La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 19: The Locket's True Gold
La chambre était plongée dans une pénombre grise, la lampe à huile posée sur la table jetant des ombres dansantes sur les murs nus. Élise tenait le médaillon dans ses paumes, le métal encore tiède de sa peau. Henri se tenait près de la fenêtre, les rideaux tirés, écoutant les bruits du couloir d'une oreille distraite.
« Il faut que nous parlions, dit-il enfin.
— De quoi ? demanda-t-elle, la voix brisée. De mon père ? De mon frère ? De la façon dont vous jouez tous avec moi comme avec une marionnette ?
— De nous. »
Elle releva les yeux. Il avait ce regard qu'elle lui avait vu la nuit du transfert de Pierre Lantin – celui d'un homme qui s'apprête à sauter d'une falaise.
« Nous ?
— Nous sommes cousins, Élise. »
Le silence qui suivit parut aspirer tout l'air de la pièce. Elle secoua la tête, incrédule, un rire nerveux lui échappant.
« C'est absurde. Ma mère n'a qu'un frère, mon père est fils unique. Il n'y a aucun Moreau dans votre famille.
— Pas les Moreau. Les Duval.
— Les Duval ? »
Le nom de jeune fille de sa mère. Marie Duval. Elle se souvint soudain des lettres que sa mère écrivait en cachette, des timbres français, mais des adresses qu'elle n'avait jamais reconnues.
« Ma mère, Catherine Duval, avait une sœur aînée, poursuivit Henri. Elle s'appelait Augustine. Augustine a rencontré un homme – un officier, brillant, ambitieux – et elle l'a aimé. Il l'a aimée aussi, mais il était déjà marié. Elle l'a su trop tard pour se protéger.
— Protéger ? Que voulez-vous dire...
— Elle était enceinte. Il a payé pour qu'elle disparaisse, pour qu'elle accouche dans un couvent près de Lyon. L'enfant, un garçon, y est né en 1849. »
Henri marqua une pause. Il s'avança vers la table, s'assit en face d'elle, les mains jointes.
« C'était moi. Augustine était ma mère. L'officier qui la payait pour rester silencieuse... c'était votre père. Félix Moreau. »
Élise sentit le sol se dérober sous elle. Le médaillon lui parut soudain brûlant.
« Mon père... votre père...
— Notre père, dit doucement Henri. Nous partageons le même père. »
Elle ferma les yeux. Félix Moreau, le fonctionnaire zélé de Versailles, l'homme qui avait renié sa fille pour ses idées – cet homme avait eu un fils illégitime, élevé dans le secret, qui portait désormais l'uniforme de l'armée qui massacrait les Communards.
« Vous le saviez ? souffla-t-elle. Depuis quand ?
— Depuis deux semaines. Commander Morin, avant de me confier cette affectation, m'a montré des documents que mon père – que *votre* père – lui avait envoyés. Une demande de protection discrète pour un soldat dont il connaissait la valeur.
— Il vous protège. Il sait qui vous êtes.
— Il l'a toujours su. Il suivait mes progrès de loin. L'armée était ma voie fabriquée.
— Et le médaillon ? Pourquoi ma mère a-t-elle inscrit ces mots sur cette note ?
— Nous devons voir ce qu'elle y a caché. »
Il la regarda, insistant. Avec des doigts tremblants, elle ouvrit le fermoir. La note, fine comme une aile de papillon, s'y trouvait encore. Mais en la retirant, elle sentit sous l'ongle une résistance du fond du boîtier.
« Il y a un double fond.
— Elle l'avait fait fabriquer exprès, murmura Henri. Elle savait que la note pourrait être découverte par quelqu'un d'autre. »
Élise fit délicatement glisser le compartiment de côté. Un portrait miniature apparut – un homme jeune, les cheveux noirs, la mâchoire volontaire. Il portait l'uniforme d'officier de l'Empire, la Légion d'honneur épinglée au revers.
« C'est lui ? demanda-t-elle.
— C'est le portrait que ma mère gardait dans son missel. Je l'ai vu une fois avant sa mort. Elle me l'a montré en me disant : "Voilà l'homme que tu devras détester pour survivre."
— Elle vous a appris à le haïr.
— Elle l'a fait. Elle est morte en 1865, la poitrine consumée par la tuberculose et le chagrin. Le couvent l'a enterrée sous son nom d'emprunt, sœur Catherine. Elle ne retrouva jamais son vrai nom.
— Et vous avez servi sous ses ordres, sans qu'il le sache ?
— Il le sait maintenant. » Henri détourna le regard. « Après la révélation de Morin, j'ai écrit à Moreau. Une lettre qui lui disait que je savais. Il a répondu par un mot de trois lignes : "Servez bien la France. Votre père vous observe."
— Il veut vous voir réussir dans l'armée qui écrase le peuple.
— C'est plus que cela. » Il la regarda à nouveau, le regard douloureux. « Il veut voir si je peux être son fils légitime en tout point. Si je suis digne de son nom, celui que vous avez rejeté. »
Les larmes montèrent aux yeux d'Élise, mais elle les refoula. Elle regarda le portrait, cet homme que sa mère avait aimé en secret avant que la famille ne découvre l'affaire et ne la marie à Félix Moreau pour préserver les apparences. Elle comprenait maintenant la haine que sa mère portait à son mari, cette distance qui avait fait d'elle une étrangère auprès de ses propres enfants.
« De mon père, dit-elle, de ce même sang qui coule en vous et en moi. Et pourtant vous avez pris le risque de libérer Pierre Lantin pour moi.
— Vous l'aviez demandé.
— Vous connaissiez le lien de sang quand vous avez fabriqué ce faux ordre de transfert.
— Je connaissais l'homme que j'étais, Élise. Mon père ne me définira pas. Ma mère a passé sa vie à détester un homme qu'elle avait pourtant aimé le temps d'une saison. Je ne veux pas de cet héritage-là. Je veux être celui qui choisit autre chose.
— Choisir autre chose, c'est choisir de trahir votre marche rouge ? demanda-t-elle doucement.
— C'est choisir mon cœur. » Il tendit la main, l'arrêta à quelques centimètres de la sienne. « Et mon cœur, ce soir, ne bat que du côté d'un seul camp. »
Élise baissa les yeux vers le médaillon ouvert, les deux visages – Félix Moreau et sa mère au verso, le Christ doré au cœur du double fond. Trois générations de trahisons, de secrets, de mensonges protecteurs qui avaient sculpté sa vie sans qu'elle le sache.
« Il y a plus que notre parenté dans ce médaillon, murmura-t-elle en le tournant entre ses doigts. Regardez le revers du couvercle intérieur. »
Henri se pencha. Sous le Christ gravé, une écriture qu'elle ne connaissait pas – fine, appliquée, presque calligraphique. Elle dut lire deux fois avant de comprendre.
*« La cache de la rue Neuve n'est pas sûre. Brûle les carnets. Jules sait. — A. »*
« A. Pour Augustine ?
— Ou pour quelqu'un qui se fait passer pour elle, dit Henri. Ma mère est morte depuis six ans. Mais cette écriture n'a pas l'air vieillie. Elle a été gravée récemment.
— Quelqu'un a ouvert ce médaillon et a ajouté ce message sans que ma mère le sache.
— Votre frère Jules passe sa vie dans les coulisses de la famille. Il a ouvert le médaillon pendant que vous dormiez, non ?
— Le garde a dit l'avoir vu entre ses mains, oui.
— Alors Jules sait que le médaillon pouvait contenir autre chose. Il a trouvé, ou placé, cet avertissement. » Henri se leva, tendu soudain. « Votre lettre à Margot mentionnait l'adresse de votre mère. Si Jules a intercepté cette lettre...
— Il n'a pas intercepté. Margot l'a reçue.
— Alors il surveille la maison. Il sait que votre mère cache des carnets – peut-être ceux de sa liaison, de l'affaire avec Auguste Moreau. Et il veut les faire disparaître avant qu'ils ne remontent jusqu'à lui.
— Pourquoi voudrait-il les brûler ? demanda Élise. Il est tout-puissant du côté de Versailles. Une ancienne liaison de ma mère ne peut pas le menacer.
— Sauf si les carnets contiennent des preuves de trahison plus récentes. Le nom d'Auguste Moreau au revers, les carnets de sa cache... Élise, si votre mère savait quelque chose sur les opérations de répansion avant la Semaine sanglante, si elle avait consigné des noms...'
Il s'interrompit. Ils entendirent tous deux le bruit de bottes dans le couloir, la voix forte du lieutenant Letellier qui réclamait d'entrer.
« Il faut bouger, dit Henri à voix basse. Nous ne pourrons pas rester ici. »
Il prit le médaillon des mains d'Élise, le referma, et le glissa dans sa poche de poitrine, contre son uniforme.
« Nous devons d'abord sauver votre peau, dit-elle. Votre père – notre père – vous observe.
— Alors nous allons lui donner un spectacle de loyauté qu'il ne pourra pas ignorer. » Il tendit la main vers la porte. « Viens. Nous allons faire connaissance avec Letellier avant qu'il ne fasse son rapport. »
Le bruit des bottes s'arrêta devant la porte. Trois coups résonnèrent.
« Lieutenant Auroux ! Ouvrez immédiatement ! Ordre du commandant Morin ! »
Henri et Élise échangèrent un regard. Le sésame de leur sang commun venait de s'ouvrir sur un champ de bataille plus dangereux que toutes les barricades de Paris.
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