La Barricade et le Pansement
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Le soleil de juin entrait par la fenêtre ouverte, portant avec lui l'odeur des tilleuls du jardin. Élise sentit la main d'Henri chercher la sienne sur le drap, et elle la trouva, comme elle l'avait toujours trouvée, depuis le premier jour où leurs doigts s'étaient frôlés au-dessus d'un pansement, dans la poussière et le sang d'une barricade.
— Tu es là ? murmura-t-il, sans ouvrir les yeux.
— Je suis là. Je suis toujours là.
Elle se souleva à peine pour le regarder. Quatre-vingt-deux ans. Les cheveux blancs, fins comme du givre, la peau sillonnée de rides qui racontaient chaque rue de leur vie commune. Il avait les yeux fermés, mais un sourire flottait sur ses lèvres, ce même sourire qui n'avait jamais changé malgré les années, les épreuves, les deuils.
— Madeleine est arrivée avec sa fille, dit Élise en s'approchant. Elles sont en bas, dans la cuisine. Je leur ai dit que nous dormions.
— Elles patienteront.
Sa voix était basse, un peu rauque. Le médecin qui avait soigné tout Paris pendant six décennies se laissait maintenant soigner par le sommeil, par la lumière, par la présence de celle qui avait choisi de traverser les lignes ennemies pour lui.
— Tu te souviens du premier matin ? demanda-t-elle, resserrant sa main autour de la sienne.
— Le jour où tu m'as traité de sale Versaillais et où j'ai failli te répondre que j'étais l'officier médical qui avait fait déplacer son poste pour éviter les bombardements près des enfants.
— Je ne t'ai jamais traité de sale Versaillais.
— Dans ta tête, si. J'ai vu tes yeux.
Elle rit doucement. Le rire se transforma en toux, et elle dut s'appuyer sur l'oreiller. Ses doigts trouvèrent le collier à son cou — non, il n'y avait plus de collier. Le locket était passé à Madeleine depuis longtemps, et Madeleine l'avait passé à sa propre fille, Élise-Aurore, dix-sept ans, qui attendait en bas avec sa mère, impatiente comme on l'est à dix-sept ans dans une maison où la mort se préparait à entrer sans frapper.
— Elle a les mêmes yeux que toi, dit Henri, devinant ses pensées. Élise-Aurore. Quand je la regarde, je vois la fille que tu étais en 1871, sauf qu'elle n'a jamais entendu un coup de feu.
— C'était notre promesse.
— Nous l'avons tenue, Élise. Elle n'a jamais entendu un coup de feu.
Le silence s'installa entre eux, confortable, tissé de soixante ans de silences partagés. Puis il toussa, faiblement, et demanda :
— Le petit ? Celui de la rue de Sèvres ?
— Le petit de la rue de Sèvres est devenu avocat. Il a trois enfants. Sa femme — la nièce de Garnier, souviens-toi — tient toujours la clinique. Elle a formé deux nouvelles infirmières cette année.
Garnier. Le vieux Communard qui avait perdu ses deux fils sur les barricades et qui était devenu le pilier du dispensaire. Il était mort depuis quinze ans maintenant, mais son nom se murmurait encore dans les couloirs de la clinique quand on montrait aux nouveaux la plaque en cuivre : *Soigner sans demander le nom, sans demander le camp.*
— Garnier aurait été content, souffla Henri comme s'il avait suivi sa pensée.
— Il a fini par soigner autant de Versaillais que de Communards. Plus encore, peut-être. Il en riait parfois. Ça lui faisait bizarre d'avoir appris à soigner ses ennemis.
— Il a appris à soigner des hommes.
— Oui. Des hommes.
Des bruits de pas dans l'escalier. Deux paires de pieds, l'une prudente, l'autre légère et précipitée. La porte s'ouvrit doucement et Madeleine entra, les traits tirés, suivie de sa fille qui portait le locket en argent contre sa poitrine, comme un bouclier.
— Vous nous avez devancées, dit Madeleine en s'asseyant au bord du lit. Elle prit la main de sa mère dans la sienne, l'embrassa. Vous ne pouviez pas attendre encore un peu ?
— Nous avons attendu soixante-deux ans, répondit Élise. Nous pensions que c'était assez.
La jeune Élise-Aurore s'approcha, indécise. Elle avait entendu mille fois l'histoire — les barricades, le docteur Renard fusillé pour avoir soigné des Communards, le passage souterrain du dispensaire, les lettres glissées entre les factions, l'amnistie de 1874, le procès, le pardon du père d'Henri Auguste sur la rue où ils s'étaient rencontrés.
Mais l'histoire ne remplaçait pas la réalité : ces deux corps frêles dans ce lit, ces deux mains entrelacées qui ne s'étaient presque jamais lâchées en soixante ans de mariage.
— Grand-père, dit la jeune fille en s'agenouillant près du lit. Grand-père, maman m'a dit que tu voulais me parler.
Henri ouvrit les yeux et les fixa sur elle, un long moment. Puis il dit, d'une voix claire :
— Élise-Aurore. Ton arrière-grand-père m'a raconté l'histoire de ton nom. Le prénom d'Élise vient de ma femme. Le nom d'Aurore vient de la naissance. Quand ta grand-mère a été libérée en 1874, elle m'a écrit que c'était comme une aube. Une nouvelle lumière après des années de nuit.
La jeune fille hocha la tête, le locket tintant légèrement contre sa poitrine.
— Le locket, continua Henri. Ouverture. Défais-le.
Elle obéit, les doigts tremblants. À l'intérieur, ils découvrirent deux petites mèches de cheveux, l'une brune presque noire, l'autre blanche, entrelacées soigneusement, protégées par une pellicule de verre.
— L'une vient de ta grand-mère, prit ses cheveux le jour de notre mariage. L'autre de moi. Ta mère l'a mis quand elle est née. Tu l'as eu à ta naissance. Maintenant il est à toi pour de bon.
— Mais… c'est à maman que…
— Elle aura sa pierre, la posa. Tu lui demanderas. Celle qu'on a sortie du pavé du boulevard, en 1871, celle qui a servi de protection à la première barricade. Ta mère la garde précieusement depuis vingt ans. Chaque famille a ses reliques, ma petite. Je te confie le locket. Elle te confiera la pierre. Peut-être qu'un jour tu auras une fille, elle en aura le dédoublement, chacune avec son morceau de notre histoire.
Élise-Aurore referma le locket, le serra dans sa paume.
— Je le garderai toujours.
— Ne le garde pas, dit Élise en posant sa main sur celle de sa petite-fille. Transmets-le. Un bijou qui reste dans un écrin est un bijou mort. Un bijou qui vit, qui s'use, qui se porte, qui se transmet — c'est ça, une famille. C'est ça, notre famille. Des gens qui se passent le flambeau sans jamais laisser tomber.
Elle marqua une pause, cherchant sa respiration. Henri tourna la tête vers elle, les yeux brillants.
— Écoute-moi bien, dit Élise-Aurore. Dis-moi ce que tu veux que je retienne.
Assise au bord du lit, la jeune fille se pencha vers sa grand-mère. Élise prit son visage entre ses deux mains, le regarda longuement. Les yeux d'Henri. La bouche de Madeleine. Le front de sa propre mère, peut-être. Et par-dessus tout, cette lumière qu'elle avait toujours voulu voir dans les yeux de ceux qu'elle aimait — la paix.
— Peu importe ce qu'on te dira, dit Élise, peu importe ce qui se passera dans le monde — les rois, les républiques, les révolutions, les guerres, tout ce que les hommes construisent pour se détruire — souviens-toi de ceci : avant d'être Français, avant d'être Parisien, avant d'être membre de n'importe quel camp, avant d'être tout ce que les autres te diront d'être, tu es une de ces personnes qui ont un cœur, une âme, des peurs et des désirs. Tu es une personne.
La jeune fille ne pleurait pas, mais sa mâchoire tremblait.
— On t'apprendra à classer les gens, continua Élise. En riches et pauvres. En rouges et blancs. En fidèles et traîtres. Chaque fois que tu seras tentée de classer, pense à la rue où ton grand-père et moi nous sommes rencontrés. Lui me cherchait pour me soigner. Moi je le cherchais pour vous soigner. Entre nous, il y avait une barricade. Mais les mains passaient par-dessus.
Henri ajouta, la voix presque un souffle :
— Les mains passent toujours par-dessus, quand on a soin de les tendre.
Le soleil avait atteint l'appui de la fenêtre. Des voix montaient de la rue — les enfants qui sortaient de l'école voisine. L'école qu'Élise avait fondée en 1875, qui était devenue une institution municipale, et où l'on enseignait depuis trois générations que la première leçon d'une classe est d'apprendre à se regarder comme des êtres humains. Au-dessus de la porte, toujours, une plaque en marbre gardait la pierre de barricade enchâssée dans une niche — une relique devenue pédagogie.
— J'entends les enfants, murmura Élise.
— Ils sont cent vingt maintenant, dit Madeleine doucement, en corrigeant son écharpe. Trois classes. La directrice est la fille de Solange, la première institutrice que vous avez formée après l'amnistie.
— Solange. Elle nous a quittés la même année que Garnier.
— Mais leurs élèves demeurent, répondit sa fille.
Le temps sembla se suspendre. Les quatre femmes se tinrent en silence autour du lit, les deux mains entrelacées d'Élise et d'Henri au centre, les doigts s'enchevêtrant comme les racines de vieux arbres qui ont poussé ensemble au-dessus du même fleuve souterrain.
La respiration d'Henri devint plus lente. Élise se tourna vers lui, posa sa tête contre son épaule.
— Nous avons bien fait, murmura-t-il.
— Nous avons très bien fait.
— La clinique soigne toujours tout le monde.
— Toujours.
— L'école enseigne toujours le jour.
— Sans distinction.
— Et Madeleine ?
— Madeleine continue. Sa fille prendra la suite. Puis la fille de sa fille.
Il sourit faiblement.
— Et ma petite-fille, là, avec le locket ?
Élise-Aurore s'approcha, déposa un baiser sur le front de son grand-père.
— Elle sait sauver, dit Élise. Elle a déjà passé deux étés à la clinique. Elle y sera dans trois ans, à l'école de médecine.
— Une doctoresse, dit Henri avec une fierté sourde.
— Comme toi.
Il remua faiblement la tête.
— Plutôt comme toi, dit-il. Tu soignais ce que les médecins ne savent pas soigner. Les murs qu'on construit entre les personnes.
La jeune fille caressa le locket contre sa poitrine.
— Grand-père, tu veux bien me raconter le jour où vous vous êtes retrouvés, après ton retour ? Le moment où tu l'as revue au Louvre, devant les Tuileries détruites ?
Henri cligna des yeux, plissant les paupières comme pour mieux voir dans le passé.
— C'était un matin de mars. Trois ans après notre famille séparée. Trois ans de lettres qui traversaient les océans, trois ans de murmures dans le noir, trois ans à compter les jours en pensant à elle. Je ne savais pas qu'elle était amnistiée. Je ne savais pas qu'elle avait retrouvé son père et l'enfant Ève. Je suis monté d'un train qui sentait la mer, j'ai traversé Paris que je ne reconnaissais presque plus, et à un coin de la rue de Rivoli, il y avait une femme qui tenait une petite fille par la main. La femme avait les yeux plus fatigués que dans mes souvenirs, mais les mêmes yeux. Les mêmes yeux de celle qui regarde une blessure d'abord et un uniforme ensuite.
— Et vous vous êtes embrassés ? demanda Élise-Aurore en souriant.
— Nous sommes restés un petit moment sans parler, répondit Élise. Il y avait trop à dire. Et il me semble qu'en réalité nous n'avons pas beaucoup parlé, ce jour-là. On peut vivre toute une vie avec quelqu'un sans tout se dire. Ce que nous savions, c'est que nous avions chaque jour pour nous le dire, désormais.
Le silence revint, plus lourd maintenant, les heures passant. Madeleine proposa silencieusement à la jeune fille — avec un regard, ce langage muet que les mères et les filles tissent — de descendre préparer du thé. La jeune fille hésita, se tourna une dernière fois vers les deux vieillards.
— Grand-père, Grand-mère, dit-elle avec une solennité d'enfant qui joue à être grand, si un jour j'ai une fille, je lui raconterai comment ils voulaient que le monde apprenne à passer pardessus les barricades.
— Viens, dit Madeleine en tirant doucement son bras. Elle remonte bientôt. Les laissons respirer encore un peu.
La porte se referma. Élise sentit la main d'Henri serrer la sienne plus fort, une pression presque impérieuse qui disait : *reste encore. Encore une minute.*
— Je suis là, dit-elle doucement. Je suis là depuis le premier jour, je suis là aujourd'hui, je serai là jusqu'au bout.
Il ouvrit les yeux. Ils étaient clairs, limpides comme ils l'avaient été au fond du cachot, au pont du navire, à l'épreuve de la grève de New Caledonia. Des yeux qui n'avaient jamais cessé de croire que les mains passent par-dessus les murs.
— Le locket, murmura-t-il. Elle le portera, n'est-ce pas ?
— Elle le porte déjà, répondit Élise. Il est sur son cœur, tout neuf, tout chaud. Et dans cinquante ans, elle aura des rides aux mains, peut-être, à force de soigner des gens de tous les camps, et elle aura la même luminescence dans les yeux que toi quand tu as changé de ligne, ce soir-là, pour me rejoindre.
Henri sourit — un dernier sourire d'enfant et de vieil homme.
— Je n'ai pas changé de ligne, dit-il, son dernier mot presque inaudible. J'ai traversé pour trouver la paix. Et je l'ai trouvée.
Sa main s'ouvrit. Élise la suivit un instant, puis ferma les yeux contre son épaule, puis attendit le silence, noyant les tilleuls, les voix des enfants, la lumière du matin qui continuait d'avancer sur le drap sans se soucier de rien.
Elle ne pleura pas. Elle resta là, sa main dans la sienne, jusqu'à ce que le soleil lui parvienne au visage et qu'elle comprenne que l'un de leurs doigts était toujours lié à l'autre. Elle demeura encore un long moment.
Quand sa fille rentra, elle trouva sa mère assise, droite, tenant la main de son père. Et derrière, dans l'encadrement de la fenêtre, la jeune Élise-Aurore se tenait les deux mains contre sa poitrine, fermant les doigts sur le locket d'argent.
À l'école, on sonna la récréation. Les enfants sortirent en courant dans la cour, sous la plaque où était incrustée une pierre pavée, lisse à force d'être touchée par des générations d'écoliers qui apprenaient à construire.
Dans la clinique du docteur Renard, Garnier depuis longtemps disparu, l'infirmière de service ouvrit le registre, sourit en voyant un nouveau patient du côté de l'ancien Versailles, et changea la date sur la pancarte de midi, parce que les journées
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