La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 26: The Grey Decision
L’eau montait autour d’eux comme une bête affamée. Les anciennes chambres d’Aegis, celles que la mer avait protégées pendant trois mille ans, se vidaient maintenant de leur air sacré pour laisser entrer le torrent. Élise Renard sentit le courant tirer sur ses palmes, sur son harnais, sur la dernière promesse qu’elle avait faite à ce lieu.
« Ventilation terminée, » dit la voix de Sophie dans son casque, hachée par la statique. « Le circuit de refroidissement s’engage. »
Renard se retourna dans l’eau trouble. Devant elle, la structure de la ville ancienne — les colonnes, les escaliers, les fresques qu’elle avait rêvé de révéler au monde — se fissurait sous la pression nouvelle. Des nuages de sédiments s’élevaient comme des fantômes entre les rues englouties.
« Ça tient ? » demanda Lucas, accroupi près de la console de contrôle. Ses gants tremblaient sur les leviers improvisés.
« Pour l’instant, » répondit Sophie, la voix blanche. « Mais nous devons remonter. Le réacteur stabilise, mais la structure autour… »
Un grondement sourd traversa la pierre. Une colonne entière bascula dans le néant, emportant avec elle un pan du portail du palais que Renard avait documenté la veille encore. Elle ferma les yeux une seconde. Un instant de deuil. Puis elle les rouvrit.
« On remonte. Tout le monde. Maintenant. »
Elle attrapa Sophie par le harnais — la femme était livide, sa respiration sifflante même dans l’intercom — et donna le signal à Lucas. Les trois corps s’élevèrent dans la colonne d’eau, traversant les lambeaux de brume qui fuyaient les salles noyées. Autour d’eux, la ville d’Aegis se taisait, ensevelie à nouveau, scellée cette fois par la main même qui avait voulu la sauver.
À mi-chemin de la surface, le premier rayon de soleil perça la surface. Renard le vit comme une promesse fragile. Mais sous l’eau, quelque chose bougeait. Des silhouettes sombres descendaient vers eux — rapides, armées.
« Contact, » souffla Lucas.
Renard sortit le couteau de sa ceinture, mais elle savait que c’était inutile. Ils étaient trois, épuisés, chargés d’un équipement de fortune. Les silhouettes étaient une dizaine au moins, en combinaisons noires, équipées de propulseurs.
« Ne tirez pas, » dit-elle dans le canal ouvert. « Nous sommes des civils. Nous remontons. »
Une voix inconnue, calme, traversa la fréquence. « Capitaine Renard. Restez immobiles. Vous êtes sous la garde de la Marine nationale. »
La Marine nationale. Pas les hommes de Lefèvre. Ceux-ci portaient des insignes qu’elle ne reconnaissait pas, des armes qu’elle n’avait jamais vues en exercice. Ils entourèrent le trio, les saisirent avec une efficacité glaciale, sans violence inutile. Sophie vacilla — un plongeur la soutint par le bras, presque avec douceur.
Ils émergèrent dans un crépuscule d’orage. La mer était grise, agitée. L’Atalante avait disparu de l’horizon. À sa place, un navire massif, aux lignes nettes, portait l’emblème de l’École Navale — mais flanqué de deux frégates que Renard ne connaissait pas.
« Vous êtes le commandement, » dit-elle à l’officier qui l’attendait sur le pont, une femme aux cheveux gris, impassible. « Vous êtes le commandement qui a laissé Lefèvre faire ça pendant des années. »
L’officier ne répondit pas. Elle fit un signe, et des marins emmenèrent Sophie sur une civière, Lucas avec elle. Renard resta seule face à la femme, gouttant sur le pont métallique.
« Capitaine Élise Renard, » dit l’officier. « Vous êtes sous arrestation à titre préliminaire. Vos actes envers la zone de fouille et vos communications non autorisées vous placent sous le coup du Code de justice militaire. »
Renard essuya l’eau de son visage. Derrière l’officier, la mer tremblait encore de la catastrophe qu’elle venait de déclencher. Aegis était morte. Mais les hommes sous le réacteur — vivaient-ils ? Elle ne savait pas. La radio grésilla dans son casque retiré.
« Je veux voir mon équipe, » dit-elle. « Et je veux savoir si les cinq hommes du réacteur sont sortis. »
L’officier ne bougea pas. « Vous serez informée en temps voulu. »
Une main se posa sur son épaule. Un officier subalterne la guida vers un compartiment étroit, sans fenêtre. La porte se referma derrière elle avec un bruit sourd. Renard resta debout, les mains vides, la gorge serrée. Dans sa poche étanche, la montre de Julien pesait contre sa cuisse. Elle la sortit, la tint sous la faible lumière.
La seconde gravure était toujours là, nette : D. R. — Aegis — 1987.
Elle ferma les doigts autour du métal froid. Quelque part sous leurs pieds, sous ce navire de guerre, une ville entière venait de mourir pour sauver cinq inconnus. Et quelque part, dans les cercles du ministère, quelqu’un avait décidé qu’elle ne devait pas raconter cette histoire.
Renard sourit, sans joie. Ils pouvaient l’enfermer. Ils pouvaient la juger. Mais la fréquence que Sophie lui avait donnée, celle gravée dans le regard de Julien, celle qui avait traversé trente ans de silence — elle n’était pas encore détruite.
Elle leva la montre à la lumière, comme si elle pouvait y lire la suite.
« À vous de jouer, » murmura-t-elle au métal. « Qui que vous soyez. »
Le navire vibra. Les moteurs s’éveillèrent. Quelque part, une sirène retentit trois fois — pas un appel, une fermeture. Et le navire fendit les vagues, emportant Renard, son équipe, et le secret d’Aegis vers un point cardinal qu’elle ne connaissait pas encore.
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