La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 23: The Fire Alarm
L'odeur arriva d'abord comme un rêve—quelque chose de lointain, presque agréable, comme un feu de camp dans une autre vie. Puis elle devint âcre, violente, et la réalité s'abattit sur Elodie comme une vague.
La fumée.
Elle se redressa d'un coup dans le lit de la chambre d'amis du deuxième étage, les yeux brûlants avant même d'avoir compris ce qui se passait. À côté d'elle, Julien dormait encore, étendu en travers du matelas, un bras jeté par-dessus sa tête. Elle le secoua violemment.
— Julien ! Réveille-toi !
Il grogna, battit des paupières, puis renifla. Ses yeux s'écarquillèrent instantanément.
— Qu'est-ce que—
— Thorne. Il a tenu parole.
Ils bondirent du lit presque simultanément. Elodie attrapa son sac à main sur la commode, celui qui contenait le rouleau de parchemin de l'acte de propriété, soigneusement enroulé dans un tube de plastique étanche qu'elle avait pris l'habitude d'emporter partout depuis trois jours. Julien, lui, se précipita vers le montant du lit où reposait la boîte à musique restaurée, la saisit à deux mains comme un enfant qu'on arrache à un incendie.
La porte de la chambre s'ouvrit dans un grincement. Le couloir était déjà gris, la fumée rampant le long du plafond comme une marée lente.
— Par ici, cria Elodie, en se dirigeant vers l'escalier de service.
Mais Julien s'arrêta au milieu du couloir, le regard rivé sur le portrait qui ornait le mur du palier.
— Ma mère.
— Julien, on n'a pas le temps—
— Je ne repars pas sans elle.
Il déposa la boîte à musique dans les bras d'Elodie et se précipita vers le cadre doré. Ses mains tremblaient pendant qu'il décrochait le tableau, un portrait à l'huile vieux de quinze ans, montrant une femme aux yeux sombres et aux cheveux noirs tirés en arrière, un sourire timide aux lèvres.
Elodie le rejoignit, la boîte serrée contre sa poitrine. La fumée épaississait, les craquements du feu se faisaient entendre désormais distinctement, quelque part dans l'aile est. Le bois ancien gémissait comme un animal blessé.
— Descends, vite. Le salon du rez-de-chaussée donne sur le jardin.
Ils dévalèrent l'escalier principal, les marches craquant sous leurs pas. Elodie manqua de trébucher sur le tapis rouge du hall, rattrapée d'une main par Julien qui tenait toujours le portrait de sa mère sous son bras, l'autre main refermée sur son épaule.
La porte d'entrée était verrouillée à double tour. Julien jura, tira la lourde clé de la poche de son pantalon, puis se figea.
Devant eux, par les fenêtres latérales du hall, le salon ouest n'était plus qu'un brasier. Les flammes léchaient les rideaux de velours, les livres de la bibliothèque, les dossiers soigneusement classés qu'Elodie avait passés des heures à consulter.
— Les documents, murmura-t-elle. Le grimoire de Marie Leveau. Les lettres originales. Tout est là-dedans.
Sa voix était étrangement calme, détachée, comme si elle annonçait la perte d'un objet inanimé et non celui de la preuve de trois siècles de malédiction familiale. Elle pensa aux transcriptions qu'elle avait réalisées, aux copies numériques enregistrées sur son ordinateur portable—qui était resté sur cette table en acajou, en train de fondre.
Julien tourna la clé, poussa la porte d'un coup d'épaule. L'air frais de la nuit les heurta de plein fouet, un choc presque douloureux après la chaleur montante. Ils débouchèrent dans le jardin, en courant jusqu'à la grille de fer qui donnait sur le trottoir de la rue de la Victoire.
Une fois dehors, Elodie se retourna.
L'aile est de la maison s'effondrait déjà, une colonne de flammes dansant vers le ciel sans étoiles. Le reste du bâtiment semblait encore intact, mais pour combien de temps ? Les murs de briques anciennes rougissaient, les fenêtres éclataient une à une, comme des yeux qui se ferment dans un visage qui meurt.
— Les pompiers, dit-elle. Il faut appeler les pompiers.
Julien posa doucement le portrait de sa mère sur le trottoir, contre le mur bas qui séparait la propriété de la rue. Il s'accroupit un instant, les mains sur les genoux, le souffle court. Sa chemise blanche était maculée de suie, ses mains tremblaient de manière incontrôlée.
— Thorne, finit-il par dire, les dents serrées. Il a fait ça. Il a réellement fait ça.
— Bien sûr qu'il l'a fait. Il t'avait prévenu.
— Je pensais qu'il bluffait. Qu'il voudrait au moins être sûr que le trésor était toujours là avant de brûler la maison.
Elodie secoua la tête. Elle sortit son téléphone, composa le numéro des urgences. L'opératrice lui posa des questions mécaniques—adresse, nature de l'incendie, blessés éventuels—et elle répondit avec une précision froide qui la surprit elle-même.
Quand elle raccrocha, elle regarda Julien qui s'était relevé. Le portrait de sa mère reposait toujours sur le sol, face tournée vers eux. Dans la lueur des flammes, le visage peint semblait les observer.
— Je suis désolé pour les documents, dit-il. Pour tout ce que tu avais trouvé. Le grimoire, les lettres, les preuves.
— Les preuves ne se réduisent pas en cendres, répondit Elodie. Ce que j'ai lu, je m'en souviens. Les scans que j'ai pris, ils sont sur mon ordinateur. Et l'ordinateur est dans le salon.
Julien la regarda, les yeux brillants. Une lueur de compréhension traversa son regard.
— Mais tu as dit—
— J'ai eu le temps de faire une copie de sauvegarde, avant-hier soir. Sur une clé USB. C'est dans mon sac.
Elle tapota le sac à main toujours accroché à son épaule, contenant le tube de l'acte de propriété mais aussi un petit objet métallique de forme cylindrique.
— Quoi ? Pourquoi ne m'en as-tu pas parlé ?
— Parce que je voulais avoir une longueur d'avance sur quiconque déciderait de faire ce genre de chose. Il y a un dicton, chez mes associés : « Le meilleur dossier est celui qu'on peut perdre et recréer de mémoire. »
Julien la regarda longuement, puis il éclata d'un rire nerveux, presque hystérique.
— Tu es terrifiante, Elodie Marchand.
— Merci. Maintenant, dis-moi : qu'est-ce qu'on fait de toi et de moi, debout dans la rue, à regarder brûler l'héritage de tes ancêtres ?
Il soupira, passa une main dans ses cheveux noirs, les emmêlant davantage.
— Je sais ce qu'on ne fait pas. On ne reste pas ici à regarder. Thorne est probablement encore dans le coin, à admirer son travail.
Il jeta un regard vers la maison. Une autre fenêtre éclata, un morceau de verre tombant dans le jardin avec un tintement clair et triste.
— Laisse-moi au moins prendre le portrait. Et toi, tu as la boîte ?
Elle la tenait toujours serrée contre elle. Elle la souleva légèrement, s'apercevant qu'elle n'avait pas fait le moindre son depuis qu'ils étaient sortis de la maison.
— Elle est silencieuse, dit-elle soudain, consciente du poids de ces mots.
Julien se figea.
— Quoi ?
— La musique. Elle s'est arrêtée. Écoute.
Ils restèrent immobiles au milieu du trottoir, au milieu du bruit des flammes, des craquements du bois, des cris lointains des sirènes qui approchaient. Elodie tendit l'oreille, cherchant la mélodie obsédante qui avait hanté chaque nuit depuis leur arrivée.
Rien. Le silence, absolu, n'était interrompu que par le feu.
Julien prit la boîte des mains d'Elodie, la tourna lentement entre ses doigts comme s'il cherchait un signe, une fissure, quelque chose qui expliquerait ce silence.
— C'est la première fois depuis que je suis arrivé, dit-il. La première nuit où elle ne joue pas. Même lors des pires nuits à Paris, je rêvais de cette mélodie.
— Peut-être que le feu l'a apaisée. Que la destruction de ce qui était lié à la malédiction a...
Il secoua la tête.
— Ou que la maison meurt, et qu'elle se tait parce qu'elle sait qu'elle n'a plus besoin de nous garder ici. Nous ne sommes plus à l'intérieur. Elle n'a plus de prise sur nous.
Les sirènes se rapprochèrent, deux camions rouges tournant le coin de la rue. Elodie regarda Julien tenant le portrait et la boîte muette, et elle prit conscience de leur position : debout l'un près de l'autre, se partageant le poids de ce qu'ils avaient sauvé, le visage éclairé par les flammes qui dévoraient leur seul refuge.
— Où va-t-on ?
— Il y a un vieil ami de ma mère, dit Julien. Ancien locataire de la maison annexe. Il tient une chambre dans le quartier français, au-dessus de son magasin d'antiquités. On pourra y passer la nuit, et décider de la suite.
Il récupéra le tube contenant l'acte de propriété, le glissa sous son bras en équilibre avec le tableau, et commença à marcher. Elodie le suivit, tenant toujours la boîte à musique contre elle.
Derrière eux, les flammes dansaient au-dessus des murs de la maison qui avait abrité trois siècles de secrets, consumant les preuves, les lettres, les visions, les crimes. Mais le silence de la boîte à musique, son absence de chant implacable, semblait plus lourd encore que les cendres qui commençaient à tourbillonner dans l'air nocturne comme une pluie de neige grise.
Au bout de la rue, avant de tourner le coin, Julien s'arrêta une dernière fois. Il regarda la maison, les fenêtres qui brûlaient comme des lanternes, le toit qui s'affaissait dans un gémissement de fer tordu.
— Elle a fini sa course, murmura-t-il. La maison Leveau.
— Pas tout à fait, répondit Elodie, en tapotant le tube de plastique. L'acte de propriété est toujours en ma possession. Et tant qu'il existe une propriété, il existe une revendication.
Julien la regarda dans la lueur des flammes. Quelque chose dans son expression avait changé—une certaine dureté, une résolution nouvelle, mais aussi une tristesse qui semblait lui avoir toujours habité les traits sans qu'elle s'en aperçoive.
— Partons avant que les questions commencent, dit-il.
Ils continuèrent le long des rues sombres du quartier, le feu leur tournant le dos, la mélodie absente planant dans le silence comme une promesse brisée.
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