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La Cadence de Minuit

Lire le chapitre 7: The Jilted Bride

La nuit enveloppait le Vieux Carré d’un manteau de chaleur humide lorsque Elodie grimpa les marches du perron de la Fontenot House. Julien l’attendait sous le porche, une bouteille de vin et deux verres à la main, silhouette sombre découpée contre la lumière ambrée qui filtrait des fenêtres du salon.

« Vous êtes ponctuelle », dit-il avec un sourire qui n’atteignait pas tout à fait ses yeux.

« Les mauvaises habitudes professionnelles », répondit-elle, la main frôlant instinctivement le gris-gris dans sa poche.

Il la fit entrer. Le hall sentait la cire d’abeille et le vieux bois. Ils s’installèrent dans le salon où le piano trônait, muet pour l’instant, mais Elodie sentait sa présence comme une bête endormie.

« Vous voulez la légende. » Julien remplit deux verres et poussa l’un vers elle. « La version que ma grand-mère nous racontait, à moi et à mes frères. »

Elodie s’assit dans un fauteuil Chesterfield. « Surtout la version que vous ne m’avez pas encore racontée. »

Il prit une longue gorgée de vin. « Clarisse Fontenot était promise à un homme de Bâton-Rouge. Un mariage arrangé entre deux grandes familles. La robe était commandée, l’église réservée, les invitations gravées sur du papier épais, et nous avons encore la liste dans le bureau du fond. »

Son regard se perdit vers le plafond, comme s’il pouvait voir à travers les étages.

« Le jour du mariage, l’homme n’est jamais venu. Aucune lettre, aucun message. Il a simplement disparu de la surface de la terre. Certains disaient qu’il était parti en Europe, d’autres qu’il avait été tué. Mais personne n’a jamais su la vérité. »

« Et Clarisse ? »

« Elle a attendu à l’autel pendant six heures. Puis elle est rentrée, a monté les escaliers jusqu’à l’attic, et a joué du piano toute la nuit. Elle a continué à jouer tous les soirs, jusqu’à sa mort, quarante ans plus tard. » Il posa son verre. « Mais ce n’est pas elle qui joue la nuit. C’est sa colère. Son cœur brisé n’a jamais quitté cette maison. »

Elodie se pencha en avant. « Vous ne croyez pas vraiment à ça. Vous êtes avocat. Homme de preuves. »

« Je ne croyais à rien avant la disparition de Léandre. » Sa voix se fissura imperceptiblement. « Et avant de voir Bastien. »

« Bastien ? »

Julien se frotta la mâchoire. « Mon frère aîné. L’héritier direct, en fait. C’est pour ça que le testament est dans ce chaos. Bastien a disparu il y a sept ans. Il avait dix-sept ans. Une nuit, il est monté dans l’attic - il n’avait jamais eu le droit d’y aller - et il est redescendu en courant, blanc comme un drap, disant qu’il avait vu Clarisse. Qu’elle l’avait regardé. Qu’elle lui avait dit quelque chose. »

Elodie sentit un frisson lui parcourir la nuque. « Qu’est-ce qu’elle lui a dit ? »

« Il n’a jamais voulu me répéter les mots exacts. Il disait que si je les entendais, elle viendrait me chercher aussi. » Julien rit, un son sans joie. « Le lendemain matin, sa chambre était vide. Ses affaires, son portefeuille, tout était resté. Il n’a jamais donné signe de vie depuis. »

Un silence tomba entre eux, lourd comme l’air d’orage.

« Mais vous ne croyez pas au fantôme de Clarisse », dit Elodie doucement. « Vous venez de me dire que vous ne croyiez à rien avant cette nuit-là. »

Julien détourna les yeux. Les muscles de sa mâchoire se contractèrent.

« Je crois que quelque chose est arrivé à mes deux frères, dit-il. Je crois que cette maison est devenue folie pour nous. Mais non, je n’ai jamais vu Clarisse en robe de mariée dans les couloirs, et je ne crois pas que je le ferai. »

Elodie l’observa. Il y avait quelque chose dans la façon dont il avait prononcé « robe de mariée » - une hésitation à peine perceptible, un pli entre ses sourcils.

« Vous mentez », dit-elle.

Les yeux de Julien se levèrent vers les siens, surpris, puis méfiants.

« Pardon ? »

« Cette histoire de fantôme. Vous ne croyez pas à la légende elle-même, mais vous avez vu quelque chose. Quelque chose que vous ne voulez pas nommer. Quand vous avez dit “ghost”, votre visage a changé. Les menteurs font attention à leurs mots, pas à leurs yeux. »

Il la fixa longuement. Une heure de l’autre côté du salon, un craquement se fit entendre mais quand ils regardèrent, rien n’avait bougé.

« Vous êtes trop intelligente pour votre propre bien », murmura Julien. « Ou pour le mien. »

Il se leva, marcha jusqu’à une bibliothèque en acajou, et fit tourner un petit médaillon doré qui servait apparemment de cachette. Une section de la bibliothèque pivota, révélant une alcôve étroite cachée par un panneau coulissant.

« J’ai dit à Odette que vous étiez une enquêtrice tenace, mais je n’avais pas anticipé votre don pour la détection du mensonge. » Il sortit quelque chose de l’alcôve - un petit cadre en cuir. « Bastien ne s’est pas simplement enfui. Il m’a laissé ceci. Il me l’a glissé sous la porte avant de partir, au cas où je serais le prochain. »

Il lui tendit le cadre. À l’intérieur, sous une vitre poussiéreuse, se trouvait le dos d’un daguerréotype. Julien le retourna.

L’image montrait une jeune femme en robe de soirée victorienne, debout devant un arbre immense. Ses cheveux sombres étaient relevés, et un liseré de velours ornait son cou. Mais ce n’était pas Clarisse - du moins, pas le portrait du salon. Elle était plus jeune, plus sensuelle, et une fine cicatrice courait le long de sa joue gauche, de la tempe jusqu’à la lèvre.

« Qui est-ce ? » demanda Elodie, la voix étranglée.

« Je ne sais pas. Bastien a écrit au dos. »

Elle retourna le cadre. Au verso, une écriture nerveuse, presque illisible : *« Ce n’est pas Clarisse qui garde la maison. Cherche le nom qu’ils ont effacé. »*

Le temps d’un battement de cœur, Elodie se rappela le nom effacé dans le testament de 1880. Le héritier rayé. Et la dette de Marie Leveau.

Elle regarda Julien à travers les cheveux qui lui barraient le front. « Votre frère savait ce que j’ai trouvé dans les archives. L’héritier effacé. Le titre manquant. »

« Peut-être. » La voix de Julien était basse. « Peut-être qu’il a cherché la même chose que vous. Et peut-être que c’est pour ça qu’il est parti. »

Il regarda fixement le daguerréotype. « Ou peut-être qu’il a trouvé ce qu’il cherchait. Et ce qu’il a trouvé était trop dangereux pour rester. »

Elodie remit le cadre dans le coffret, puis leva les yeux : « L’arbre au fond. Il ressemble à celui qui est peint dans le portrait de Clarisse. »

Julien la dévisagea, puis une lumière nouvelle s’alluma dans ses yeux. « Le chêne derrière la maison », dit-il lentement. « Léandre a dit “Go to the tree”. Nous pensions qu’il parlait de notre arbre généalogique. Mais c’est peut-être plus simple. »

Le piano, à l’autre bout du salon, émit une note unique. Juste une, claire et pure, qui sembla ramper le long de la colonne vertébrale d’Elodie comme un doigt de glace.

Les deux se figèrent. Le son mourut lentement, laissant derrière lui une vibration qui semblait rester dans l’air comme une promesse inquiétante.

« Je pense », dit Elodie dans le silence revenu, « que nous devrions visiter votre chêne avant l’aube. »

Julien acquiesça, l’ombre de la peur passant brièvement sur son visage avant que son masque ne se referme. Elle fit glisser ses doigts sur le gris-gris dans sa poche, et le tissu sembla chaud.

Elles sortirent dans la nuit, le cadre en cuir glissé dans le sac d’Elodie.