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La Bête du Haut Col

Lire le chapitre 4: The Offer in the Chapel

La chapelle de Saint-Bernard sentait la cire froide et le bois ancien. Étienne poussa la porte de chêne, et elle gémit comme une bête blessée. Le prêtre François l’attendait au premier rang, son bréviaire fermé sur les genoux, les mains croisées comme pour une prière qu’il n’osait pas dire à voix haute.

« Vous êtes venu », dit le prêtre sans se lever.

Étienne s’arrêta à trois mètres de lui. La lumière des cierges dansait sur les murs de pierre, dessinant des ombres qui semblaient plus longues qu’elles n’auraient dû l’être. Il glissa la main dans sa poche, sentit le poids des deux clés de cuivre contre sa cuisse.

« Le maire m’a dit que vous vouliez me parler. »

François se leva lentement, comme si ses articulations le trahissaient. Il était plus vieux qu’Étienne ne l’avait cru — la soixantaine bien entamée, une barbe grise mal taillée, des yeux qui avaient vu trop de choses pour encore s’étonner.

« Ce n’est pas moi qui voulais vous parler, monsieur Marchand. C’est quelqu’un qui vous cherche depuis longtemps. »

Le prêtre traversa la nef et s’arrêta devant une petite porte latérale. Il sortit une clé d’argent de sa soutane et l’introduisit dans la serrure. Étienne remarqua que la main du vieil homme tremblait.

« Vous croyez aux légendes, mon père ? »

François lui jeta un regard par-dessus son épaule. Un sourire triste étira ses lèvres.

« Je crois aux choses qui tuent, monsieur Marchand. La légende n’est que la manière dont les gens tentent de survivre à ce qu’ils ne comprennent pas. »

La porte s’ouvrit sur une sacristie étroite. Des chasubles pendaient comme des spectres dans la pénombre. Mais ce qui attira le regard d’Étienne, c’est le coffre de bois posé sur la table centrale, fermé par un cadenas de cuivre orné d’un motif qui lui noua l’estomac : deux serpents entrelacés, les gueules ouvertes, se mordant mutuellement la queue.

La même signature que sur ses clés.

« D’où vient ce coffre ? »

François ne répondit pas tout de suite. Il s’approcha du coffre avec précaution, comme on approche d’un chien qu’on ne connaît pas, et en sortit une clé de cuivre. La lumière de la lampe à huile accrocha le métal, et Étienne sentit son cœur battre plus fort.

« Cette clé existe en double », dit-il d’une voix qu’il ne reconnut pas lui-même.

Le prêtre se figea. Il se tourna vers Étienne, les yeux plissés.

« Vous en avez une. »

Ce n’était pas une question. Étienne sortit les deux clés de sa poche et les tint devant lui. François les regarda comme on regarde une blessure qui ne veut pas guérir.

« Deux », murmura-t-il. « Le Dr Moreau… »

Il s’interrompit, passa une main sur son visage.

« L’Église sait, monsieur Marchand. Depuis le Moyen Âge. Nous avons des archives — des confessions, des rapports de chasseurs, des croquis d’artistes qui ont vu des choses qu’ils n’auraient jamais dû voir. » Il ouvrit le coffre, en sortit un parchemin soigneusement roulé, scellé d’un cachet de cire rouge. « Il y a huit siècles, un moine de ce village a consigné la première description de ce qu’il appelait le *loup chtonien*. »

Il déroula le parchemin avec des gestes délicats. L’encre avait jauni, mais les dessins étaient encore nets. Étienne s’approcha malgré lui.

La planche de bois montrait un saint en armure — Hubert, reconnut Étienne, reconnaissable à son cerf et à la croix lumineuse entre ses bois — brandissant une lance contre une créature qui ressemblait à un loup, mais en plus massif, avec des pattes trop longues, un museau trop étroit, et des griffes qui ressemblaient moins à des armes qu’à des prolongements osseux, comme des racines d’arbre.

Et juste sous la représentation, une inscription latine en lettres soignées :

*Lupus qui non moritur, qui sub terra vadit, qui in nocte venit.* « Le loup qui ne meurt pas, qui marche sous la terre, qui vient dans la nuit. »

Étienne toucha la griffe dessinée du bout des doigts. Le bois était lisse, usé par des siècles de mains anonymes. Il n’eut pas besoin de comparaison. Le motif était identique aux cinq sillons qu’il avait vus dans la pierre du ravin. Identiques à la blessure qui lui dévorait le bras.

« Vous croyez que c’est la même chose ? » demanda-t-il sans détourner les yeux du dessin.

« La même, dit François. Ou plutôt… la même espèce. Le loup chtonien n’est pas un animal. C’est une force. Une force qui a besoin d’un corps pour agir, mais qui n’est jamais vraiment contenue par ce corps. » Il soupira. « Je sais à quel point cela semble ridicule. Mais l’Église a documenté ces attaques pendant huit cents ans. Toujours les mêmes blessures. Toujours les mêmes circonstances. Toujours la même absence de traces. »

Étienne releva la tête.

« Et votre chercheur du Vatican ? Celui qui vous envoie des alertes codées ? »

François eut un sourire fatigué.

« Vous ne me demandez pas comment je sais que Bernard vous a envoyé ici. Vous ne me demandez pas pourquoi je vous attendais. Vous allez directement au cœur de la chose. C’est bien. » Il retourna au coffre et en sortit une liasse de papiers tellement froissés qu’ils semblaient avoir été pliés et dépliés cent fois. « Le frère Antonio travaille pour les archives apostoliques depuis quarante ans. Il est le seul homme que je connais qui ait vu la fiche complète du dossier du Saint-Office sur cette région. Il m’envoie des extraits, codés dans les billets de prière hebdomadaires. »

Il tendit les papiers à Étienne. C’étaient des notes manuscrites, en latin, en italien, en français, avec des ajouts marginaux d’une autre main. Étienne crut reconnaître certains noms.

« Le Dr Moreau », dit-il.

François hocha la tête.

« Moreau était en contact avec le frère Antonio. Il avait commencé une correspondance sur ces créatures. Ses dernières lettres — celles qu’il n’a jamais envoyées — se trouvent dans son ancien cabinet. C’est là que vous devriez aller. »

Étienne replia les papiers et les glissa dans sa veste.

« Pourquoi me montrer tout ça ? »

Le prêtre le regarda avec une intensité soudaine.

« Parce que le frère Antonio a envoyé un message la semaine dernière. Il est en route. Il arrive demain par le train du soir. Et il a demandé à vous rencontrer. »

Un silence. Dehors, le vent mugissait dans les pins, et Étienne crut entendre — très loin, très bas — une plainte qui n’aurait pas dû être humaine.

« Comment sait-il mon nom ? »

François baissa la tête.

« Parce que je le lui ai écrit. Après la mort de Luc. Après avoir vu les photos que la gendarmerie a prises. Le frère Antonio avait déjà entendu parler de vous, monsieur Marchand. Il avait lu le rapport de la mort de votre frère. Il y a vingt ans, il a fait le voyage jusqu’ici pour examiner plusieurs cas de blessures similaires dans les vallées voisines, mais il est reparti sans réponse. »

Étienne serra les mâchoires. Sa main trouva automatiquement la clé cachée sous sa chemise — celle qui ne correspondait à aucune des deux qu’il possédait déjà.

« Il sait ce qui est arrivé à mon frère ? »

« Il sait ce qui fait ces blessures, monsieur Marchand. Il le sait depuis longtemps. Il attendait quelqu’un qui soit prêt à entendre la vérité. »

Étienne resta planté là, dans la sacristie au parfum de cire et de poussière, les papiers du Vatican lourds dans sa poche. Il pouvait dire non. Il pouvait refuser la rencontre, monter au col avec une carabine et régler cela comme il aurait réglé un problème de chasse.

Mais il avait vu la bête. Il avait vu les bâtisses de pierre éventrées comme des boîtes de conserve, le corps propre de Luc, les stries dans le ravin. Et il savait, au fond de ses os, qu’une carabine ne suffirait pas.

« Demain, dit-il. Je viendrai à la gare. »

François ferma le coffre et replaça la clé d’argent dans sa soutane.

« Méfiez-vous de ce que vous verrez au col, monsieur Marchand. Le frère Antonio m’a écrit une chose étrange dans sa dernière lettre. Il m’a dit : *ce que vous cherchez n’est pas dans la montagne. Ce que vous cherchez vous est venu par la montagne.* »

Étienne sortit dans la nuit sans répondre. Les mots du prêtre tournaient dans sa tête comme des graviers dans un torrent. Il ne savait pas ce qu’ils signifiaient. Mais il savait que la clé de cuivre dans sa poche ne le brûlait pas pour rien.

Demain, le train arriverait à vingt et une heures trois.

Demain, il aurait peut-être des réponses.

Mais pour la première fois depuis des années, Étienne Marchand n’était pas sûr de vouloir les entendre.

Il rentra au village, les mains dans les poches, et partout autour de lui, la montagne bruissait de présences qu’il ne pouvait pas voir.