Lumen Reads

La Cadence de Minuit

Lire le chapitre 2: The Unwelcome Guest

La réceptionniste de l’hôtel Maison de Rêve me tendit une carte magnétique avec un sourire fatigué. « Vous êtes ici pour la succession Fontenot ? » demanda-t-elle, les yeux brillants d’une curiosité mal dissimulée.

Je suspendis mon geste, la carte entre deux doigts. « Pourquoi cette question ? »

Elle haussa une épaule. « Les avocats, ils viennent toujours pour ça. Mais vous êtes la première depuis... oh, dix ans, peut-être. »

Dix ans. Le dossier Fontenot s’était donc transmis de cabinet en cabinet sans jamais trouver de résolution. Je hochai la tête, glissai la carte dans mon sac, et montai à ma chambre au troisième étage sans ajouter un mot.

La chambre était propre, impersonnelle — des murs crème, un lit aux draps amidonnés, une vue sur le canal Saint-Louis déjà noyé dans le bleu du crépuscule. Je posai mon ordinateur sur le bureau, ouvris ma base de données professionnelle, et tapai « Fontenot » dans la recherche.

La généalogie apparut en arborescence : Émile Fontenot, planteur de canne à sucre, épouse Clarisse Bellerose en 1859. Leur fille unique, Adeline, mourut en 1876, à dix-sept ans — fièvre jaune, selon les archives. La lignée bascula alors sur un neveu, et de mariage en mariage, la propriété demeura dans la famille jusqu'à Charles Bellerose, le frère du père de Julien, qui décéda sans enfants l'an dernier.

La clause testamentaire était simple : à défaut d'héritier direct, la propriété reviendrait à la ville de La Nouvelle-Orléans pour être convertie en musée. Sauf que Julien Bellerose existait, et il contestait — avec une obstination que je commençais à peine à mesurer.

Je cherchai son nom dans les archives publiques. Rien de notable : aucune infraction, aucun scandale, juste une adresse à Frenchmen Street et une activité déclarée de restaurateur d'instruments anciens. Un artisan. Un homme qui travaillait de ses mains sur des pianos, des clavecins, des orgues de salon.

Un frisson me parcourut. Ce piano. La valse surgie de nulle part alors que la maison était verrouillée, alors que Julien se tenait à côté de moi, les poings serrés, le visage fermé.

Une recherche dans la presse locale révéla peu de choses. Quelques mentions du domaine Fontenot dans des articles sur les demeures historiques de la ville — rien sur un fantôme, rien sur une mélodie. Mais je m'attardai sur un fait : la maison n'avait jamais été vendue depuis 1859. Personne n'avait pu l'acquérir, pas même les promoteurs qui avaient convoité le quartier dans les années 1980. Chaque tentative s'était heurtée à un refus, un contretemps, un décès soudain. C'était peut-être une coïncidence.

Je fermai l'ordinateur, me versai un verre d'eau du robinet, et restai un moment immobile face à la fenêtre, à contempler les toits de tuiles bleues et les balcons en fer forgé qui s'étendaient vers le nord, là-bas, vers le domaine.

C'est alors que quelqu'un frappa à ma porte. Trois coups secs, espacés — le rythme d'un homme qui n'était pas là pour un rendez-vous amoureux.

Je traversai la chambre, jetai un coup d'œil par le judas. Mon estomac se serra.

Julien Bellerose se tenait dans le couloir, col de chemise défait, le regard dur. Il savait où je logeais. Je ne lui avais pas dit.

J'ouvris la porte, m'adossant au chambranle sans le faire entrer.

« Vous m'avez suivie ? »

« Je vous avais prévenue », dit-il, la voix basse, presque rauque. « Cette histoire vous dépasse. Retournez à Atlanta. Prenez votre première cliente, n'importe laquelle, et oubliez l'adresse du domaine. »

« Je ne fais pas de caprice, monsieur Bellerose. J'ai un mandat. Dans dix jours — »

« Vous ne comprenez pas ce qui vous attend là-bas. » Il fit un pas en avant ; je ne bougeai pas. « Vous êtes une femme raisonnable. Vos papiers sont proprets, votre carrière est bien lancée. Ce n'est pas pour vous. »

Un courant d'air froid traversa le couloir, malgré la chaleur humide de la fin d'été.

« Qu'est-ce que vous craignez ? lui demandai-je. La maison elle-même ? Ou ce qui en sort ? »

Il eut un sourire sans joie. « Vous prenez ça à la légère. Vous êtes venue avec vos articles de loi et vos clauses testamentaires. Mais certaines chaînes ne se défont pas avec un tampon de tribunal. »

« Alors expliquez-moi. » J'écartai les bras. « Quelle chaîne vous retient dans une maison que vous ne voulez même pas ouvrir ? Pourquoi refuser une vente qui vous sortirait de là — cette historique, ce fardeau fiscal, tout ça ? »

Il resta silencieux.

Et puis, entre nous, minuscule d'abord, il se fit entendre.

Une mélodie. Des notes égrenées, lentes, portées par une brise de nuit.

La valse du piano. Celle que j'avais entendue devant le domaine. Elle semblait venue de nulle part, filtrant à travers les murs de l'hôtel, montant depuis la rue, ou peut-être, autrement, traversant les distances qui nous séparaient de la grande maison.

Le visage de Julien se décomposa.

Il ne fit pas un geste théâtral — pas de sursaut, pas de main sur la poitrine. Mais je vis ses mâchoires se durcir, ses épaules se raidir sous une tension effroyable. Il fit un pas en arrière comme si on venait de le frapper au ventre.

Les notes s'évanouirent aussi discrètement qu'elles étaient venues, avalées par le silence de la nuit.

« Vous ne la connaissez pas », murmura-t-il. « Vous n'avez pas vécu avec elle. »

« C'était la même mélodie. Vous l'entendez, là, à des kilomètres de chez vous. »

Il passa une main sur son visage, comme pour en effacer une fatigue ancienne. Lorsqu'il me regarda de nouveau, la défiance avait cédé un peu — assez pour qu'il me laisse entrevoir quelque chose, une fissure dans cette carapace têtue.

« Je pensais que c'était un hasard », dit-il à voix basse. « Une vibration d'un piano voisin. Mes mains, parfois, quand je travaille trop. Je suis resté des mois à me convaincre que c'était dans ma tête. »

« Ce n'est pas dans votre tête », dis-je doucement.

Long silence. Dans le couloir, une porte claqua plus loin, et une femme rit. La vie ordinaire continuait.

Le visage de Julien se referma lentement, comme une porte qu'on s'efforce de ne pas claquer.

« Demain matin », dit-il, « neuf heures. Je vous ferai visiter les lieux. Vous verrez. »

« Voir quoi ? »

Mais il tourna déjà les talons, et je restai là, le dos au chambranle, à écouter ses pas décroître dans l'escalier.

Je retournai à ma table. J'ouvris de nouveau le dossier de succession, mais mes yeux s'arrêtèrent sur une annexe que je n'avais pas eu le temps d'examiner avant ma rencontre de la veille : la liste des objets inventoriés par l'expert, feuillets jaunis par la poussière des archives notariales.

Le dernier item était barré d'un coup de crayon rouge, ajouté à la main par une graphie inconnue, comme si l'expert avait hésité à le consigner :

*Piano Érard, 1858. État : intact. Inclinaison anormale de trois centimètres vers la fenêtre est.* Et, en marge, plus petit : *Après accordage, la touche ré émet une note étrange.* *La note exacte de la valse de concours d'Élise Bellerose, 1879.*

Élise. Pas Adeline. Une autre branche, peut-être, que l'arbre généalogique officiel n'avait jamais mentionnée.

Je tâtonnai pour trouver mon téléphone et, sans réfléchir, j'appelai le seul contact qui pourrait m'aider à comprendre : un archiviste au musée de la Nouvelle-Orléans, ancien collègue de faculté. Sa boîte vocale s'ouvrit.

« C'est Elodie. Il me faut tout ce que vous avez sur les Fontenot — et sur une certaine Élise Bellerose, vers 1879. J'ai besoin de comprendre avant demain matin. »

Je raccrochai. La chambre d'hôtel me sembla soudain plus étroite encore, les murs plus proches.

Je devais visiter la maison demain, c'était entendu.

Mais ce que je venais de comprendre, c'était que j'allais y entrer seule, en pleine connaissance de cause — et que la valse, elle, me connaissait déjà.