La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 24: The Debt Collector
La maison d’Odette sentait le café brûlé et l’encens de santal. Elodie avait les mains encore noires de suie, et le souffle court, comme si un peu de fumée lui était resté dans les poumons. Julien était assis sur le canapé défoncé, le portrait de sa mère posé contre ses genoux, le silence du music-box dans sa poche comme une accusation. La vieille femme, créole au visage en lame de couteau, versa trois tasses sans demander.
« Tu as touché à la machine, dit-elle à Julien sans le regarder. Tu as ouvert ce que ton grand-père avait scellé. Maintenant, elle va te suivre jusqu’au bout. »
Julien releva la tête. « Le music-box s’est tu. La musique a cessé pour la première fois depuis… depuis que je suis né. La maison brûle. Est-ce que cela signifie que c’est fini ? »
Odette éclata d’un rire sec, sans douceur. « Fini ? Mon petit, tu viens de réveiller la mère. La musique s’est tue parce que la gardienne a changé de poste. Elle ne veille plus la maison. Elle te veille, toi. »
Elodie posa sa tasse, le bord cliquetant contre la soucoupe. « Nous n’avons pas le temps pour les métaphores. Thorne a détruit les documents originaux, mais j’ai des copies. Nous devons retrouver la nièce de Julien avant lui, mais si le curseur s’est déplacé sur Julien… »
« Pas le curseur, la dette. » Odette sortit d’un tiroir de la cuisine une boîte en fer-blanc rouillé. Elle l’ouvrit. À l’intérieur, posées sur un lit de tissu rouge, trois pièces d’argent à l’effigie d’un homme que ni Elodie ni Julien ne reconnurent. L’une portait une croix gravée au poinçon. « Mon arrière-grand-mère servait la famille Leveau. Elle m’a dit ce qu’on ne met pas dans les actes. Marie n’a pas volé la fortune des Fontenot. Elle l’a reçue en garde. En échange d’un enfant que Clarisse ne pouvait pas élever. Un échange de sang contre or. Mais la garde est une dette. Et une dette non remboursée devient une malédiction. »
Elodie se pencha. « Clarisse est morte à l’accouchement. La fillette, Céleste, a été adoptée par Marie. Quel était l’accord exact ? »
« Marie devait enseigner la musique à l’enfant. Céleste était la fille de Clarisse. Et qui est la mère de Clarisse ? » Odette planta ses yeux jaunes dans ceux d’Elodie.
Elodie sentit le sol se dérober. « Clarisse était… fille de Marie ? »
« Ma fille aussi, précisa Odette. Mon arrière-grand-mère était la sage-femme. Elle a couché l’histoire à l’encre, mais elle n’a jamais pu la brûler. » Elle brandit une feuille jaunie, pliée en quatre, qu’elle déposa sur la table. Elodie l’ouvrit sans y toucher, les doigts écartés. Le papier était couvert d’une écriture fine, presque arachnéenne.
« Marie Leveau était la mère de Clarisse. Elle a eu une fille hors mariage. Clarisse a conçu une enfant, Céleste, hors mariage. Trois générations de femmes sans époux, sans nom. Marie a placé la dette sur la maison pour que le trésor reste dans la lignée. Le music-box était le gardien. Mais quand Thorne a brûlé le manoir, il n’a rien détruit du trésor. Il a seulement brisé la porte de la crypte. Le gardien ne protège plus la forteresse. Il protège le sang. »
Julien se leva si brusquement que le portrait glissa à terre. « Qu’est-ce que cela veut dire ? Pourquoi moi ? Je ne suis pas une femme de la lignée. Je suis un Leveau par ma mère, un Fontenot par mon père adoptif. »
Odette le regarda, et pour la première fois, sa voix perdit son tranchant. « Tu es le premier mâle vivant qui porte les deux sangs sans partage. Céleste s’est mariée à un Hale, mais ses enfants ont pris le nom du mari. Il y a eu des filles Leveau-Fontenot, mais elles sont toutes mortes avant d’atteindre vingt ans. Sauf une. Celle que tu cherches. Ta nièce. Elle, elle peut recevoir la dette. Mais toi, parce que tu es un mâle, tu peux la payer. »
Elodie comprit avant que Julien ne le formule. « Le paiement symbolique. Vous avez dit que le curse peut être rompu par un paiement. »
Odette poussa une pièce vers le centre de la table. « Marie Leveau a été enterrée dans une tombe sans nom, hors du carré catholique, parce qu’elle s’est tuée après avoir découvert que sa propre fille avait répété son erreur. Mais la tradition veut que l’on pose une pièce d’argent sur la poitrine d’un mort dont l’âme erre en dette. Marie n’a jamais reçu sa pièce. Elle n’est jamais partie. C’est elle qui joue la mélodie. C’est elle qui a guidé ta mère vers la musique. Elle attend que sa descendance reconnaisse la dette, qu’elle lui rende ce qui lui est dû : une pièce, pour traverser le fleuve. »
Elodie saisit la pièce. Elle était glacée, bien que la pièce fût chaude de sa poche. « Où est la tombe de Marie ? »
« Au cimetière Saint-Louis n° 3, zone des indigents. Pas de stèle. Pas de croix. Une pierre plate, à moitié engloutie, derrière le four à ossements. » Odette sortit une carte de la même boîte, un plan manuscrit, avec une croix grossière à l’encre noire. « Mais il vous faut un objet qui lui appartient. Le music-box ne suffit pas. Il faut quelque chose qu’elle a touché de ses mains, sa mort durant. »
Julien plongea la main dans sa poche et en sortit le petit ruban de naissance trouvé à l’intérieur du music-box, celui qui disait « Céleste Leveau ». « Elle a dû tenir ce ruban. Elle a dû l’attacher elle-même avant de donner l’enfant. »
Odette le regarda longuement. Son visage se fendit d’un sourire triste. « Tu as le cœur de ta mère. Et l’obstination de ton grand-père. Attention : la pièce doit être posée entre minuit et une heure, celle où elle est morte. Sinon, elle refusera. Et si elle refuse, la dette tombera sur la première enfant de ton sang née sous la nouvelle lune. Ta nièce. »
Elodie calcula. « La prochaine pleine lune, c’est dans trois nuits. »
« Non. » Julien porta son poignet à la lumière. « Pas la pleine lune. Le calendrier d’Odette compte à rebours depuis l’incendie. Nous avons la nuit prochaine, sinon le cycle recommence. Minuit, demain. »
Un silence s’étira, pendant lequel Elodie n’entendit que le grésillement des braises au-dehors. Le téléphone d’Odette vibra sur la table. Elle ne le ramassa pas, mais son regard tomba sur l’écran.
« Il y a une urgence, dit-elle.
Quelle urgence ? demanda Julien.
« Thorne vient de publier un avis de mise en vente du terrain de la maison. Et il a fait une demande de préemption sur les archives notariales du comté d’origine. Il ne veut pas seulement le trésor. Il veut effacer l’adoption de Céleste. »
Elodie se leva. « S’il efface l’adoption, la lignée de Julien disparaît du registre. Sa nièce devient la seule descendante légale. Et Thorne sait qu’elle existe. »
Odette ferma la boîte en fer-blanc d’un claquement sec. « Alors vous avez moins de vingt-quatre heures, et vous devez enterrer une pièce avant le lever du soleil. Mais si vous voulez que la pièce fonctionne, vous devez aussi apporter une contrepartie. Un objet de joie. Une chose que Marie a aimée, sans dette. Sinon, elle ne prendra pas la pièce. Elle la laissera tomber entre les pierres, et la malédiction vous avalera. »
Julien caressa le ruban. « Qu’est-ce qu’elle aimait, qu’on ait encore ? »
Odette haussa les épaules, les doigts crispés sur le tissu rouge de la boîte. « Il y a une chose que ma grand-mère m’a dit qu’elle gardait dans son mouchoir, la nuit de sa mort. Une mélodie que personne n’a jamais pu saisir. Mais elle l’a chantée dans la chambre où Clarisse a accouché, pendant que la sage-femme cousait. »
Elodie prit doucement le music-box dans la poche de Julien, l’ouvrit et le tourna. Aucun son n’en sortit. Mais à l’intérieur, entre les dents du peigne, un morceau de partition minuscule, plié en origami, était coincé.
Julien l’a déplié. Une seule ligne de musique. Une berceuse, sans paroles. Au-dessus de la portée, écrite au crayon d’une main tremblante : « Pour ma Clarisse, pour que la nuit ne vienne jamais sans chanson. »
Il leva les yeux vers Elodie, qui vit dans son expression que la berceuse n’était pas seulement la fin de la malédiction. C’était l’adresse de la tombe de Marie. Et si Thorne lisait cette partition avant eux, il saurait aussi où creuser.
La pendule de la cuisine sonna une heure du matin. Demain, à minuit, la pièce devait toucher la terre de la tombe de Marie. Mais le feu avait déjà publié la localisation du terrain dans la presse, et Thorne avait vingt heures d’avance. Elodie saisit la carte d’Odette, les pièces et la partition. Elle n’avait pas prévu, en signant l’inventaire de ce manoir, d’enterrer une dette avec une pièce d’argent et une chanson.
Elle regarda Julien. Lui regardait la porte. Derrière, dans la nuit du Vieux Carré, un éclat d’incendie lointain ou l’éclat d’un phare de voiture qui s’approchait, graveleux, trop lent pour être innocent.
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