La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 2: The Anomaly
La salle humide du *Atalante* sentait le caoutchouc et le sel séché. Élise Renard avait les mains encore gercées par l’eau de mer lorsque le boîtier métallique atterrit sur la table d’inox avec un bruit sourd qui fit vibrer les éprouvettes alignées au fond.
— Il pèse près de quatre kilos, dit-elle.
Le professeur Moreau, l’ingénieur embarqué, approcha sa lampe à fibre optique. La coque gris-argent portait des stries de corrosion irrégulières, mais les angles étaient nets, presque chirurgicaux.
— Ce n’est pas du bronze. Pas du fer. Regarde l’oxydation.
— Du titane, murmura Élise.
Elle passa un doigt ganté le long de la jointure. Une fine rainure courait sur le pourtour, parfaitement rectiligne. Aucun outil antique n’avait produit cela. Aucun atelier de l’Âge du bronze, aucune forge phénicienne, rien de ce que trois mois de fouilles au large des côtes de Camargue avaient révélé jusqu’ici.
— Ouvre-le, dit Moreau.
Élise hésita. Le pulse de basse fréquence émis quelques heures plus tôt résonnait encore dans ses os, une sensation désagréable, presque viscérale. Le drone avait été désorienté, deux plongeurs avaient signalé des vertiges. L’objet s’était tu depuis, mais elle sentait encore cette vibration parasite à la racine des dents.
Elle attrapa un tournevis à lame plate et fit levier dans la rainure. La plaque céda avec un déclic sec, bien trop précis. Un souffle d’air confiné s’en échappa, chargé d’une odeur de produit chimique et de caoutchouc brûlé.
À l’intérieur, nichée dans de la mousse expansée noire, une puce électronique reposait sur un lit de câbles colorés. Des soudures propres, des composants compacts, une inscription gravée au laser sur le circuit principal.
— Merde, lâcha Moreau.
Élise lut l’inscription à voix haute :
— « PROBE-X2 · CEA · 1974 » — suivi d’un numéro de série.
Un silence tomba dans la salle. Seul le ronronnement du groupe électrogène troublait l’air humide.
— Le CEA, dit Moreau. Le Commissariat à l’énergie atomique. Ça date des années soixante-dix.
— C’est impossible, articula Élise. Ce site est vieux de trois mille ans. On a daté les structures au carbone 14, les amphores, les fragments de céramique. Il n’y a rien de moderne dans cette ville.
— Il y a ça, répondit Moreau en désignant la puce.
Élise reposa le tournevis, respira profondément. Les chiffres tournaient dans sa tête. 1974. Une sonde expérimentale perdue. Enfin, supposée perdue. Elle avait déjà vu des documents sur les programmes marins du CEA, des protocoles confidentiels déclassifiés dans les années 2000, mais rien qui mentionnât un engin perdu en Méditerranée.
— Je veux le registre des pertes, dit-elle. Tous les programmes de recherche sous-marine du CEA entre 1970 et 1980.
— Il faudra des autorisations.
— Je m’en occupe.
Elle se tourna et manqua de heurter le docteur Antoine Petit, qui se tenait dans l’embrasure, les bras croisés, la mâchoire serrée. Il avait enlevé sa combinaison de plongée et portait désormais une chemise beige impeccablement repassée, détail qui la crispait chaque fois qu’elle le voyait.
— Tu ne peux pas t’en occuper, Élise. Pas sans protocole.
— Le protocole, c’est moi, Antoine.
— Le protocole, c’est le ministère, les autorités de fouille, le service archéologique régional. Tu es en charge d’une excavation sous-marine déclarée, pas d’une enquête de police.
Il s’approcha de la table, examina la puce du regard sans la toucher. Ses sourcils grisonnants se froncèrent.
— Cette pièce n’est pas sur notre inventaire. Elle n’est pas déclarée. La moindre trouvaille doit être référencée dans les vingt-quatre heures, sinon on perd la validation du site. Tu le sais.
— Je sais que si je déclare ça maintenant, on va geler le chantier pendant des mois, répondit-elle. Le temps que le ministère décide que ça ne relève pas de l’archéologie, et qu’on nous retire le budget.
— C’est peut-être le mieux à faire.
Élise se figea, les mains dans les poches de son pantalon de travail.
— Le mieux ? On a trouvé une sonde des années soixante-dix dans une ville submergée qui est censée avoir disparu avant notre ère. Tu appelles ça une anomalie de terrain, toi ?
— J’appelle ça un point à traiter selon les procédures.
— Et pendant ce temps-là, la réponse s’enlise, reprit Élise en élevant la voix. On est sur un site majeur, Antoine. La presse internationale nous suit. Le musée de Marseille négocie une exposition. Si on annonce qu’on a trouvé un objet contemporain dans cette cité, tout le travail qu’on a fait sera jeté en pâture.
— Ce n’est pas une raison pour le dissimuler.
— Je ne dissimule rien. Je cherche des réponses d’abord.
Le silence s’épaissit entre eux. Moreau tournait la puce entre ses doigts, gêné. Antoine semblait peser ses mots, puis il détourna les yeux et désigna l’écran de contrôle fixé au mur.
— Et le fond ? Tu as vu les scans de la veille ?
Élise se retourna. La mosaïque du sonar affichait une dépression régulière au centre du site, là où ils avaient sondé le matin même.
— La ville est trop bien conservée, dit-il. Trop propre. Les structures sont droites, les rues alignées, pas d’effondrement majeur, pas de dégâts sismiques. Une ville de cette époque, ensevelie par un séisme ou un tsunami, ne ressemble pas à ça. Tu le sais aussi bien que moi.
Elle le savait. Elle l’avait pensé dès les premières plongées, sans le formuler à voix haute. Les murs étaient blancs, nets, presque intacts. Les alignements des colonnes étaient parfaitement orthogonaux. Des siècles de sédiments auraient dû les couvrir d’alluvions, les fracturer. Or la cité reposait là, comme si elle avait été engloutie la veille, une coquille vide prête à être habitée de nouveau.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda-t-elle.
Antoine haussa les épaules.
— Rien. Je dis juste que ce site est une anomalie. Et maintenant on y trouve des objets modernes. Je préférerais que tu ne décides pas toute seule de la trajectoire de la recherche.
— La recherche n’est pas un comité de validation, répondit Élise. La recherche, c’est suivre les pistes. Et celle-ci mène sur la terre ferme.
Elle décrocha son téléphone satellite du chargeur mural et commença à composer un numéro. Antoine soupira, saisit sa casquette sur la console et quitta la salle sans un mot de plus. Moreau le regarda partir puis reporta son attention sur l’objet.
— Il a raison sur un point, dit-il doucement. Si on garde ça discret, on marche sur des œufs.
Élise leva les yeux de son téléphone.
— Je ne vais pas voir le ministère. Je vais voir Marc Leclerc.
Une demi-heure plus tard, elle grimpa l’échelle d’accès vers la passerelle supérieure où la liaison satellite grésillait dans le poste de communication. Le yacht blanc de Marc Leclerc était amarré à deux cents mètres, silhouette élégante sur une mer redevenue calme, alors que le ciel s’éclaircissait à l’ouest.
Il répondit dès la première sonnerie. Image nette, costume en lin clair, sourire éclatant. Derrière lui, une cabine aux boiseries claires et des documents étalés sur une table.
— Capitaine Renard. J’espérais votre appel. Que nous raconte le fond aujourd’hui ?
— Nous avons trouvé quelque chose, monsieur Leclerc. Un objet encastré dans les sédiments, près de la porte nord de la cité.
Elle lui montra la puce à l’écran. Marc se pencha vers sa caméra, ses yeux bleus plissés dans un sourire de façade.
— On dirait un vieux composant électronique.
— C’est exactement ce que c’est. Un composant datant de 1974, provenant d’un programme du CEA lié aux sondes sous-marines expérimentales.
La mâchoire de Marc se contracta imperceptiblement. Il se redressa, prit un verre d’eau sur la table, but une gorgée avant de répondre.
— Les courants, ma chère. Les courants déplacent tout. Des décennies de rejets, d’épaves, de débris d’engins. Vous êtes sous une route maritime depuis des millénaires. Ce n’est que de la pollution.
— La sonde était incrustée dans des sédiments compacts, sous une couche de concrétion d’au moins deux mètres. Elle n’a pas dérivé. Elle a été posée, ou perdue, sur place. À une époque où personne ne connaissait l’existence de cette cité.
Le sourire de Marc ne faiblit pas, mais sa voix se fit plus posée, plus méthodique.
— Élise. Vous êtes une excellente archéologue. La meilleure que j’aie financée, sincèrement. Mais ce genre de découverte marginale, les médias vont s’en emparer, et ils n’auront aucun mal à transformer votre cité antique en zone à débats démago.
— Je ne vous demande pas de la rendre publique. Je vous demande si vous savez quelque chose sur ce programme.
Le silence qui suivit fut lourd, chargé d’une énergie qu’elle ne parvint pas à déchiffrer. Marc finit par sourire de nouveau, mais quelque chose s’était durci derrière ses yeux.
— Je connais quelqu’un, au CEA, qui pourra vous aider. Je vous envoie ses coordonnées. Mais rentrez la trouvaille dans vos rapports internes. Pas de fuite.
— Bien.
— Et Élise ?
— Oui ?
— Ne creusez pas trop profondément. Certaines choses sont mieux là où elles sont.
La communication se coupa. Élise resta immobile, le téléphone encore collé à l’oreille, la phrase résonnant d’une manière déplaisante. Elle reposa l’appareil et croisa le regard de Moreau, qui attendait en bas de l’échelle.
— Alors ? demanda-t-il.
— Il dit qu’il va nous mettre en relation avec un contact au CEA.
Moreau hocha la tête.
— Tu le crois ?
— Non, dit-elle. Mais c’est une piste. Et c’est la seule qu’on ait pour l’instant.
Elle descendit l’échelle, passa devant le poste de plongée où l’équipement reposait encore, humide et en désordre, et se dirigea vers la cambuse. Elle se servit un café noir, sans sucre, et resta debout face au hublot, regardant la mer plate miroiter sous le soleil revenu. La ville était là, en dessous, avec ses rues trop propres, ses murs trop droits, et cette sonde en titane qui n’avait pas sa place dans son rêve.
Son téléphone vibra. Le nom du contact CEA apparut à l’écran avec une adresse à Cadarache. Elle sauvegarda le contact, puis envoya un message à Antoine.
« Je plonge demain matin, zone périmètre. Tiens le rapport à jour si tu veux. »
Elle attendit la réponse. Il n’en vint aucune.
Elle termina son café, reposa la tasse, et fixa l’horizon où le yacht de Leclerc se détachait à présent à contre-jour, blanc et silencieux, trop immobile pour une mer qui remuait encore par à-coups.
Elle devait creuser plus loin. Et elle savait exactement où commencer.