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La Cadence de Minuit

Lire le chapitre 1: The Inheritance Letter

Le crépuscule sur la Nouvelle-Orléans était une chose que les brochures touristiques ne mentaient jamais en décrivant. Elodie Marchand le constatait en descendant de sa voiture de location, talons fermement plantés sur le gravier de l'allée, dossier en cuir sous le bras. L'air sentait le magnolia, l'humidité, et quelque chose d'autre, plus ancien — une odeur de bois pourri et d'encens, comme si la ville entière respirait par les pores de ses vieilles maisons.

Le manoir Fontenot se dressait devant elle, silhouette noire découpée contre un ciel orangé. Trois étages de ferronnerie ouvragée, un balcon ceinturant la façade comme une dentelle de métal. Une véranda affaissée, où jadis des dames en crinoline avaient dû prendre le thé. Des volets clos, et pourtant, une fenêtre au second étage laissait percer une lueur jaune, tremblante — une bougie, peut-être.

Elle monta les marches du perron, le bois gémissant sous son poids. Frappa trois coups. Rien. Elle frappa encore, plus fort, du plat de la main.

Une voix de l'autre côté. Grave, un peu fatiguée.

« On n'achète pas. On ne signe rien. C'est toi, l'arpenteur ? Parce que j'ai déjà dit au type d'Atlas qu'on ne touchait pas aux cyprès du jardin. »

— Je ne suis pas arpenteur, répondit Elodie, le ton professionnel, presque sec. Je suis Élodie Marchand, du cabinet Ashworth & Crane, à Atlanta. J'ai un ordre de mise en vente émanant du tribunal de la paroisse. Monsieur Bellerose, je dois vous parler.

Un long silence. Puis le verrou claqua, plusieurs barres tirées successivement — trois, peut-être quatre. La porte s'entrouvrit d'une quinzaine de centimètres, juste assez pour révéler un homme.

Il était grand, mince, avec des épaules légèrement voûtées, comme s'il passait sa vie penché sur un clavier. Des cheveux noirs trop longs lui tombaient sur les yeux, des yeux bleu lavande qui semblaient avoir vu trop de nuits blanches. Une chemise blanche tachée de café, des manches roulées sur des avant-bras nerveux. Il la dévisagea sans amabilité.

« Une avocate. » Le mot sortit comme on crache un noyau. « C'est la troisième en six mois. La première avec un ordre du tribunal. »

— Oui. On m'a chargée de la transmission du domaine. L'audience a déjà eu lieu, vous avez été informé par voie légale. Le manoir doit être vendu d'ici le trente du mois pour couvrir les droits de succession. Si vous refusez de coopérer, la saisie formelle sera prononcée.

Julien Bellerose ne bougea pas d'un pouce. Il s'appuya contre le chambranle, les bras croisés, et l'examina avec une lenteur presque insultante.

« Vous avez lu le dossier ? »

— En intégralité. Dix-sept cents pages. L'inventaire, les certificats, les contestations de votre arrière-grand-mère au sujet des taxes cadastrales.

— Et vous comptez me sortir de chez moi avec un papier timbré, c'est ça ?

Elodie tenait le dossier serré contre sa poitrine. Elle avait l'habitude des héritiers récalcitrants — des frères qui se déchiraient pour une montre, des cousines qui refusaient de lâcher un presse-papiers en marbre. Mais il y avait quelque chose dans la façon dont il se tenait là, sous la véranda délabrée, qui ressemblait moins à l'entêtement qu'à une faction de garde.

« Monsieur Bellerose, l'arrière-grand-tante de votre mère est décédée il y a onze mois. Le domaine est en suspens depuis. À moins de régler les arriérés, vous perdez tout. Le cabinet que je représente a mandat pour liquider. »

Il rit — un son court, sans joie. « Liquider. C'est un joli mot. Liquider la maison où ma mère est née. Liquider les cent cinquante ans de partitions poussiéreuses là-haut. Liquider l'arbre généalogique dans l'escalier. Tout ça pour combien ? »

— Trois millions quatre cent mille dollars au prix d'estimation actuel. Moins les frais, ça vous laisse de quoi vous reloger parfaitement.

Il fit non de la tête, lentement. « Je ne vends pas, ma’am. Pas pour trois millions. Pas pour dix. Vous pouvez repartir dès ce soir, et je vous oublierai volontiers. »

L'air commençait à fraîchir. Le ciel avait viré au violet foncé, les premiers moustiques tournaient autour de leurs chevilles. Elodie soupira — une expiration qu'elle maîtrisait mal, qui trahissait son épuisement après onze heures de route et un vol annulé.

« Écoutez, je suis là avec un mandat d'exécution. Dans dix jours, le shérif se présente. Vous n'aurez pas le choix. Je ne vous demande pas de partir ce soir — seulement de signer l'accord de vente amiable, ce qui vous épargne l'expulsion honorable. »

Julien la regarda, et pour une fraction de seconde, quelque chose dans ses yeux se fissura. Pas de la colère — de la peur, ou presque. Puis il se redressa, main sur la porte.

« Dix jours. Je connais mieux que vous cette maison, mademoiselle Marchand. Vous ne voulez pas la faire saisir. Vous ne voulez pas que des inconnus la visitent. » Il se tut, comme s'il pesait un mot. « Revenez demain. Je vous ferai visiter. Peut-être changerez-vous d'avis. »

— Je ne change pas d'avis, monsieur Bellerose. C'est contraire au mandat.

— Alors vous changerez de mandat.

Il referma la porte sans crier gare. Le battant claqua, et la serrure dégoisa ses trois barres, l'une après l'autre, comme des coups de canon assourdis.

Elodie resta plantée sur le perron, le dossier toujours serré contre son torse. La nuit était tombée d'un coup, ce noir du Sud qui avale les contours. Elle sortit son téléphone pour envoyer un message à son associé — mais ses doigts s'arrêtèrent.

Un son.

À l'intérieur de la maison.

Une mélodie.

Elle était lointaine, comme filtrée par des murs épais, mais nette : un piano. Des accords lents, espacés, une valse mineure qui semblait gonfler et dégonfler comme une respiration. Quelqu'un jouait, là-haut, dans la lumière jaune de cette fenêtre du second étage.

Le problème, c'est que Julien Bellerose était toujours devant elle sur le perron.

Il ne l'avait pas invitée à entrer. La porte était close. Il était sorti par une porte latérale qu'il refermait à présent, à l'angle de la véranda, un trousseau de clés dans la main. Il marcha vers une vieille Cadillac garée sous un chêne couvert de mousse espagnole, sans un regard pour la maison.

« Vous n'avez pas une chambre ? » demanda-t-il sans se retourner. « Le Dauphin Bleu, à cinq rues. Ils font des pecan pies pas mauvaises. »

Elodie écouta la valse se poursuivre, les notes roulant les unes dans les autres, précises et pourtant pas tout à fait humaines. Elle aurait juré que quelqu'un appuyait sur les touches, là-haut, à l'instant.

« Quelqu'un joue du piano là-haut », dit-elle, la voix étranglée par un mélange de curiosité et de panique juridique.

Julien s'arrêta. Il tourna la tête à demi, le profil éclairé par le lampadaire de la rue.

« Non. »

— Mais je l'entends. Une valse.

Il resta immobile une seconde de trop. Puis il ouvrit la portière, se glissa au volant, et démarra sans lui répondre. Les feux arrière disparurent au bout de l'Impasse des Tilleuls, avalés par les branches basses.

La valse continua.

Elodie Marchand — une femme de procédure, qui alignait les documents comme d'autres alignent les dominos — resta là trente secondes entières à écouter. Puis elle marcha vers sa voiture, sans quitter du regard la fenêtre éclairée du second étage, où une ombre bougeait derrière le rideau. Une ombre qui n'était pas celle de Julien.

Elle démarra, mains moites sur le volant, un seul chiffre en tête.

Dix jours.

Dans dix jours, cette maison serait à elle. Et pourtant, pour la première fois de sa carrière, Élodie n'était plus certaine d'avoir envie d'achever la liquidation.

Elle reviendrait demain, comme il le lui avait dit. Non pour signer des papiers. Pour voir ce qu'il y avait dans cette pièce du second étage.

Et pour savoir pourquoi un homme qui refusait de vendre sa maison s'enfuyait quand on entendait son piano.