La Cadence de Minuit
Lire le chapitre 4: The Key to the Past
Le portail en fer forgé gémit quand Elodie le poussa, et le bruit se répercuta dans l’air humide du matin. Neuf heures moins trois minutes. Elle avait dormi deux heures, peut-être trois, la boîte à musique posée sur sa table de nuit comme une sentinelle muette, et les photos de l’autre nuit dormaient encore dans son appareil, non développées, non regardées.
Julien l’attendait sur le perron, les bras croisés, le visage fermé comme une porte de cave. Il portait la même veste qu’hier, froissée, et ses yeux étaient cernés d’un gris de nuit blanche. Il ne dit pas bonjour. Il dit :
« Trente minutes. Pas une de plus. Et vous ne touchez à rien. »
Elodie monta les marches derrière lui, son sac en bandoulière battant contre sa hanche. La clé tourna dans la serrure avec un grincement sec, et la porte s’ouvrit sur un couloir sombre qui sentait la poussière, le bois vieilli, et quelque chose d’autre — un parfum de fleur fanée, tenace, comme si quelqu’un avait laissé un bouquet mourir dans une pièce fermée depuis cent ans.
Julien marcha devant elle, rapide, presque hostile, comme s’il voulait en finir au plus vite. Ils traversèrent un salon aux meubles recouverts de draps blancs, des silhouettes de spectres sous la lumière grise des volets mi-clos. Le piano trônait contre le mur est, son bois sombre luisant d’un éclat malgré la poussière. Elodie ralentit malgré elle. Elle n’entendait rien, mais ses oreilles cherchaient, tendues, à l’affût d’une note qui ne venait pas.
« Le piano a été déplacé, dit-elle, sans réfléchir.
Julien s’arrêta, se retourna. « Comment vous savez ça ?
— J’ai fait des recherches. Une annotation dans un registre. Il faisait face à l’ouest, avant.
— Ouais. Mon arrière-grand-mère l’a fait tourner vers la fenêtre. Personne ne sait pourquoi. »
Il haussa les épaules, trop vite, et Elodie nota la crispation de sa mâchoire. Il savait quelque chose. Il en savait plus qu’il ne voulait le dire.
Le premier étage lui révéla des chambres vides, des lits défaits depuis des décennies, des valises poussiéreuses dans un coin comme si quelqu’un avait prévu de partir et ne l’avait jamais fait. Elodie photographia tout avec son téléphone, sans demander la permission. Julien ne protesta pas. Il semblait ailleurs, piégé dans un labyrinthe intérieur.
« Qui dormait ici ? demanda-t-elle, en désignant une chambre dont les murs étaient tapissés d’un papier bleu délavé.
— Ma tante. Adélaïde. Elle est morte quand j’avais douze ans. Les Fontenot — enfin, les Bellerose — ont toujours habité cette maison. Les femmes surtout. Les hommes… » Il s’arrêta, avala quelque chose de difficile. « Les hommes partaient, ou ils disparaissaient. »
Le mot resta suspendu, lourd, comme un nuage d’orage. Elodie voulut le pousser, mais il tourna déjà les talons et la guida vers l’escalier du second étage.
Les marches craquaient sous leurs pieds, un bois ancien qui avait porté des générations de secrets. Le couloir du deuxième étage était plus sombre, plus étroit, et une odeur de camphre et de vieux papier imprégnait l’air. Julien ouvrit une porte à la volée.
« La bibliothèque. »
Elodie resta sur le seuil, saisie. La pièce était vaste, circulaire, ses murs couverts de rayonnages du sol au plafond, et la lumière matinale filtrait par une haute fenêtre orientée à l’est — la même fenêtre qui donnait sur l’attique, nota-t-elle, celle qui avait brillé la nuit dernière. Au centre, sous un drap blanc, une forme irrégulière.
Julien tira le drap d’un geste sec, faisant voler un nuage de poussière dorée. C’était un chevalet, et sur le chevalet, un portrait à l’huile dans un cadre doré.
La femme du portrait était jeune, peut-être vingt-cinq ans, vêtue d’une robe couleur saumon avec un col de dentelle. Ses cheveux sombres étaient tirés en arrière, dégageant un visage aux pommettes hautes, aux yeux gris-vert qui semblaient suivre le regard du spectateur. Sa bouche esquissait un sourire à la fois doux et triste.
Elodie sentit le froid lui descendre le long de la colonne vertébrale.
La femme ressemblait à Julien. Pas une ressemblance vague de famille — une réplique presque parfaite, le même front, la même ligne de mâchoire, la même expression de défi mélancolique. Mais il y avait autre chose, quelque chose qui fit battre son cœur plus vite. Elle reconnaissait ce visage. Elle l’avait vu, la nuit dernière, dans la lueur tremblante de la fenêtre de l’attique.
« Le portrait de Clarisse, dit Julien d’une voix plate. Clarisse Bellerose, née Fontenot. La dernière Fontenot à avoir porté le nom avant que la famille ne change — enfin, avant le mariage avec un Bellerose. C’est elle… » Il marqua une pause. « C’est elle qui jouait du piano. »
Elodie ne quittait pas les yeux gris-vert du tableau. « Clarisse et Émile, 1859. La boîte à musique. »
Julien se tourna vers elle, surprise. « Vous l’avez trouvée ?
— Sur le pas de la porte, hier soir. »
Le silence entre eux se fit plus dense. La poussière dansait dans la lumière, et quelque part dans la maison, un bois travaillé craqua — un bruit qui n’était pas de l’air ou de la chaleur. Elodie n’aurait pas pu dire pourquoi, mais elle sentit qu’ils n’étaient pas seuls.
« Vous entendez la musique, dit-elle, doucement. La nuit. Vous l’entendez depuis toujours, n’est-ce pas ? »
Julien resta un long moment immobile, le regard perdu sur le portrait de son ancêtre. Puis il laissa tomber sa tête, comme si un poids invisible avait fini par briser un fil qu’il avait tendu toute sa vie.
« Depuis la mort de mon frère. »
La phrase tomba comme une pierre dans une eau morte. Elodie ne bougea pas.
« Léandre, dit-il. Mon aîné de quatre ans. C’est lui qui devait hériter de la maison. Il la voulait, lui. Il était le seul à croire qu’on pouvait la sauver, qu’on pouvait comprendre ce qui se passait ici. Il passait ses nuits dans cette bibliothèque, à lire les registres, à chercher… quelque chose. » Il rit, sans joie. « Je le croyais fou. Je lui disais de laisser tomber, de vendre, de partir. On s’est disputés, le soir de son départ. Il m’a dit : “Si tu ne veux pas savoir la vérité, je la trouverai seul.” »
« Il est parti ? »
« Il a disparu. Il y a trois ans. Sa voiture a été retrouvée sur le bayou, au bout de la rue Esplanade, les portes ouvertes. Des affaires personnelles sur le siège. Il n’a jamais été retrouvé. La police a conclu à une noyade accidentelle. Pas de corps, mais une noyade, soi-disant. »
Sa voix se brisa légèrement. Il se tourna vers la fenêtre, le visage à contre-jour.
« La nuit de sa disparition, la musique a commencé. Elle ne s’est jamais arrêtée. Je l’entends ici, à la maison. Je l’entends quand je dors en ville. Je l’ai entendue dans votre hôtel, hier soir, quand vous étiez là — et c’était la première fois qu’elle jouait pour quelqu’un d’autre que moi. » Il se tourna vers Elodie, et pour la première fois, elle vit autre chose que du dédain dans ses yeux. De la peur. Une peur nue, sans armure. « Je l’ai entendue jusqu’à ce que je vous croise, et j’ai compris qu’elle vous cherchait, vous aussi. »
Elodie ouvrit la bouche, mais aucun mot n’en sortit. Les pièces du puzzle tournaient dans sa tête comme un carrousel de verre teinté : le portrait de Clarisse, ressemblant à Julien de façon si frappante ; la boîte à musique gravée « Clarisse & Émile, 1859 » ; la lumière de l’attique ; la valse de 1879 ; et maintenant Léandre, le frère disparu, qui cherchait quelque chose dans cette maison — la même vérité qu’elle cherchait sans le savoir.
« Pourquoi la maison vous reviendrait, demanda-t-elle lentement. Si votre frère a disparu, qui a le titre ? »
Julien la regarda, et quelque chose dans ses yeux se fit plus froid. « Mon frère est présumé mort. Le testament était clair : si Léandre n’assurait pas la succession dans les dix ans de sa disparition, la maison reviendrait à… » Il s’arrêta. « À vous, dit-il, avec une ironie amère. La partie adverse. La stipulation a été ajoutée par Clarisse elle-même, dans son testament de 1879. La maison ne peut changer de mains que si l’héritier légitime est présent pour la recevoir. C’est pour ça que le tribunal veut la vendre — parce qu’aucun héritier n’a été trouvé depuis la disparition de Léandre. »
Elodie s’approcha du portrait, les yeux fixés sur le visage de Clarisse, sur ces yeux gris-vert qui ressemblaient tellement à ceux de Julien. Et pourtant, quelque chose lui disait qu’elle avait déjà vu ces yeux ailleurs. Pas dans une peinture. Dans un rêve, peut-être. Dans l’ombre d’une fenêtre, la nuit dernière.
Sa main glissa dans son sac, trouva la boîte à musique. Elle était encore là, tiède sous ses doigts. Elle sortit la boîte lentement, et le refrain d’argent brillait entre eux.
Julien la fixa, comme magnétisé, et quelque chose passa sur son visage — une reconnaissance, un souvenir, mais aussi une interrogation. « D’où vient ce nom ? Clarisse et Émile, 1859. Émile… je n’ai jamais entendu parler d’un Émile. »
« Moi non plus, dit Elodie. J’ai trouvé une référence à une Élise Bellerose, mais pas d’Émile. C’est peut-être un autre nom pour elle. Une branche cachée de la famille. »
Elle ouvrit la boîte. Le mécanisme tourna dans ses gonds, et l’air trembla soudain d’un son — un arpège, léger, aérien. Une phrase de waltz, presque imperceptible, mais reconnue instantanément.
Julien devint blême.
« Ne la laissez pas jouer ici, siffla-t-il. Ne l’ouvrez jamais ici. »
Son regard fixait quelque chose derrière Elodie. Elle se retourna d’un mouvement brusque.
Dans le portrait de Clarisse, les yeux gris-vert semblaient avoir changé de direction. Elle aurait juré qu’au moment où elle avait tourné la tête, les yeux du tableau ne regardaient plus vers l’avant — mais vers la porte de la bibliothèque. Vers le couloir.
Vers l’attique.
Et du haut de la maison, des profondeurs muettes du deuxième étage, vint un son sourd, métallique — le bruit d’une corde de piano qui se tendait sous une pression invisible. Puis un silence si profond qu’Elodie put entendre son propre cœur cogner, et derrière lui, très loin, si faint qu’elle se demanda si elle était encore éveillée, une valse commença. Pas en la majeur, cette fois.
En mineur.
« Il faut sortir, dit Elodie, la voix soudain rauque. Maintenant. »
Mais elle ne bougea pas, et Julien non plus. Ils restèrent là, prisonniers de ce silence suspendu, tandis que la boîte dans sa main continuait de tourner, le refrain qui ne voulait pas s’arrêter, et que quelque part dans la bibliothèque, sous la poussière, une pièce de bois claqua — comme un pas sur une lame d’escalier.
Quelqu’un venait.