La Barricade et le Pansement
Lire le chapitre 38: The Legacy of the Wounded
Le premier matin de l’école, il pleuvait sur Paris. Élise arriva avant le jour, une clef neuve dans la poche de son manteau, et ouvrit la porte de l’ancien atelier de menuiserie qui sentait encore la sciure et la peinture fraîche. Elle resta un long moment sur le seuil, écoutant la pluie battre les vitres, regardant les bancs alignés comme des rangées de possibles.
Henri la trouva là à midi, un bandage provisoire enroulé autour de son avant-bras – un enfant de la rue s’était coupé en jouant près du chantier du dispensaire.
« Tu n’as pas mangé », dit-il en posant un pain et un morceau de fromage sur le bureau.
« Je regardais les noms », répondit-elle. Sur le tableau noir, elle avait écrit la liste de ses élèves. Dix-sept filles, dont Madeleine, la fille d’Ève, et deux orphelines de la Semaine sanglante qu’ils avaient recueillies l’hiver dernier.
Henri s’approcha, lut la liste, et posa sa main sur son épaule.
« Tu te souviens du premier jour où tu m’as parlé ? Aujourd’hui tu me parles par ces noms. »
Élise se tourna vers lui. Il avait vieilli – les traits plus marqués, les cheveux striés de gris aux tempes – mais ses yeux avaient la même ardeur. Le même élan vers la vie.
« Je me souviens du jour où tu m’as soignée pour la première fois. Tu as dit que ma blessure était propre. Mais tout était sale, Henri. La guerre, les mensonges, les drapeaux. Toi aussi tu étais au milieu de cette saleté. Pourtant tu étais propre, toi. »
Il ne répondit pas. Il défit son bandage, montrant la peau à peine cicatrisée.
« Il paraît que ta clinique s’appellera – »
« La Clinique du Docteur Renard », coupa Henri. Il avait insisté sur ce nom contre l’avis de ses collègues. Le docteur Renard, le médecin des barricades, mort sous les balles versaillaises en soignant un ennemi blessé, avait été l’homme qui l’avait formé aux gestes d’urgence, trois nuits durant, au cœur d’un enfer pavé.
Élise posa son pain.
« Tu crois qu’il aurait voulu ça ? »
Henri s’assit sur un banc, les mains sur les genoux.
« Il m’a dit une fois, pendant que les obus éclataient au loin : “Mon garçon, la médecine ne prend pas de camp. Le corps souffre partout pareil. Le sang est rouge des deux côtés.” » Il la regarda. « Il est mort pour cela. Pour avoir soigné un pékin qui portait l’uniforme blanc. Si je l’oublie, si je laisse son nom s’éteindre, alors sa mort ne servira plus à rien. »
La pluie cessa. Une lumière blanche traversa les vitres, éclairant les bancs de bois, le tableau où le craie attendait la première écriture.
Élise alla vers lui et lui prit les mains.
« Alors nous faisons la même chose. Toi tu soignes les corps. Moi j’apprends aux esprits à ne pas haïr. »
Elle n’ajouta pas : *Et ensemble nous élevons Madeleine, Ève, et les autres, pour qu’ils ne connaissent pas la guerre.* Elle le pensa. Il le savait.
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La première journée d’école commença par une leçon de choses. Élise fit asseoir les filles en demi-cercle et posa devant elles une pierre.
« Qui peut me dire ce que c’est ? »
« Une pierre, mademoiselle », dit une fillette aux nattes serrées.
« Une pierre d’un pavé de Paris », corrigea doucement Élise. « Cette pierre a été arrachée de la rue pour faire une barricade. Elle a servi à protéger des gens. Elle a aussi servi à tuer. »
Les yeux des filles s’arrondirent. Madeleine, au premier rang, la reconnaissait – elle l’avait vue sur la cheminée de la maison.
« Qu’est-ce qu’une pierre peut apprendre à une fille ? », demanda Élise.
Silence. Puis une voix timide : « On peut s’en servir pour construire une école. »
Élise sourit.
« Tu as raison. On peut. Mais aujourd’hui je veux que vous appreniez ceci : un pavé peut être muraille ou passage. Tout dépend de la main qui le pose. » Elle souleva la pierre, la tourna dans la lumière. « Mes mains à moi n’ont pas envie de faire des barricades. Elles ont envie de tenir la craie, de tourner les pages, de panser une plaie. C’est cela que je vous apprendrai. »
Elle reposa la pierre sur son bureau, à côté de l’encrier, comme une relique de la guerre qu’elle métamorphosait en outil de paix.
Les filles écrivirent leur première lettre ce matin-là. Élise passa de banc en banc, corrigeant une main, redressant une épaule, prononçant chaque lettre avec patience. Lorsque la cloche sonna midi, elle avait les doigts couverts de poussière de craie et le cœur débordant.
Henri vint la chercher pendant la récréation. Il était rayonnant.
« Le marteau est posé. Les fenêtres du dispensaire sont en place. Si nous nous dépêchons, il ouvrira dans dix jours. »
« Dix jours », répéta-t-elle. « Je crois que le docteur Renard aurait déjà trouvé un moyen de le faire ouvrir demain. »
« Il aurait bousculé tout le monde. Et il aurait eu raison. » Henri se tourna pour regarder l’atelier transformé en école, où les enfants criaient en jouant à la marelle sur les pavés. « Il aimait les enfants. Il disait que c’étaient les seuls patients qui ne mentaient jamais sur leur douleur. »
Élise prit son bras.
« Viens, nous n’avons pas encore vu les travaux du dispensaire. »
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Le chantier était un ancien entrepôt de grain, près du canal, dont Henri avait obtenu la concession grâce à sa réputation de médecin et à son nom – un nom qui, après trois ans de déportation et un retour public, était devenu étrangement respectable. La façade était nette, les auvents fraîchement peints, et sur le fronton, un sculpteur posait les dernières lettres d’une inscription :
**CLINIQUE DU DOCTEUR RENARD – POUR TOUS**
Un vieux communard, assis sur un tonneau, regardait le sculpteur.
« Ce Renard, dit-il à Henri, il était des nôtres. Il soignait nos blessés. Mais les papiers officiels disent que votre clinique est ouverte à tous. Même aux Versaillais ? »
Henri s’approcha de lui.
« Le docteur Renard est mort pour avoir soigné un officier versaillais blessé, resté abandonné derrière les lignes. Les hommes qui l’ont tué étaient à bout portant. Ils l’ont tué pour ce geste. Alors oui, l’ami, les Versaillais sont les bienvenus. S’ils ont mal, nous les soignons. S’ils ont faim, nous les nourrissons. Et s’ils veulent apprendre à lire, ma femme s’en chargera. »
Le vieux cracha par terre, puis se releva lentement, les mains sur les reins.
« Drôle de guerre où l’on soigne son ennemi. »
« C’est justement là que la guerre s’arrête. »
Le vieux regarda Henri un long moment. Puis il hocha la tête.
« Je m’appelle Garnier. J’ai perdu deux fils en mai 71. Je n’ai rien d’autre à faire que de garder la rancœur. Mais si vous pouvez m’occuper les mains, peut-être que la rancœur pourrira moins vite. »
Henri lui tendit un marteau.
« La peinture intérieure reste à faire. Le sang ne tachera pas trop, si vous travaillez soigneusement. »
Le vieux prit le marteau. Élise, qui avait tout entendu, s’approcha et lui sourit.
« Il y aura aussi des enfants à recevoir quand ils seront blessés, monsieur Garnier. Parfois une présence suffit pour panser une plaie plus profonde. »
Le vieux ne répondit pas. Mais il suivit Henri jusqu’à l’échelle.
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À la fin du mois, deux inscriptions ornaient la rue : celle de l’école au-dessus de la porte de l’atelier, celle du dispensaire au-dessus de l’entrée de l’ancien entrepôt. La Clinique du Docteur Renard ouvrit ses portes un jeudi, sans cérémonie. Henri reçut ses premiers patients dès sept heures du matin : une femme avec un enfant fiévreux, un ouvrier à la main écrasée par un échafaudage, un ancien soldat versaillais souffrant d’une blessure jamais cicatrisée.
Le vieux Garnier se tenait dans l’entrée, balayant le seuil.
« Docteur, dit-il quand Henri passa devant lui, ce soldat avec la jambe mauvaise – c’est un de ceux qui ont brûlé le boulevard. Sa section a fusillé des gens dans les caves. »
Henri s’arrêta.
« Vous l’avez vu ? »
« Oui. Il est entré tout à l’heure. Il avait peur. Il tremblait comme une feuille. »
« Vous ne l’avez pas chassé ? »
Garnier haussa les épaules.
« J’ai pensé à mes fils. Ils n’auraient pas aimé que je chasse un blessé. Et puis, il tremblait. Un homme qui tremble comme cela – il a déjà perdu sa guerre. »
Henri posa la main sur l’épaule du vieux.
« Vous êtes exactement le genre d’homme que le docteur Renard aurait appelé son ami. »
À la fin de la journée, Henri s’assit sous le porche du dispensaire, épuisé mais calme. Élise arriva avec Madeleine, qui dormait sur son épaule.
« Elles ont écrit leur première phrase complète », annonça-t-elle. « “L’école est une barricade de papier.” Je n’en reviens pas. »
« Qui a écrit cela ? »
« Léontine, la plus petite. Elle n’a pas encore sept ans. » Élise s’assit à côté de lui, berçant Madeleine. « Elle a un frère mort à la Semaine sanglante. Elle n’a plus que sa mère, et sa mère ne sait ni lire ni écrire. »
Henri regarda la rue.
« Quand j’étais au bagne, je pensais que je ne reverrais plus jamais Paris. Et maintenant, j’ai une clinique, une femme, une fille – et ce vieux Garnier qui balaie mon plancher en noir jurant contre les Versaillais mais qui ne les chasse pas. »
« La paix est une chose étrange, dit Élise. Elle n’est pas belle au début. Elle est pleine de cicatrices et de rancœurs encore chaudes. Mais elle est possible. Chaque jour, nous la rendons plus possible. »
Ils restèrent silencieux un long moment. La rue s’assombrissait, les réverbères s’allumaient un à un, dessinant des flaques d’or sur les pavés. Madeleine remua dans son sommeil et murmura : « Papa… »
Henri prit la main d’Élise.
« Nous avons eu très peu de temps, toi et moi », dit-il doucement. « Entre la guerre, la prison, le bagne – trois ans sans te voir, trois ans à t’imaginer. Et à présent, j’ai l’impression que l’éternité commence. »
Élise posa sa tête contre son épaule.
« Alors, en attendant l’éternité, allons manger. Tu as l’air épuisé, docteur. La clinique peut attendre demain. »
Sur le chemin du retour, ils passèrent devant le chantier de l’école. Dans la vitrine, un écriteau à la main annonçait la prochaine rentrée, plus bas, une phrase en blanc :
*« Ici, on apprend que le savoir est un pont, non une muraille. »*
Élise avait écrit cette devise elle-même. Henri s’arrêta, lut, puis se tourna vers elle.
« Tu as fait entrer la guerre dans une salle de classe pour la désarmer. »
« Nous avons fait plus que cela, Henri. Nous avons montré que l’amour est plus fort que des barricades. »
Madeleine soupira dans son sommeil, comme si elle entendait la phrase et la gardait pour toujours. Un oiseau de nuit lança son premier cri au-dessus des toits.
La famille rentra chez elle, laissant derrière elle la pierre du souvenir sur le bureau de l’école, l’inscription du docteur Renard sur le dispensaire, et, profondément encré dans chacun des pavés de Paris – la preuve qu’un jour, à deux, on avait décidé que la haine n’aurait pas le dernier mot.
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