La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 20: The Enemy Within
La nuit avait avalé l'hôpital quand un brancardier essoufflé trouva Élise dans la buanderie, les mains rouges d'eau et de sang séché.
« Nurse Morand ? On vous demande aux cuisines. Y a un homme qui dit qu'il vous connaît. Un Communard. »
Elle lâcha le linge aussitôt. Les cuisines servaient de poste d'échangé pour les informateurs. Elle traversa les couloirs déserts, le cœur battant, et trouva Paul — le barbu du café des Amies, celui qui avait conduit les enfants vers les barricades au début du siège.
Il se tenait dans l'ombre d'un cellier, la barbe grise poussiéreuse, un œil au beurre noir. Il la regarda comme on regarde un fantôme.
« Élise. On t'avait dit disparue, avec les Versaillais. Mais non. T'es là, au milieu d'eux. »
« Je soigne. » Elle croisa les bras. « Tu n'es pas venu pour moi, Paul. Tu es venu pour des médicaments. »
« Les deux, peut-être. » Il hésita, puis sortit un papier plié de sa poche. « Le Comité central propose un échange. Un de vos officiers — un dénommé Jules Moreau. »
Le nom la frappa comme un coup de crosse.
« Moreau ? »
« Il s'est fait prendre hier soir près de la porte de Vanves, avec des documents du ministère de la Guerre versaille. Le comité l'a jugé cet après-midi. Condamné à mort. »
Élise sentit le sol se dérober. Jules. Son frère. Le garçon qui avait ouvert son locket, qui jouait au maître des secrets, qui était venu à elle le visage fermé mais les yeux qui cherchaient encore quelque chose de familier.
« Condamné... quand ? »
« Demain à l'aube, au mur du Père-Lachaise. »
Elle saisit le bras de Paul. « Il faut que je le voie. Il faut que je parle au comité. »
Paul la dévisagea, la méfiance une flèche dans le regard. « Pourquoi ? Les Moreau ont envoyé des milliers d'entre nous au peloton. Ce type est pas un innocent. »
« C'est mon frère. »
Le silence fut soudain plus profond que la nuit. Paul respira un grand coup.
« Ton frère. » Il cracha presque le mot. « Tu caches bien ton jeu, Élise. Le Saint des Saints te faisait confiance. On t'aurait pendue pour renégat. »
« Pend-moi après. » Elle resserra sa prise sur son bras. « Mais emmène-moi cette nuit. Je veux le voir. Je veux le sauver, et ensuite tu feras ce que tu veux de moi. »
Paul la dévisagea longtemps. Quelque chose dans son regard finit par céder.
« T'es folle. Je le dirai au comité. S'ils décident de te fusiller avec lui, tant pis pour toi. »
Elle était déjà en train de retirer sa robe de garde.
Ils traversèrent la Seine par le pont de Sully, puis remontèrent à travers les ruelles du Faubourg Saint-Antoine, où les réverbères allumés ne brillaient que d'un verre sur cinq, faute de gaz. Paul marchait devant, fusil en bandoulière, silencieux. Élise ne connaissait pas le chemin, mais il n'était pas besoin de carte : la peur se lisait dans chaque porte fermée, chaque volet clos.
La prison du comité se trouvait dans une ancienne fabrique de passementerie, rue de Montreuil. On y entrait par une cour où une douzaine d'hommes en armes surveillaient une porte de fer. Paul parla à voix basse à un délégué barbu, puis se retourna.
« Le comité te recevra. Mais si tu tentes quoi que ce soit, on ne te donnera pas une balle. On te donnera une corde et un arbre. »
La salle était nue, chaude de la sueur et du tabac d'une réunion prolongée. Trois hommes étaient assis derrière une table de bois brut. Celui du milieu, un ancien typographe nommé Détruire — ou quelque chose comme cela —, avait le visage raviné d'une fatigue qui semblait naturelle, pas acquise.
« Nous savons qui vous êtes, citoyenne Moreau. » Il avait une voix posée, dangereuse. « Vous avez fui votre classe pour soigner nos blessés. Vous avez sauvé la vie de beaucoup des nôtres. Cela compte. Mais vous venez demander la grâce d'un espion qui a envoyé la foudre de Versailles sur nos têtes. »
« Ce n'est pas un espoir. C'est mon frère. »
« Et si c'était votre frère qui vous avait trahie auprès du commandement versaillais ? »
Le silence pesa. Élise ne répondit pas. Elle ne pouvait pas.
« Vous ne niez pas. » Il se pencha en avant. « Alors pourquoi ? »
« Parce que la justice ne consiste pas à choisir ses victimes selon son sang. » Sa voix trembla un peu, et elle le détesta pour cela. « Si vous êtes justes, vous ne tuez pas les gens pour tout ce qu'ils ne sont pas encore. S'il n'y a pas assez preuves... »
« Il y en a. Des plans. Des routes. Des noms de nos chefs. »
« Mais l'avez-vous entendu ? A-t-il pu se défendre ? A-t-il eu un avocat — un défenseur, comme chez nous ? »
Le typographe la regarda sans ciller. Un autre homme, plus jeune, aux mains maculées d'encre d'imprimerie, parla doucement.
« La citoyenne a raison. Nous l'avons jugé vite, parce que la peur était grande. Nous avons honte de cela, un peu. »
Les trois échangèrent un regard. Le typographe parla enfin.
« Nous pouvons commuer sa peine en détention jusqu'à l'échange des prisonniers. Mais quelqu'un doit se porter garant. Ce sera vous, citoyenne. Si Jules Moreau s'échappe ou nous trahit encore, c'est votre vie que nous prendrons. »
Elle avala sa salive. « Je l'accepte. »
La cellule était humide, une ancienne salle de séchage des soies où des anneaux de fer étaient restés scellés dans les poutres. Jules était sans sa redingote, le visage pâle, une ecchymose violette sur la pommette. Il leva la tête quand la porte s'ouvrit, et son regard se fit soudain plus dur que le fer.
« Toi. »
« Je ne te libère pas. » Elle s'approcha. « J'ai changé ta condamnation en détention. Le comité t'échangera contre un de leurs hommes. »
« Tu m'as fait perdre la mort. » Il rit — un rire amer, sans joie. « La mort civilisée, la balle propre devant un mur de pierre et des soldats qui obéissent à un ordre. Ça aurait été plus digne que ce que tu viens de faire. »
« L'ignoble, c'est toi qui l'as fait, pas moi. »
Jules secoua la tête. « Tu ne comprends toujours rien. Tu penses que tu t'es cachée ici, dans cette infirmerie, à jouer les saintes laïques ? Tu n'es pas une sainte. Tu es une Moreau, et tu portes leur nom dans une coquille d'emprunt. Le sang est têtu, Élise. Tu le sais aussi bien que moi, maintenant que tu as vu Henri. »
Le nom la frappa comme une gifle.
« Henri. » Il se redressa, ses yeux fiévreux dans l'ombre. « Tu as couché avec lui. Souillé la famille comme ta mère l'a souillée. Tu n'es pas meilleure qu'elle. »
« Tais-toi. »
« J'ai vu les carnets, Élise. » Sa voix était un fil de haine et de triomphe. « Je les ai trouvés, il y a des années, dans la cachette de la rue Neuve. J'ai tout lu. Les rendez-vous, les lettres, les aveux. Je connais tous les secrets de ta mère. Et ceux d'Henri, aussi. »
Elle resta clouée sur place. « Jules, arrête. »
« Je ne m'arrêterai pas. » Il approcha son visage contre les barreaux, les doigts crispés sur le fer. « Si je sors d'ici, Élise, je détruis ce qui te reste. Je détruirai ta relation avec Henri, puisque c'est la chose que tu as le plus précieusement couvée. Tu m'as sauvé la vie — pour quoi ? Pour que je puisse la démolir, cette vie. »
Elle recula, le cœur en charpie.
« Tu es sorti de l'ombre d'un père mort, pour m'aider. Mais tu as oublié qu'un Moreau ne pardonne jamais. » Il sourit. « Et je suis un vrai Moreau, moi. Pas toi. Pas lui. »
Dans la cour, la nuit se soulevait en une brume grise. Par-dessus le mur, on entendait au loin les tambours de Versailles. Élise sortit de la fabrique sans un mot, Paul sur les talons. Le goût de fer lui remplissait la bouche — le même goût que certains jours, dans les ruelles, quand le ciel était violet de poudre et d'incendie.
Elle avait sauvé un frère qui la haïssait d'un amour qu'elle ne comprendrait jamais.
Elle avait aussi, peut-être, laissé une porte ouverte à sa propre destruction.
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