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La Cité Engloutie d'Aegis

Lire le chapitre 1: Leviathan's Wake

L’Atalante tanguait déjà sous les premières rafales quand Élise Renard surgit sur le pont, mèche folle collée au front, ciré jaune claquant autour des mollets. Le baromètre avait chuté de huit millibars en moins d’une heure. La mer, calme à l’aube, se creusait à présent d’une houle grise et moutonneuse. Les éclairs striaient l’horizon ouest, encore loin, mais la carte météo qu’elle avait consultée à la hâte dans la cabine ne laissait aucune illusion : le système se déplaçait vite et droit sur eux.

— Capitaine, la fenêtre se ferme, dit Antoine Petit, accoudé à la rambarde de la console satellite, visage fermé sous le capuchon. Le site est à vingt-trois mètres tout au plus. On peut tenter une descente, mais si le courant se lève pendant l’immersion, le retour sera sportif.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait la mer, l’oeil noir et plissé, mesurant la distance entre l’Atalante et l’îlot de pierre usée qui marquait le point de plongée. Seize années de terrain, treize épaves documentées, deux guerres civiles de moins que son ex-mari. Sa spécialité, c’était l’impossible au plus mauvais moment. Ça, elle savait le faire.

— On descend. L’équipe de surface largue la nacelle après nous, les robots en pyramide, le drone maintenu sur place par fond de trois cents mètres de filin. Vingt minutes de fond, pas une de plus.

Antoine ouvrit la bouche, referma. Il savait que discuter ne servait plus à rien. Il savait aussi qu’il viendrait quand même, parce qu’il était le seul plongeur de l’équipe à connaître les zones de surplomb par coeur, et qu’il n’avait jamais laissé Élise descendre seule.

Elle enchaîna, déjà à mi-chemin de l’échelle :

— Inspecte la ligne de vie, aide Karim à boucler le treuil de la nacelle. Trois minutes, Antoine. On ne part qu’avec le feu vert de la tactique.

La tactique, c’était le petit ordinateur de bord qui recalculait en continu le coefficient de risque en fonction du vent réel, du courant de surface et de l’heure de marée. Elle n’avait jamais vu le chiffre sous neuf cents, sauf par temps quasi plat. Aujourd’hui, elle préféra ne pas le regarder.

La descente fut moins violente qu’elle ne l’avait crainte. Les deux hommes de plongée — Karim et Léandro — les rejoignirent avec le matériel lourd, tandis qu’Élise et Antoine coulaient le long du câble central, les projecteurs allumés, la visibilité chutant à moins de cinq mètres dès les quinze premiers mètres. Le fond de la Méditerranée, filtre bleuâtre, se dessina lentement : une pente vaseuse, de grandes ombres rectilignes, puis le premier mur de pierres taillées qui émergea de la turbidité — celui qu’ils appelaient la façade Nord, avec ses fenêtres murées et son alignement de boutiques antiques figées dans une vie qui avait cessé brusquement, il y a deux mille ans, quand la terre avait tremblé et la mer avait recouvert la ville en une nuit.

Élise posa les genoux dans le sable. Elle fit glisser la visière de son casque, activa le mode photo grand angle. L’équipe de surface retransmettait son flux en direct à la salle de pilotage, mais aussi, par liaison satellite cryptée, au bureau de Marc Leclerc, à Paris. Leclerc aimait regarder. Il ne comprenait rien, mais il aimait regarder.

Elle distingua à travers le grain des particules en suspension les murs alignés de la rue centrale, les amphores encore en selle dans les échoppes, le squelette de quelque animal de trait puis, plus loin, le bâtiment qu’ils avaient commencé à dégager la semaine précédente : ce qu’ils appelaient provisoirement la « halle des marchands », une vaste construction à cour unique dont le sol mosaïqué s’était révélé localement absent.

C’était par là. La carte mentale qu’elle avait dans la tête depuis trois mois prenait forme à mesure qu’elle avançait, phare balayant le fond, préavis sonore de son bracelet vérifiant l’air restant. Antoine la rejoignit, une palme plus loin, et lui montra du doigt une zone de fouille qu’ils avaient laissée ouverte la veille : un carré de terre sombre, un peu graisseuse sous les lampes, d’où émergeaient des arêtes de pierres et ce qui semblait être un objet métallique rectiligne, saillant, presque scandaleux dans cette strate de calcaire et d’argile.

Sur le vif, sans réfléchir, elle nagea vers l’objet.

Un drone, le regard passif d’une petite caméra de surveillance qu’ils avaient montée sur rail à l’extrémité du site, pivota lentement pour suivre son mouvement. Son moteur électrique grinçait un peu dans l’eau froide. Elle tendit la main, frôla la surface du métal — un contact qui, froid et lisse sous ses gants, avait la précision d’une mécanique moderne.

Le son, alors, arriva sans prévenir.

Un bourdonnement sourd, presque subsonique, qui sembla remonter le long de sa colonne, lui tordit les jambes et lui colla un vertige instantané. Ses oreilles sifflèrent, le monde se décalère d’un côté, et elle comprit dans un éclair que ce n’était pas son cœur qui flanchait, mais quelque chose dans l’objet. Quelque chose émettait. Le bracelet à son poignet se mit à clignoter frénétiquement : une lecture de fréquence aberrante, hors de tout spectre naturel.

Antoine, en face d’elle, tituba, puis s’affaissa à genoux dans le sable, catastrophe comprimée par l’eau. Elle vit Léandro, à quinze mètres, lâcher son pinceau de dégagement, se recroqueviller dans une posture imprécise, main sur le casque. Karim, au plus loin, avait noirci et tombait sur le flanc comme une marionnette dont on aurait coupé le fil.

Le signal dura moins de trois secondes. Puis, plus rien, si ce n’est le silence de la fosse, l’eau qui reprenait sa place, la respiration saccadée d’Élise dans son casque.

— Surface, surface. Problème physique équipage. Remontez-nous. Tous les plongeurs vont remonter.

Sa voix, pourtant calme, était hachée par la panique qu’elle refusait d’exprimer en clair. Elle agrippa Antoine par le harnais, le redressa, vérifia son masque — pixels lumineux, pupille réactive — et se pencha au-dessus de lui, front contre visière.

— Ça va ? Tu m’entends ?

Il hocha faiblement la tête. La bouche ouverte, le regard encore désorienté.

— Source du signal ? demanda-t-elle.

Il fit un geste évasif de la main, un vague vague du côté de l’objet.

Elle suivit son regard, puis se détourna. Le signal n’était plus actif. Elle devait déjà penser à la remontée, au protocole, à la surface qui, à cet instant précis, devait être devenue hostile. Elle regarda une dernière fois l’objet : une surface lisse, sombre, brillante par zones érodées, visible sur soixante centimètres de long. Pas une amphore, pas une armature de plomb, pas une pièce d’ancrage antique. Cela n’avait rien à faire ici.

Son bracelet bourdonna de nouveau. Non pas un signal d’alerte, mais une alerte ordinaire de sécurité : la fréquence de remontée automatique venait d’être déclenchée en surface — le navire commençait à tirer sur les câbles.

— On remonte, dit-elle. On ramène tout le monde. Aucun matériel n’est laissé sur le site. Aucune trace.

Dans l’ascension, le monde s’éclaircit trop vite, la mer se creusant toujours plus, les vagues de surface éclaboussant l’échelle de coupée quand elle posa les palmes sur le pont. Elle se débarrassa de son détendeur, prit une goulée d’air marin, salée, dense, et se tourna vers la cuve qui remontait Léandro et Karim, les deux encore un peu déboussolés mais conscients.

Antoine émergea juste derrière elle, s’appuya sur le taquet, respira un grand coup, puis retira son masque.

— Ce n’est pas antique. Ça ne peut pas être antique, finit-il enfin par dire.

Elle ne releva pas tout de suite. Elle regardait le ciel, le rideau de pluie qui montait de l’ouest, les premières gouttes plaquant les cheveux sur son front.

— Non. Ça ne l’est pas.

Il insista, voix plus forte :

— Qu’est-ce que ça fait là ? Qui a immergé ça ici, à vingt-trois mètres de fond, en pleine zone archéologique, sans que personne ne le signale jamais ?

Elle ne savait pas, pas encore. Mais dans la poche étanche de sa combinaison, son téléphone résonna : la boîte vocale de Leclerc, sans doute, déjà, qui demandait le rapport, la justification, et peut-être, déjà, les premiers coups de fil sur la radio marine — les garde-côtes, les autorités, l’organisme de protection du patrimoine, les journalistes, les curieux, tous ceux qui régnaient autour de cette zone depuis qu’elle avait découvert le site. Au milieu de l’averse commençante, son regard tomba sur le treuil du drone, une nouvelle idée émergent dans son esprit, brutale et nette comme un éclat de verre :

On ne remonte pas. On reste. On sait ce que c’est.

— Antoine, dit-elle, la main sur la rambarde. Trouve-moi la plongée de nuit. On retourne chercher l’objet. Mais cette fois, on éteint les appareils avant de toucher quoi que ce soit. Et tu préviens personne en surface, pas même Leclerc, tant que je n’ai pas vu la pièce pour de bon.

Il n’eut pas le temps de répondre. La première lame atteignit l’Atalante sur bâbord, projetant un embrun qui courut sur tout le pont, balayant l’espace dans une explosion de gouttes froides et de sel. Dans ce bruit, quelque part sous eux, il lui sembla entendre un second signal, strident et aigu, puis rien, et le silence refit surface, à peine troublé par l’orage. Elle se demanda, un instant, si le signal venait vraiment de l’objet. Ou d’ailleurs. Beaucoup plus loin.

Elle ne savait pas encore lequel de ces fils elle allait tirer en premier. Mais elle savait que les deux partaient du même endroit.

Au sud-ouest, loin derrière l’orage, un point lumineux apparut à l’horizon. Fixe. Il n’avait rien de naturel. Il ne bougeait pas.

— Antoine, dit-elle. Regarde.

Il suivit son regard, clignant des yeux sous la pluie.

— L’hélico de Leclerc ? fit-il, la voix incertaine.

— Non. L’hélico de Leclerc vient du nord. Lui, il attend.

Elle resta immobile, regard fixe vers l’horizon, le froid de la pluie redoublant sur son visage, la main crispée sur le taquet, et le silence du site, quelque part sous elle, lui sembla résonner encore d’un dernier appel.