La Bête du Haut Col
Lire le chapitre 37: The Valley of Silence
Le jour se levait sur le Val de Morgins quand Étienne creusa la première pelletée de terre. Le sol était dur, gelé en profondeur malgré le printemps qui tardait, et chaque coup de bêche sonnait comme un glas dans le silence du vallon. Claire se tenait à quelques pas, les mains croisées sur son tablier maculé de boue, les yeux rougis mais secs.
« Tu es sûr de l'emplacement ? demanda-t-elle.
— Il aimait ce coin. Quand on était gamins, on venait ici voler des pommes chez le vieux Berthod. Gaspard disait que c'était le meilleur endroit du monde parce qu'on voyait tout le vallon sans être vus. »
Étienne s'arrêta, appuya ses avant-bras sur le manche de la bêche. Il regarda les sapins qui bordaient la prairie, la crête encore blanche au loin. Il n'avait pas pleuré. Pas encore. Il avait porté le corps de son frère sur ses épaules pendant trois heures, depuis la chute de la bête jusqu'au premier village, refusant l'aide des autres, comme pour racheter d'un seul effort toutes les années où il n'avait rien porté du tout.
« Il avait froid, dit-il doucement. Quand je l'ai trouvé, dans la caverne de chair. Son âme était là, prisonnière, mais son corps... son corps avait froid depuis trente ans. »
Claire s'approcha et posa une main sur son épaule. Ils restèrent ainsi un long moment, sans parler, pendant que le soleil montait lentement et que les ombres des aiguilles se raccourcissaient. Le corps de Gaspard reposait à côté de la fosse, enveloppé dans le drap que Claire avait donné, le seul tissu propre qu'ils avaient pu trouver.
Marc arriva vers midi, chargé d'une caisse de bois qu'il avait dénichée dans la grange abandonnée près de l'église. Il la déposa près de la fosse avec un respect silencieux.
« J'ai trouvé des clous aussi », dit-il. Sa voix était rauque. Il avait peu parlé depuis la sortie du ventre de la bête. Le sacrifice de Gérard pesait sur lui, Étienne le savait, même s'ils n'en avaient pas parlé.
Ils installèrent le corps de Gaspard dans la caisse, les bras croisés, le visage paisible. Étienne retira son propre manteau et le déposa sur le corps de son frère comme une couverture.
« Tu n'as plus froid », murmura-t-il.
Ils clouèrent le couvercle. Chaque coup de marteau résonna dans le vallon, et les oiseaux se turent un instant avant de reprendre leur chant.
La fosse était creusée au pied d'un vieux mélèze, là où la terre était plus meuble. Étienne descendit dans le trou et reçut la caisse des mains de Marc, la coucha doucement au fond. Il remonta, prit la bêche, et commença à combler. Personne ne dit de prière ; aucun d'eux ne savait laquelle conviendrait. Mais quand la terre fut nivelée, Claire cassa une branche de mélèze et la planta à la tête de la tombe.
« Que la montagne le garde », dit-elle simplement.
Ils restèrent jusqu'au soir. Étienne s'assit sur une pierre plate, face à la tombe, et il parla. Pas pour eux, pas vraiment. Il parla à Gaspard, en patois, avec les mots d'avant, ceux qu'ils utilisaient enfants quand ils voulaient que personne ne les comprenne. Il raconta des choses simples : le chien qu'ils avaient eu, la fois où Gaspard était tombé dans le torrent, le goût du pain de seigle de leur mère. Il rit une fois, brièvement, d'un souvenir de pêche volée. Puis il se tut.
Le lendemain, ils commémorèrent les autres.
Le docteur Muller n'avait pas laissé de corps. Il avait disparu dans les hauteurs, des semaines plus tôt, et personne n'avait retrouvé trace de lui. Claire planta une croix de bois à l'orée du village, sur le chemin qu'il prenait pour ses visites, et elle déposa une pierre de la montagne au pied de la croix.
« Il m'a appris à poser une attelle, dit-elle. Le premier jour où je suis arrivée au camp de base, j'étais perdue. Il m'a regardée et il m'a dit : « On ne soigne jamais le corps sans soigner l'esprit, sinon on ne soigne rien du tout. » J'ai cru que c'était une citation. C'était juste lui. »
Gérard n'avait pas de corps non plus. Il était resté dans le ventre de la bête, volontairement, et Étienne avait longuement retourné la question de savoir où lui rendre hommage. Il avait choisi le point le plus haut de la moraine, là où on voyait la faille et la chute d'eau qui la cachait. Il y planta un bâton de berger, pris dans la grange, et il y accrocha une clochette qu'il avait trouvée sur un muret.
« Gérard Savoy, dit-il. Il savait la bête depuis si longtemps qu'elle faisait partie de lui. Il a donné ce qui restait pour qu'elle parte. »
Le troisième hommage fut plus discret. Étienne marcha jusqu'à l'église de Saint-Bernard et demanda au père François de dire une messe pour l'acolyte, dont il n'avait jamais su le nom. Le prêtre accepta. Il le fit le soir, à la lueur d'une seule bougie, et ils étaient trois dans l'assistance.
— Il s'appelait Matthieu, dit le père François pendant l'homélie improvisée. Il avait dix-neuf ans. Il voulait consacrer sa vie à la montagne et à Dieu, sans trop savoir dans quel ordre. Il disait que les deux se confondaient parfois. Je crois qu'il n'avait pas tort.
Deux jours passèrent.
Ils se retrouvèrent au matin du troisième devant la petite auberge du village, où Claire avait réquisitionné la cuisine pour soigner leurs blessures et où Marc avait organisé leur ravitaillement en piochant dans les réserves. Ils se tenaient là, maladroits, ne sachant pas comment se dire adieu après avoir traversé l'enfer ensemble.
Marc parla le premier. « J'ai reçu un appel, dit-il. Le musée de Lausanne a rouvert ses portes. Ils veulent que je vienne documenter les découvertes de la saison dernière. Et j'ai des relevés de la fissure à transcrire avant de les oublier. »
— Tu y retourneras ? demanda Claire.
— Jamais, dit Marc. Mais je vais tout écrire. Pour que personne n'ait à y retourner. »
Il serra les mains d'Étienne, longuement, puis embrassa Claire sur les deux joues et s'éloigna sur le chemin qui descendait vers la vallée. Il se retourna une fois, leva la main, et disparut derrière un virage.
Claire resta.
« Je vais ouvrir un dispensaire dans le village, dit-elle. Le docteur Muller est parti, et les gens d'ici n'ont personne. J'ai besoin d'une année au moins. peut-être deux. Peut-être plus. »
Elle regarda Étienne avec une tendresse discrète. « Tu pourras venir me voir. Si tu passes par là. »
— Je viendrai, dit-il.
Il savait qu'il le dirait. Peut-être qu'il le ferait.
Le père François partit le soir même, avec un sac minuscule et un chapelet neuf. Il s'arrêta devant Étienne sur le seuil de l'église. « Rome est loin, dit-il. Mais j'ai besoin de comprendre ce que j'ai vu. La question de la bête, du gardien, de ce qui dort sous la montagne... je ne peux pas la porter seul. L'Église doit savoir que les anciennes histoires ne sont pas que des histoires. »
— Et si elle ne veut pas savoir ?
— Alors je le dirai quand même. À la fin, il y a toujours quelqu'un qui écoute. »
Il bénit Étienne d'un geste rapide et partit à pied, refusant l'offre d'un véhicule, disant qu'un pèlerinage se fait avec ses jambes.
Étienne resta seul.
Il passa encore trois jours dans le village. Il répara le toit de la grange où ils avaient dormi la première nuit. Il coupa du bois pour l'hiver de Claire, qui n'avait pas encore demandé, et il le rangea soigneusement sous l'auvent du futur dispensaire. Il nettoya la tombe de son frère, ôta les mauvaises herbes, redressa la branche de mélèze. Chaque matin, il venait s'asseoir devant, sans parler, simplement en présence.
Au quatrième jour, il se mit en route.
Il remonta par les sentiers qu'il connaissait depuis l'enfance, ceux qui ne figuraient sur aucune carte, ceux que les bergers utilisaient et que les touristes ne trouvaient jamais. Il marcha deux jours, dormant à la belle étoile, mangeant ce qu'il trouvait. Il ne se pressait pas. La ferme l'attendait, il le savait. Il y avait du courrier à ouvrir, des réparations à faire, un champ qui avait besoin de soins. Mais il prenait son temps.
Il arriva chez lui au crépuscule du deuxième jour. La porte n'était pas verrouillée, comme il l'avait laissée. Il fit le tour des pièces, posa sa main sur les murs, vérifia que le poêle répondait encore. Tout était là, tout était en ordre.
Dans la poche de sa veste, il sentit un poids qu'il avait oublié. Il plongea la main, et ses doigts rencontrèrent le métal froid du cuivre.
La clé.
Elle avait dû tomber dans l'eau quand Claire l'avait jetée, au lieu de disparaître dans le gouffre. Il l'avait récupérée inconsciemment, une main tendue au hasard dans la cascade, avant même de savoir ce qu'il faisait. Elle était intacte, lourde, avec ses entailles étranges et son anneau orné de symboles que même Marc n'avait pas su déchiffrer.
Étienne la tint devant lui, à la lumière du poêle allumé. La clé qui aurait pu ouvrir la prison. La clé qui aurait libéré les anciens êtres. La clé que sa main avait ramenée sans qu'il le décide.
Il la regarda longtemps.
Puis il se leva, sortit dans la nuit, et marcha jusqu'à la tombe de Gaspard. Il y posa la clé, doucement, au pied de la branche de mélèze, comme une offrande.
« Prends-la, dit-il. Elle n'a plus de pouvoir sur moi. »
Il resta là, respirant l'air de la nuit, les étoiles au-dessus de lui. Quelque chose dans sa poitrine s'était allégé. Pas tout, jamais tout, mais assez.
Et c'est alors qu'il le vit.
Sur la crête, à l'ouest, une silhouette se découpait sur le ciel noir. Elle était immense, ancienne, familière. Le corps du shaper, la bête de pierre, le gardien de la faille. Il aurait dû être figé dans la mort, un bloc de roche inerte dans la montagne. Mais il se tenait là, sur l'arête, immobile comme la montagne elle-même. Ses formes étaient plus douces qu'avant, comme si la fureur avait laissé place à une autre qualité. Il ne bougeait pas. Il veillait.
Étienne ne baissa pas les yeux. Il la regarda longtemps, sentit le lien ténu qui les unissait encore, la marque qu'il avait gravée dans sa chair, qui pulsait faiblement, sans menace. Une promesse, peut-être. Une garde.
Il sourit.
Le vent se leva, léger, portant l'odeur du foin et de la neige lointaine. Étienne ouvrit la bouche. Sa voix était calme, posée, sans amertume. Il laissa les mots porter dans la nuit, adressés à rien et à tout, aux morts et aux vivants, au frère libéré, au monstre apaisé, au montagnard qu'il avait été et qu'il devenait enfin.
« Tu es pardonné. »
Il se retourna et marcha vers sa ferme. La porte se referma derrière lui. Dans la cheminée, le feu prit.
La montagne veillait.
Et le silence était enfin un refuge.
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