de cahiers d’élèves jamais corrigés — lui parut soudain étranger, comme une chambre d’hôtel après un long voyage.
Elle jeta son châle sur le dossier d’une chaise et se servit un verre d’eau. C’est en se retournant qu’elle vit le papier. Posé bien en évidence sur la table, glissé sous l’encrier, plié en quatre. Son nom au crayon, écrit d’une main pressée : *Élise*.
Elle le déplia d’un geste brusque. L’écriture était nerveuse, presque illisible par endroits.
> *Élise, si tu lis ce mot, c’est que tu es encore en vie. Tant mieux. Moi je pars — on nous envoie vers le nord, vers Levallois. Je ne sais pas si je reviendrai. Ne fais pas l’idiote. Prends ce qui te reste, passe les lignes quand tu le peux, va chez tante Marie à Versailles. Elle te cachera. Tu as toujours dit que tu voulais enseigner aux pauvres — c’est fait, tu leur as tout donné. Maintenant, sauve-toi. La Commune est finie, même si personne n’ose le dire. Je t’embrasse. J.*
Le papier trembla dans ses doigts. Elle le relut deux fois, trois fois, comme pour en arracher un sens caché. Jules. Son frère, ce grand garçon maladroit qui faisait rire ses élèves, qui ne savait pas coudre un bouton mais qui avait appris à charger un fusil en trois semaines. Jules, quelque part vers Levallois, où les Versaillais tiraient au canon sans discontinuer depuis l’aube.
« Ne fais pas l’idiote », murmura-t-elle, répétant la phrase comme un reproche. Elle avait mal. Le mal était là, sous le sternum, une chaleur serrée qui lui montait à la gorge.
Sans réfléchir, elle plongea la main dans la poche de sa jupe et en sortit le locket. L’argent était tiède, poli par des années de frottement contre son pouce. Le fermoir résista un instant, puis céda. À l’intérieur, un portrait en miniature de sa mère : même menton volontaire, même regard foncé, un sourire retenu comme si elle connaissait d’avance le chagrin de sa fille.
Sa mère était morte de la variole il y avait six ans, alors qu’Élise venait de recevoir son diplôme d’institutrice. Elle lui avait donné ce locket la veille, sur son lit de souffrance. *« Garde-le près de toi. Il te rappellera d’où tu viens. »* D’où elle venait. Un père imprimeur mort jeune, une mère couturière élevée dans le faubourg, un frère typographe qui avait rejoint les fédérés par colère et pas par idéologie. Jules n’avait jamais lu Proudhon. Il détestait les riches parce que les riches le méprisaient, et voilà tout.
Élise referma le locket d’un geste sec. Elle aurait voulu prier, mais la prière ne lui venait plus. Trop de sang, trop de questions.
Elle s’assit à la table, le mot de Jules sous la main, le locket posé devant elle comme un témoin. Sur le mur d’en face, la petite gravure de la République qu’elle avait eue pendant ses années d’école normale. Les fenêtres étaient ouvertes sur le bleu orageux du ciel. Quelque part plus loin, un canon toussait. Puis plus rien.
Fuir. Passer les lignes. Versailles.
L’idée la révulsa. Quitter Paris, quitter les barricades, laisser derrière elle les femmes de Montmartre qui lui amenaient leurs enfants et lui demandaient de leur apprendre à lire — non. Ce n’était pas possible. Ce n’était pas elle.
Pourtant. Il y avait ce papier, glissé dans sa poche. Le rapport du médecin versaillais. Cet homme étrange qui avait ordonné qu’on cesse le tir sur sa position. Pourquoi ? Quelle idée absurde l’avait pris ? Elle le sortit du papier, le déplia. Reçut en plein visage la violence d’un texte qu’elle aurait dû trouver insultant, et qui ne l’était pas. Il la décrivait comme *« une femme jeune, brune, portant un tablier blanc, sans armes, s’affairant calmement aux pansements ; la reddition de ce poste pourrait être obtenue sans pertes, si l’on cesse le feu sur une zone de vingt mètres autour d’elle. »*
Une écriture droite, trop soignée, d’un homme méthodique. Pas d’insulte. Pas de haine. Il avait parlé d’elle comme d’un problème à résoudre, comme d’une vie à préserver.
Le geste la dérangeait plus que la haine n’aurait jamais pu le faire. Elle l’aurait compris, un ennemi qui crache sur son camp. Mais ce médecin-là, il avait vu une femme, pas une insurgée. Une femme qu’il voulait garder vivante.
Pourquoi ?
Elle replia le rapport et le remit dans sa poche, contre le locket. Deux objets qui n’avaient rien à faire ensemble, et qui pourtant pesaient contre sa hanche comme des fardeaux inégaux.
Elle entendit soudain des bruits venus du bas. Des voix, des pas rapides, un raclement de bois. Elle se leva, alla regarder par la fenêtre sans se montrer. Trois hommes en uniforme de la Garde nationale venaient d’entrer dans la cour de l’immeuble d’en face. L’un tenait un papier à la main. Il leva la tête vers les fenêtres, puis cogna à la porte de la concierge.
Élise ferma les yeux, le cœur martelant ses côtes. Les réquisitions. Depuis trois jours, on réquisitionnait des bâtiments, des vivres, des hommes valides pour renforcer les lignes. La ville se resserrait comme une ceinture trop serrée.
Quand elle rouvrit les yeux, sa décision était prise. Ni fuir, ni rester à se terrer ici. Ce n’était pas de l'héroïsme. Ella n’avait simplement aucune idée d’où elle pourrait aller tant que Jules n’était pas revenu, et tant qu’elle portait encore le rapport d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Ce papier était une arme chargée. Si les fédérés le découvraient, ils la prendraient pour une espionne. Si les Versaillais savaient qu’elle l’avait, ils la pourchasseraient.
Elle prit le mot de Jules, le glissa dans son corsage, contre sa peau, puis enfila sa cape. Elle saisit son sac de soin — charpie, bandes déchirées, eau-de-vie, une paire de ciseaux. Elle jeta un dernier coup d’œil à son appartement, à ses cahiers d’école, aux lettres d’élèves qu’elle avait aimés les cinq dernières années.
« Tant pis », dit-elle à voix haute pour s’encourager.
Elle descendit l’escalier sans courir, passa devant la loge de la concierge qui lui jeta un regard inquiet par la porte entrouverte. Élise lui fit un petit signe et sortit dans la rue.
Elle marcha vers l’est, vers le canal, dans la direction où les combats semblaient plus calmes. Peut-être trouverait-elle un poste de secours qui manquait de bras. Peut-être. Le ciel se couvrait au-dessus de la ville, lourd et prompt. Elle marchait, et dans sa tête tournait en boucle le mot de Jules : *Ne fais pas l’idiote.*
Elle ne le ferait pas. C’était cela, justement, le problème.
---
À trois kilomètres de là, de l’autre côté des lignes, sous la tente blanche d’un hôpital militaire improvisé dans les écuries du château de Versailles, Henri Vasseur posa sa trousse sur une table de bois grossier et souffla. Il s’appelait Henri Vasseur, chirurgien de deuxième classe. Vingt-sept ans. Une formation à l’École de médecine, un poste envié à la Charité, puis, quand la guerre avait éclaté contre la Prusse, l’armée l’avait réquisitionné pour les ambulances. Il n’avait jamais tenu un fusil. Il n’avait jamais hurlé d’ordre. Il avait simplement recousu, amputé, rassuré, des hommes en gris puis des hommes en bleu. Les mêmes chairs, les mêmes os, les mêmes pleurs.
Il y avait cinq heures, il avait fini son tour de garde. Cinq heures qu’il n’avait pas dormi. Autour de lui, huit lits de camp occupaient les stalles réaménagées. Un blessé gémissait au fond, une odeur de gangrène commençait à envahir l’air. Le brancardier passa avec un seau d’eau, déposa une assiette de pain et de fromage près de la porte, sans le regarder.
Henri prit le quignon, mais ne mordit pas. À la place il sortit une feuille de papier, appuya son calepin contre ses genoux, et commença une lettre. Il écrivit lentement, comme s’il apprenait lui-même ce qu’il pensait.
*> Mon cher père.*
*> Les combats se poursuivent. Notre armée progresse méthodiquement, quartier par quartier. Les insurgés sont tenaces, mais nous serons rentrés à Paris dans quelques jours, on s’y attend.*
Il s’arrêta. Le « nous » le dérangeait. Il posa sa plume, regarda ses mains, propre, sous les ongles un peu d’iode. Des mains de soigneur. Pas des mains de soldat.
La femme brune au tablier blanc ne le quittait pas. Il avait écrit son rapport il y a deux jours, et depuis il revoyait la scène en boucle : les obus sifflant, la barricade à moitié en ruine, les gardes retranchés derrière des sacs de terre, et cette femme qui pansait un mourant comme s’il n’y avait pas de guerre autour d’elle. Pas même un coup d’œil vers la ligne ennemie. Pas un geste d’agressivité. Elle avait levé la tête, une fois, et leurs regards s’étaient croisés à travers trois cents mètres de fumée. Il n’aurait pas su dire de quelle couleur étaient ses yeux. Mais il n’oublierait pas leur tranquillité.
Il se força à continuer la lettre.
*> Il m’est arrivé d’interroger certaines de nos consignes. Je les ai exécutées, vous n’en doutez pas. Mais je me dis parfois que la victoire ne recoudra pas ce qui est déchiré. Ce qu’on appelle des insurgés sont des hommes de ce pays. Des pères, des ouvriers. Et aussi des femmes. Vous me direz : les femmes ont choisi leur camp. Mais l’une d’elles, hier, sous mes yeux, ne portait pas d’arme, elle portait un pansement. Je pèse mes mots avant d’écrire, voilà la vérité.*
Il savait ce que son père penserait. Ce père si froid, si raisonnable, ancien magistrat, qui avait déjà perdu un fils aîné à Sedan et qui lui avait écrit, si fièrement, la semaine dernière : *« Tirez-en une leçon de fermeté : l’insurrection a toujours tort lorsqu’elle s’élève sans principe. »* Pour Henri, cette phrase sonnait juste et creuse à la fois. Les principes, il les connaissait. Il les avait appris sur les bancs de l’école de médecine, sur les traités de chirurgie, dans la bouche des blessés. La fraternité, ce n’était pas une phrase dans les journaux. C’était l’ordre qu’il avait donné de cesser le tir.
Il plia la lettre, écrivit l’adresse. La cacherait dans ses affaires ; la ferait passer demain.
Dehors, quelqu’un criait un ordre. Un cheval frappait le sol de ses sabots. Henri reprit son pain sans appétit et se leva. Dans trois heures on l’appellerait pour une amputation. Qui serait-ce ? Un garde national capturé, peut-être. Un garçon du faubourg. Un Jules, un Auguste, un Pierre.
La femme brune n’avait pas de nom, pour lui. Il savait seulement qu’elle était encore vivante, quelque part derrière les barricades. Il espérait — sans s’avouer pourquoi — que son rapport lui avait épargné de mourir.