La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 5: An Unlikely Ally
Le café était tiède et amer, mais Elodie le but sans s’en rendre compte. Son téléphone collait à son oreille, la voix de son archiviste à Atlanta grésillant dans la pièce vide de l’hôtel.
« Une Clarisse Fontenot, née Bellerose, mariée à un Émile Fontenot en 1859. Pas de trace de descendance officielle. Le testament de 1879 lègue tout à un neveu, mais il y a un codicille bizarre, presque illisible, qui mentionne “la dette” et “l’arbre”. On dirait du charabia juridique de l’époque. »
Elodie nota machinalement sur le bloc à côté du lit. « Et le prénom Élise ? »
« Rien. Pas d’Élise dans les registres Fontenot avant les années 1900. Tu es sûre de ta source ? »
Non, elle n’était sûre de rien. Elle regarda la boîte à musique posée sur la table de chevet, ses gravures de roses et de lierre captant la lumière grise du matin. Elle n’avait pas osé l’ouvrir. Elle n’avait pas non plus osé la laisser dans la voiture.
Elle raccrocha, enfila un blazer sur ses épaules et sortit. Le quartier français s’éveillait lentement, les volets bleus et verts s’ouvrant sur des rues encore humides de la nuit. Elle n’avait pas de rendez-vous avec Julien avant l’après-midi pour la consultation du notaire, mais ses jambes la portèrent d’elles-mêmes vers le Vieux Carré, vers une adresse griffonnée sur un bout de papier que la réceptionniste de l’hôtel lui avait glissé la veille, en baissant la voix comme si elle craignait d’être entendue. « Si vous voulez comprendre la maison Fontenot, allez voir Tante Odette. Rue Dumaine, la porte bleue avec le fer à cheval. Elle ne reçoit que le matin. »
La porte bleue était défraîchie, le fer à cheval rouillé cloué au-dessus du chambranle. Elodie frappa trois fois. Rien. Elle s’apprêtait à repartir quand une voix grave, presque masculine, filtra à travers le bois. « Vous avez la boîte. Entrez. »
Le battant s’ouvrit seul, poussé par un courant d’air chaud qui sentait l’encens et le café brûlé. À l’intérieur, une pièce sombre, tendue de tissus indigo et de rangées de bougies consumées jusqu’au trognon. Assise dans un fauteuil à bascule, une femme de soixante-dix ans environ la regardait, ses yeux clairs presque dérangeants dans un visage ridé couleur de terre sèche. Elle portait un turban orange, des perles de verre autour du cou.
« Asseyez-vous, Mademoiselle Marchand. Le café est sur le feu. »
Elodie se figea. Elle n’avait pas donné son nom. « Comment… »
Tante Odette agita la main comme on chasse une mouche. « Tout le monde sait que la maison Fontenot est à vendre et que la famille refuse. Un avocat d’Atlanta débarque, la ville entière le sait avant même que votre avion n’atterrisse. » Elle se pencha, la tête inclinée. « Mais vous, vous avez la boîte. Ça, ce n’est pas du bouche-à-oreille. Montrez-la. »
Elodie hésita, mais la curiosité l’emporta. Elle sortit la boîte de son sac, la posa sur la table basse entre elles. Odette ne la toucha pas. Elle se contenta de la regarder longuement, les lèvres serrées. Le silence s’épaissit, troublé seulement par le sifflement de la cafetière derrière un rideau de perles.
« Vous l’avez trouvée sur le pas de la porte, dit-elle enfin. La nuit dernière. »
Ce n’était pas une question.
« Oui. » Elodie se racla la gorge. « Vous savez ce que c’est ? »
Odette se leva, raide, et alla vers une étagère chargée de fioles et de paquets de feuilles séchées. Elle en tira un sachet de toile rouge, qu’elle revint poser à côté de la boîte. « Une offrande. Un appât, plutôt. Vous l’avez prise, donc vous êtes mordue. »
« “Mordue” ? »
« Écoutez-moi, Mademoiselle Marchand, et écoutez bien. » Odette se rassit, les mains croisées sur ses genoux. Sa voix baissa d’un ton. « La maison Fontenot n’est pas hantée par un esprit. On vous l’a dit, hein ? Le piano qui joue tout seul, la lumière à la fenêtre. On vous a dit que c’était le fantôme de la vieille Clarisse, qui pleure son amour perdu. »
Elodie garda le silence.
« C’est faux. » Odette frappa le bras du fauteuil du plat de la main. « Ce n’est pas un fantôme. C’est une malédiction. Une vieille dette, un serment prononcé dans la colère et le sang, et la maison qui paie pour les péchés de ses maîtres. Le piano ne joue pas pour pleurer. Il joue pour appeler. »
Un frisson remonta le long de la nuque d’Elodie. « Appeler qui ? »
« Celui qui doit répondre. Celui qui doit reconnaître la dette. Chaque nuit, la musique s’élève, et chaque nuit, personne ne répond. Et la maison continue de brasser ses secrets, jusqu’à ce que quelqu’un entende la mélodie et vienne chercher la boîte. » Odette poussa le sachet rouge vers Elodie. « C’est vous, maintenant. »
« Je ne comprends pas. Je ne suis pas une Fontenot. Je suis juste un avocat. »
« Il n’y a pas de “juste”, Mademoiselle. Il y a des gens que la maison choisit, et des gens qu’elle utilise. Vous, elle vous a choisie. La question, c’est pour quoi faire. » Odette se pencha, ses yeux plongeant dans ceux d’Elodie comme deux puits sombres. « Le garçon, Julien. Il vous fait confiance, un peu. C’est la première fois que la musique joue pour quelqu’un d’autre que lui. Vous comprenez ce que ça veut dire ? »
« Que la malédiction s’étend ? »
« Que la maison vous a intégrée à sa danse. Vous n’êtes pas une spectatrice. Vous êtes une partie du morceau. » Odette prit la boîte à musique, la souleva sans l’ouvrir, la palpa comme on soupèse un animal blessé. « Elle appartient à Clarisse, et à Émile. Les deux amants qui n’ont jamais pu se marier. Elle a été gravée l’année de leur rencontre, et elle n’a jamais quitté la maison – jusqu’à ce qu’elle vienne à vous. Vous savez pourquoi ? »
Elodie secoua la tête.
« Parce que vous êtes la première personne qui peut encore empêcher ce que la musique prépare. Et aussi parce que vous l’avez ouverte à l’extérieur. Dans la maison, elle ne peut pas être ouverte. Jamais. Vous a-t-on prévenue ? »
« Julien m’a dit de ne pas l’ouvrir à l’intérieur. »
« Il a raison. Et il ne sait pas tout. » Odette reposa la boîte. Elle prit le sachet rouge et le tendit à Elodie, qui le saisit. Il était léger, sentait la lavande, le poivre et quelque chose d’âcre qu’elle ne put identifier. « Ceci est pour vous. Un gris-gris de protection. Gardez-le sur vous, surtout quand vous êtes dans la maison. Mais ne croyez pas qu’il vous rendra invulnérable. Il vous rendra simplement plus difficile à briser. »
Elodie glissa le sachet dans sa poche intérieure, près de son cœur. Elle sentit la chaleur du tissu contre sa peau, comme s’il avait été réchauffé. « Et la boîte ? Qu’est-ce que je suis censée en faire ? »
Odette se leva, signe que l’audience était terminée. Elle marcha lentement vers la porte, les perles cliquetant à chacun de ses pas. « La musique est une mélodie de reconnaissance, Mademoiselle. Une dette doit être nommée pour être payée. Trouvez le nom, trouvez la dette, et la mélodie cessera. » Elle ouvrit la porte, le soleil matinal inondant soudain la pièce, découpant des ombres longues sur le plancher poussiéreux.
Elodie ramassa la boîte, la remit dans son sac. Elle hésita sur le seuil. « Tante Odette, juste une dernière chose. Le père de Julien, Léandre. Il a disparu sur le bayou il y a trois ans. C’est lié ? »
Odette la regarda. Longtemps. Son visage était impassible, mais ses yeux flamboyèrent un instant, comme si une chandelle venait d’être allumée derrière ses pupilles. Elle ouvrit la bouche, puis la referma. Enfin, elle dit, d’une voix si basse qu’Elodie dut se pencher pour l’entendre :
« La maison n’oublie jamais, Mademoiselle. Et l’arbre se souvient. »
Elle referma la porte sans un mot de plus.
Elodie resta plantée sur le trottoir, le soleil déjà haut, la chaleur humide de la Nouvelle-Orléans l’enveloppant comme une couverture moite. Elle serra le gris-gris dans sa poche. L’arbre se souvient. Encore une allusion à un arbre. L’archiviste avait mentionné un codicille bizarre parlant de “l’arbre”. Julien lui avait montré le portrait de Clarisse, et elle avait vu, derrière elle, une silhouette sombre à la fenêtre, une forme qui aurait pu être un arbre. Et la boîte à musique portait des gravures de lierre.
Il y avait un motif, un fil conducteur. Elle ne le voyait pas encore, mais il existait.
Elle sortit son téléphone et composa le numéro du notaire. La standardiste répondit, voix enjouée. « Cabinet Moreau, bonjour. »
« Bonjour, ici Elodie Marchand, l’avocate mandatée pour la succession Fontenot. Je souhaite annuler l’après-midi et repousser la consultation à demain. »
« Bien sûr, Mademoiselle Marchand. Dois-je prévenir M. Bellerose ? »
Au lieu de répondre, Elodie demanda : « Avez-vous accès aux registres paroissiaux, aux registres hypothécaires des années 1850-1860 ? »
« Nous avons un fonds local, oui. Et l’église Sainte-Marie conserve des copies des actes notariés depuis la fondation. »
Elodie sourit, un vrai sourire cette fois. Elle savait ce qu’elle cherchait. Un prêt, une dette, un serment. Émile Fontenot, 1859. Si Marie Leveau avait prêté de l’argent à un Fontenot, il devait y avoir une trace. Et les traces, Elodie savait les lire.
« Je serai aux archives dans une heure. Merci. »
Elle raccrocha et se mit en marche, le gris-gris battant contre son cœur, le morceau de musique inachevé tournant dans sa tête comme une comptine qu’elle ne pouvait pas oublier. Mais avant de se plonger dans les papiers, elle avait une visite à faire. Julien méritait de savoir ce qu’Odette venait de lui confier. Et il méritait de savoir que la maison ne se contentait plus de jouer pour lui.
Elle sortit le sachet rouge de sa poche, le regarda. Puis elle sourit, remit le sachet en place et marcha vers l’immeuble de Julien, la boîte à musique pesant lourdement dans son sac comme un cœur qu’on lui aurait confié et qu’elle ne devait pas laisser tomber.
Le morceau de papier avec l’adresse de Julien était encore là, dans sa poche. Elle le suivit, les ruelles se resserrant autour d’elle, les balcons en fer forgé se rejoignant au-dessus de sa tête, la maison Fontenot flottant dans son esprit, immense et silencieuse et pleine de musique.
Elle frappa à la porte de Julien plus vite qu’elle n’avait prévu, les jointures écorchées contre le bois. La porte s’ouvrit sur un visage fatigué, des cernes sombres sous ses yeux verts.
« Elodie. L’après-midi n’est pas encore… »
« Julien, ça ne peut plus attendre. Je viens de voir Tante Odette. »
Il pâlit si soudainement qu’il dut s’appuyer au chambranle. « Vous êtes allée voir Odette ? »
« Vous la connaissez. »
Il ne répondit pas directement, seulement : « Vous auriez dû me le dire avant. » Sa voix était serrée.
Elodie sortit la boîte à musique de son sac, la tint devant lui. « Elle m’a dit que ceci est un appât. Et que la musique n’est pas un deuil. C’est un appel. » Elle marqua une pause. « Et elle a ajouté : “L’arbre se souvient.” Est-ce que ça vous dit quelque chose, Julien ? »
Il la regarda, bouche entrouverte. Puis il détourna les yeux, les mains tremblantes sur le cadre de la porte. Et quand il parla enfin, sa voix était à peine un souffle.
« Mon frère. Léandre. Quand il a disparu, il m’a laissé une note. Une seule phrase. “Va à l’arbre.” Je n’ai jamais su ce qu’il voulait dire. Je n’ai jamais trouvé l’arbre. » Il releva les yeux vers elle, des larmes menaçant de déborder. « Mais peut-être que vous pouvez. »
Elodie sentit le morceau de musique se serrer dans sa poitrine. L’archiviste, Odette, le codicille, le portrait – tout convergeait vers un arbre. Une famille, un arbre généalogique, et un arbre physique, quelque part, peut-être sur la propriété Fontenot.
« Donnez-moi une heure aux archives paroissiales », dit-elle. « Et demain, si je trouve ce que je cherche, nous irons chercher cet arbre ensemble. »