La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 36: Aftermath of Truth
Il n’y avait pas de lumière dans les yeux d’Hades. Juste le vide laiteux d’un homme qui avait décidé que sa propre mort était un détail administratif.
Renard lâcha le pistolet vide. Elle était à genoux, le sang d’une entaille au front coulant dans son œil gauche, et le sol vibrait déjà — un grondement sourd qui montait des profondeurs du fjord, comme si la terre elle-même commençait à digérer le secret qu’elle portait depuis soixante ans.
Hades — Vidal — Auguste Vidal, quel que soit le nom que la folie lui avait laissé — se releva dans un râle. Sa main droite pendait, cassée au poignet quand elle avait brisé sa prise sur le déclencheur. Mais la gauche tenait encore un petit cylindre de titane, pas plus gros qu’un tube de rouge à lèvres. Le déclencheur manuel.
— Trop tard, murmura-t-il. La séquence est amorcée. Tu ne peux pas l’arrêter. Personne ne peut…
Il appuya.
Le cylindre émit un déclic sec. Rien d’autre. Une lumière rouge clignota trois fois sur sa surface lisse, puis s’éteignit.
Vidal fronça les sourcils. Appuya encore. Toujours rien.
— Qu’est-ce que… ?
Renard se releva. Sa jambe droite protesta, mais elle tint bon.
— Ce n’est pas le déclencheur, dit-elle. C’est une télécommande de porte de garage.
— Quoi ?
Elle ne lui accorda pas plus d’explication. Elle avait besoin qu’il soit déstabilisé une seconde. Une seule.
Vidal jeta le cylindre et plongea vers elle — pas avec la technique d’un homme de son âge, mais avec la vélocité d’un prédateur qui avait passé sa vie à se perfectionner. Sa main valide attrapa le col de sa combinaison de maintenance, et il la projeta contre la console principale.
Renard heurta le métal avec un bruit sourd. L’air quitta ses poumons. La lumière vacilla au plafond de la caverne.
— Ce n’était pas un leurre, gronda-t-il en s’approchant, respirant avec difficulté. La séquence est enclenchée dans le réacteur lui-même. Même si je meurs, elle suit son cours. Dans soixante-douze heures, la résonance…
— Je sais combien de temps il reste, coupa Renard.
Elle se jeta de côté quand il tenta de l’écraser contre le sol. Roula. Se releva. Sa main trouva quelque chose sur la console — un tournevis plat, abandonné par un technicien qui n’avait jamais su pourquoi l’on installait une inspection magnétique dans un abri sous-glaciaire.
Elle le serra contre sa paume.
Vidal la chargea de nouveau. Cette fois, elle ne l’esquiva pas. Elle attendit qu’il soit à portée, puis pivota — un mouvement appris non pas dans les manuels d’archéologie marine, mais dans les cours de combat rapproché qu’elle avait pris à Brest, il y a vingt ans, pour une femme qui voulait être prise au sérieux sur les épaves récentes.
Le tournevis entra entre sa deuxième et troisième côte. Pas profond — il suffisait de la douleur, de la surprise.
Vidal hoqueta. Ses yeux s’écarquillèrent, non par la blessure, mais par la pure offense de se voir pénétré par un outil de maintenance.
Il balaya sa main valide en un arc large, attrapa Renard par les cheveux et la tira vers lui. Elle laissa échapper un cri. Il la projeta contre la paroi de la caverne, et cette fois le monde chancela.
Elle tomba. Le sol trembla plus fort. De la glace et de la roche se détachèrent du plafond — pas encore un effondrement mais un avertissement.
Renard leva la tête. Vidal titubait vers elle, la main plaquée sur sa poitrine. Le sang coulait entre ses doigts maigres.
— Tu ne peux pas… la séquence…, haleta-t-il.
— C’est toi qui ne peux pas, dit-elle.
Elle regarda au-delà de lui. Sur la console, au-dessus du panneau de contrôle principal, un voyant orange clignotait à un rythme régulier. La séquence d’amplification. Le cauchemar que Sophie avait codifié dans ses fichiers, dans sa dernière contribution à l’humanité — une liste de codes de contournement, de portes dérobées, de mains courantes d’urgence laissées par les ingénieurs des années soixante qui n’avaient eux-mêmes jamais voulu construire cette arme.
Sophie avait compris ce que Vidal n’avait jamais voulu admettre : une machine conçue pour détruire porte toujours en elle le chemin de sa propre neutralisation. Il suffisait d’être près du panneau.
Renard rampa vers la console. Vidal essaya de la suivre, mais sa blessure le fit trébucher. Il s’effondra à quelques mètres d’elle, les yeux toujours en feu.
— Quatre-vingt-dix secondes, dit Renard, plus pour elle-même que pour lui. Quatre-vingt-dix secondes pour tout couper.
Elle ouvrit le panneau de la console d’un coup de talon. Derrière, des dizaines de câbles fibre optique et des relais en cuivre archaïques s’entremêlaient — une cathédrale de compétences techniques de deux époques différentes, assemblées par des fanatiques successifs qui ne s’étaient jamais compris.
Le fautif de Sophie était à quatre endroits possibles. Renard ferma les yeux. Elle l’entendait encore — la voix un peu trop calme, un peu trop rapide, celle qu’elle prenait quand elle énonçait un protocole mortel.
*— Le réseau est le piège. On ne coupe pas la résonance en la neutralisant — on l’affame. Coupe l’alimentation du manteau géothermique d’abord. Ensuite les générateurs de secours, mais jamais dans l’ordre inverse. Et surtout, surtout, tu ne touches jamais au relais principal tant que tu n’as pas vidé les condensateurs, ou tu incendies le réseau entier.*
Renard trouva le premier câble : une gaine blanche marquée d’un code à l’encre presque effacée. Elle le tira.
Un fracas électrique déchira l’air. Les lumières vacillèrent. Le grondement monta d’un cran.
Vidal rit.
— Tu vas faire sauter la caverne entière. Tu vas tuer les tiens.
— Je sais.
Renard tira le deuxième câble. Un autre. Une décharge la parcourut — elle sentit ses dents crisser, son cœur tanguer. Mais elle continua.
Le panneau principal s’éteignit. Puis se ralluma partiellement. Les voyants d’alarme se succédaient dans une chorale rouge.
Elle ouvrit le boîtier des condensateurs et trouva les drains. Trois. Elle les tourna simultanément.
Le sol bougea véritablement cette fois.
Vidal cria quelque chose qu’elle n’entendit pas — le bruit était devenu une avalanche de son, le grondement du glacier en train de se fracturer au-dessus d’eux. Des blocs de béton tombèrent du plafond. Un d’eux frappa la console entre elle et Vidal, séparant la scène en deux hémisphères de destruction.
Elle regarda à travers la brèche.
Hades était à genoux, le sang coulant de sa poitrine et de sa bouche. Il ne semblait plus en colère, non — plus vraiment humain. Il la regardait avec une sorte de curiosité détachée, comme un collectionneur observant un spécimen qui venait de briser son bocal.
— Tu crois que c’est fini ? dit-il, le son à peine audible.
— Oui, dit Renard. Pour cette fois.
Elle quitta la console. Derrière elle, un sifflement de plus en plus aigu commençait à percer le grondement : l’évacuation d’urgence du fluide caloporteur alimentant tout le complexe. Dans une minute, les turbines ralentiraient. Dans deux, la résonance cesserait de gagner en amplitude. Mais la libération de pression créerait une secousse tectonique localisée — pas un séisme majeur, pas un tsunami, juste un tremblement violent et localisé qui ferait plier les structures.
Tout ce qui était creux s’effondrerait.
Et une caverne de trois kilomètres sous un glacier, remplie de métal et de vide, était très creuse.
« — Yann ! » hurla-t-elle dans le canal de communication de son équipe. « Tout le monde ! On dégage !
— Élise ? On t’entend à peine, la ligne est brouillée. On est au niveau 3, en réserve.
— Montez. Montez maintenant. On a quatre minutes avant que la grotte ne nous tombe dessus.
— Et Hades ?
Renard courut dans le couloir sombre. Ses bottes claquaient sur le métal. L’air était lourd, saturé de chaleur et de poussière.
— Il est resté avec sa création.
Elle atteignit l’ascenseur de service et martela le bouton. Le panneau indiquait qu’il était en descente. Trop lent.
— Le puits est trop risqué, décida-t-elle. Niveau 7, tu passes par la galerie d’aération nord.
Yann ne discuta pas. C’était pour cela qu’elle l’aimait — pour cela qu’elle le commandait. Quand le monde se fissurait, il suivait ses ordres d’abord et réfléchissait après.
La secousse arriva comme une déferlante.
Le sol se souleva sous ses pieds, la projeta contre la paroi du couloir. Un fracas monstrueux emplit ses oreilles : le glacier entier protestant, se déchirant, libérant l’air comprimé que des décennies d’infrastructures avaient piégé. Les lampes du couloir moururent une à une.
Elle rampa dans le noir.
Le son rugissait, impossible à source, omniprésent. Sa main trouva une échelle d’entretien, froide, couverte de glace et d’huile. Elle monta.
Un panneau grillagé au-dessus d’elle. Elle le poussa — coincé pendant une seconde suffocante, puis il céda dans un gémissement de métal tordu.
L’air glacé de la Norvège la frappa comme un coup de poing.
Elle était dehors sur une corniche naturelle, à un demi-kilomètre au-dessus des eaux sombres du fjord. Derrière elle, la face du glacier se fissurait lentement, des pans entiers de glace tombant avec des détonations de falaise qui s’effondre.
« — Yann ! Bastien ! » appela-t-elle.
Une voix faible, grésillante.
« — On est là. Rive est. L’hélibloc est en train de se faire arracher, on a lancé les zodiacs.
— Compte sur moi.
Elle descendit la pente en une glissade désordonnée, laissant la gravité faire la moitié du travail. Plus bas, elle vit trois silhouettes se détacher sur l’eau sombre, remontant vers elle sur la ligne de flottaison avec un bateau gonflable.
La montagne grogna derrière elle. Elle ne se retourna pas.
Elle atteignit l’embarcation au moment où la première vague d’air souffla de l’entrée du tunnel, soulevant une colonne d’écume. Bastien attrapa son bras et la tira à bord. Yann démarra le moteur.
Ils ne parlèrent pas. Ils regardèrent la montagne glaciaire s’effondrer dans le fjord — pas un rugissement de triomphe, juste un long soupir granitique qui dura près de deux minutes avant que les échos ne meurent sur les falaises opposées.
Quelque part sous tout ce tonnage de pierre et de glace, Auguste Vidal rejoignait son usine au panthéon des secrets jugés trop dangereux pour continuer d’exister.
Renard s’assit au fond du nauvire. Elle tremblait. Le froid, la fatigue, la vérité — impossible de trier.
Yann coupa le moteur. Ils dérivaient tranquillement au centre du fjord.
« — Et maintenant ? demanda-t-il.
Renard ferma les yeux. La lumière du soleil de minuit filtrait à travers ses paupières closes comme une promesse minuscule.
« — Maintenant, dit-elle, on rentre chez nous. Et on raconte tout.
Elle rouvrit les yeux. La montagne était calme. L’eau, ridée de moutons.
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