La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 27: Aftermath of Silence
La cellule mesurait trois pas de long, deux de large. Élise Renard avait déjà fait les cent vingt-quatre allers-retours qui séparaient les deux parois lorsque la porte s’ouvrit sans prévenir. La lumière crue du couloir lui fit plisser les yeux.
Un officier en uniforme bleu marine se tenait dans l’embrasure, casquette sous le bras. Il avait le visage buriné d’un homme qui avait passé sa vie en mer, mais les yeux d’un bureaucrate.
« Capitaine Renard. Le commandant vous attend. »
Elle ne bougea pas. « Et mes coéquipiers ?
— Ils sont en sécurité. Vous les verrez après l’entretien. »
Chaque fibre de son corps lui hurlait de ne pas le croire. Mais elle se leva quand même, parce que rester assise ne lui donnerait rien. L’officier la précéda dans un labyrinthe de coursives métalliques, ses pas résonnant en cadence régulière.
La cabine où on la fit entrer ressemblait à une salle de réunion standard d’un navire de guerre : table en acier inoxydable, écrans muraux éteints, chaise vissée au sol. Assise à l’autre bout, une femme d’une cinquantaine d’années en costume sombre, chemise blanche impeccable. Pas d’uniforme. Une civile.
Elle ne se leva pas. Elle ne sourit pas.
« Asseyez-vous, capitaine Renard. »
Élise s’assit. Le silence s’étira une bonne dizaine de secondes avant que la femme ne parle à nouveau.
« Je suis le docteur Verne. Je travaille pour le ministère des Armées, section Évaluation et Prospective. Vous avez entendu parler de nous ?
— Non.
— C’est le principe. »
Verne poussa un dossier ouvert vers elle. Élise y jeta un coup d’œil — une photographie de Lefèvre en uniforme, des annotations manuscrites, des tampons rouges.
« Le commandant Lefèvre a été arrêté il y a deux heures pour avoir outrepassé son mandat. Actions non autorisées, destruction de biens civils — le navire *Atalante* — et tentative de meurtre sur un agent de l’État. »
Élise leva les yeux du dossier. « Tentative de meurtre ? Sur qui ?
— Sur vous, essentiellement. Et sur les deux autres survivants de votre équipe. C’est le chef d’accusation qui tiendra. »
Elle laissa la phrase flotter entre elles. Puis elle croisa les bras.
« Et qu’est-ce que vous voulez de moi, docteur Verne ?
— Un rapport complet. Tout ce que vous avez vu, tout ce que vous avez découvert dans la cité d’Aegis, et notamment au niveau du réacteur. Vous signez un accord de confidentialité permanent. Vous ne parlez jamais de ce qui s’est passé au cours des dernières semaines. En échange, vous recevez une immunité totale pour votre intrusion dans les eaux territoriales, votre violation de la zone interdite, et le détournement d’un navire de recherche.
— Et mes coéquipiers ?
— Même offre, adaptée à leurs rôles respectifs. Sophie Lambert est dans un état critique ; elle recevra les meilleurs soins disponibles en France. Lucas Moreau retournera à la vie civile avec un dossier propre.
— M’enfin— » Élise se reprit. « Ce n’est pas une offre. C’est une menace déguisée. »
Verne haussa à peine les épaules. « C’est une offre, capitaine. La plus généreuse que vous recevrez. Nous avons retrouvé les cinq techniciens piégés près du réacteur. Ils sont sains et saufs, remontés par une équipe de secours dépêchée sur place il y a une heure. Le réacteur a été stabilisé. Votre sauvetage a fonctionné, malgré la destruction partielle du site. »
Élise sentit un poids se soulever de ses épaules — les cinq hommes étaient vivants. Mais elle n’eut pas le temps de savourer la nouvelle que Verne poursuivit.
« Tout cela est terminé. Ce qui reste de la cité sera scellé, cartographié, et classifié au plus haut niveau. Vous n’avez rien à gagner à parler, si ce n’est un procès pour espionnage industriel et une fin de carrière en prison. »
Élise regarda ses mains posées sur la table, les cuticules abîmées par le sel et la corde. Elle pensa aux visages des hommes de Lefèvre qui l’avaient pourchassée dans les couloirs sous-marins. Elle pensa à Julien Lambert, dont la montre pesait encore contre son poignet sous sa manche. Elle pensa à la fréquence planquée dans son cadran.
« Je refuse », dit-elle.
Le visage de Verne resta immobile, mais quelque chose tressaillit au coin de sa mâchoire. « Vous mesurez ce que vous faites, capitaine ?
— Très précisément. Vous voulez enterrer une ville entière parce qu’elle contient des choses que vous ne comprenez pas. Des choses que quelqu’un a mis quarante ans à cacher. La cité d’Aegis — et ce qu’elle renferme — appartient au patrimoine mondial. Le public a le droit de savoir. » Elle marqua une pause. « J’ai déjà envoyé un signal à la presse avant notre départ de l’Atalante. Vous le savez, probablement. Il est trop tard pour faire marche arrière. »
Le silence qui suivit était lourd, chargé d’une colère contenue que Verne ne laissa jamais affleurer à la surface.
« Vous ne comprenez pas la menace », dit-elle finalement.
« Expliquez-la-moi.
— Je ne suis pas autorisée.
— Alors vous ne pouvez pas me demander de taire une menace que vous refusez de décrire. »
Verne se leva. Elle ramassa le dossier et se dirigea vers la porte, puis s’arrêta, une main sur la poignée.
« Capitaine Renard. Vous avez perdu votre navire. Votre réputation est en ruines. Les autorités officielles vous considèrent désormais comme une fugitive. Nous pouvons changer tout cela en une signature. Ou geler vos comptes, révoquer vos accréditations, et vous garder en détention préventive le temps que nous trouvions une charge appropriée. »
Élise ne répondit pas.
« Je vous laisse la nuit pour réfléchir. Demain matin, je reviens chercher votre réponse. »
La porte se referma. Elle entendit le cliquetis d’une serrure électronique.
Elle resta assise un long moment, les mains à plat sur la table. Puis, très lentement, elle retroussa la manche de sa combinaison de plongée encore humide et sortit la montre de Julien Lambert de son poignet. Elle la fit tourner entre ses doigts, la lumière basse accrochant les entailles de la gravure interne.
Le nom de son père était là — gravé de sa propre main, une écriture qu’elle aurait reconnue entre mille. Elle ferma les yeux. Elle aurait donné n’importe quoi pour entendre sa voix une dernière fois. Mais il ne restait qu’un cadran muet et un intervalle de fréquence qui ne répondait à aucune station connue.
« Qu’est-ce que tu as voulu me dire, papa ? » murmura-t-elle dans l’obscurité.
La montre ne répondit pas.
Une heure plus tard, lorsque les pas dans le couloir annoncèrent le changement de garde, elle remit la montre à son poignet. Elle se leva et alla à la petite fenêtre ronde qui donnait sur la mer — une nuit opaque, sans étoiles ni horizon. Les vagues claquaient contre la coque avec un rythme régulier, presque apaisant.
Elle pensa à Sophie, quelque part dans un hôpital de bord, à Lucas peut-être en train de subir le même interrogatoire. Elle pensa aux cinq hommes qu’elle n’avait jamais vus mais qu’elle avait sauvés.
Elle pensa à la cité engloutie qui achevait de se remplir d’eau de mer, ses fresques millénaires érodées par l’air salé, ses salles désormais silencieuses pour toujours.
Une cité sacrifiée pour sauver cinq vies. Un choix qu’elle referait, encore et encore.
Mais cela ne voulait pas dire qu’elle était prête à le laisser disparaître sous un tampon de classification.
Elle s’assit par terre, dos contre la paroi métallique, le froid du navire traversant sa combinaison. Elle remonta ses genoux contre sa poitrine, et elle attendit le matin.
La nuit avança sans que le sommeil vienne.
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