La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 24: Paying the Debt
L’eau froide mord la combinaison quand je bascule par-dessus le rail du zodiac. Derrière moi, le souffle régulier de Lucas dans son détendeur, et plus loin, la respiration saccadée de Sophie — trop rapide, trop fragile. Les projecteurs des plongeurs de Lefèvre balaient la colonne d’eau devant nous, silhouettes noires armées de fusils à harpon.
Ils sont huit. Peut-être dix. Ils se déploient en éventail, coupant toute route vers le conduit du réacteur.
Je lève la main. Lucas s’immobilise. Sophie se plaque contre la paroi rocheuse, ses doigts blanchis sur son propulseur.
Un plongeur se détache du groupe. Plus large, plus lent, plus arrogant. Ses palmes battent l’eau avec une autorité que je reconnais avant même qu’il n’approche son masque du mien.
Lefèvre.
Il pointe son harpon vers mon torse. Puis vers Sophie. Puis de nouveau vers moi. Le message est clair : *vous ne bougez pas.*
Je laisse le détendeur tomber de ma bouche et forme les mots lentement, articulant chaque syllabe dans l’eau. « Tu as menti. »
Sa tête penche légèrement. Il me croit en train de protester contre l’interception. Il n’a pas compris que je parle de son père, de Weybridge, de Julien Lambert.
Il approche, assez près pour échanger des signes. Sa main tranche l’eau : *retour. maintenant.*
Je secoue la tête. Il avance encore, la pointe de son harpon à moins d’un mètre de mon sternum. Le métal froid de la détente contre son gant. Je vois la tension dans son épaule — il est prêt à tirer. Pas pour tuer, pas encore. Pour blesser.
Je fais glisser la montre de Julien hors de ma poche de poitrine. Le verre terni par l’eau de mer, l’acier strié de vert-de-gris. Elle flotte entre nous, suspendue à ma sangle.
Lefèvre marque une pause. Ses yeux — visibles à travers le verre du masque — se plissent. Il connaît cette montre. Il l’a vue, enfant, au poignet d’un homme que son père traitait comme un pion.
Je porte la montre à mon visage, la tourne pour qu’il voie le cadran. Les gravures fines, presque invisibles à cette profondeur. Puis je lis à voix haute dans l’eau, chaque mot une bulle qui remonte vers la surface, vers la lumière qu’il ne reverra peut-être plus.
« *Pour É.R. — si jamais tu trouves ceci, c’est que je n’ai pas survécu.* »
Lefèvre recule d’un demi-mètre. Son harpon tremble.
Je continue. « *Ils m’ont fait signer. Weybridge. Ton père savait. Il a laissé faire.* »
Il secoue la tête. Ses mâchoires serrées trahissent le mensonge même qu’il s’est raconté pendant vingt ans : que son père n’avait pas choisi. Que Julien avait compris les risques. Que la mort n’était pas un meurtre mais un accident — un homme seul dans un réacteur instable, une vanne qui cède, un corps que la mer garde.
« *Il savait que le réacteur était instable, Élise. Il l’a envoyé quand même pour le faire taire.* »
Les mots tombent dans l’eau entre nous. Lefèvre ne bouge plus. Sa main tremble autour du fusil. Ses yeux quittent les miens, dérivent vers le cadran de la montre, comme si son père était gravé dans l’acier — comme si tout ce qu’il a construit depuis, cette mission sacrée, ce fardeau familial, n’était que la compensation d’un homme qui n’avait pas su dire non.
C’est là. La fissure.
Je laisse la montre tomber de ma main. Elle coule lentement, tournoyant, vers le fond sablonneux. Lefèvre suit son mouvement instinctivement — un réflexe de conservation, ou de culpabilité, peu importe.
L’instant suffit.
Je pousse sur mes palmes. Mon épaule heurte son torse sous le bras qui tient le harpon. Ma main droite attrape le canon du fusil et le dévie vers le haut pendant que ma gauche libère le couteau de ma cheville.
La lame s’enfonce dans le tuyau de son détendeur. Un bref sifflement d’air pressurisé. Ses yeux s’écarquillent.
Je le frappe à la tempe avec le pommeau du couteau. Pas assez fort pour tuer. Juste assez pour que la conscience le quitte.
Son corps devient lourd. Je le rattrape dans mes bras, le tourne doucement, un hommage silencieux à la dette que je viens de payer. Il n’est pas mon ennemi. Il n’a jamais été que l’héritier d’un mensonge.
Mais Julien méritait mieux qu’un accord secret. Et les cinq hommes bloqués sous le réacteur méritent mieux qu’une procédure de noyade programmée.
Je pose Lefèvre sur un surplomb rocheux. Je remonte son détendeur dans sa bouche — l’autre section est coupée, mais il survivra assez pour remonter avec ses hommes. S’ils le trouvent à temps.
Derrière moi, Lucas a déjà neutralisé deux plongeurs, les désarmant avec une efficacité tranquille. Les autres hésitent, cherchant leur commandant.
Sophie me rejoint. Son visage est pâle derrière son masque, mais ses yeux sont clairs. Elle désigne le conduit béant à trente mètres en contrebas.
Je regarde une dernière fois Lefèvre, inconscient, dérivant lentement dans le courant. La montre de Julien gît sur le sable à quelques mètres, son verre brisé contre une roche.
Une lueur. Le cadran — maintenant ouvert — révèle quelque chose que je n’avais pas vu. Une seconde gravure, à l’intérieur du boîtier.
*« J.L. — Aegis — 1987. »*
Pas une épitaphe. Une carte. Il savait qu’elle allait tomber entre mes mains. Il avait prévu que je vienne ici, que je lise ses mots, que je fasse ce qu’il n’avait pas pu faire.
Je remonte la montre dans ma main, puis je pousse vers le conduit.
Au-dessus, le premier plongeur de Lefèvre se penche sur son commandant. Des signaux lumineux commencent à clignoter dans l’eau.
Nous avons quelques minutes, pas plus.
Sophie est déjà en tête, souffle court mais déterminé. Lucas couvre nos arrières.
La ville engloutie s’ouvre devant nous, ses tours sombres et ses rues pavées silencieuses, et quelque part en dessous, un réacteur qui ne demande qu’à parler.
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