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La Condition du Comte

Lire le chapitre 1: The Proposal

La pluie de mai tambourinait contre les vitres du petit salon quand le majordome annonça le visiteur. Clara releva les yeux de sa couture, les doigts crispés sur l'étoffe.

« Un M. Sterling, mon père étant indisponible, il demande à vous parler, Mademoiselle. »

Elle n'attendait personne. Les créanciers, oui, mais ils frappaient toujours à la porte de service, jamais au perron principal. Celui-ci devait donc être d'une autre espèce.

« Faites-le entrer. »

L'homme qui franchit le seuil n'avait rien du solicitor besogneux qu'elle imaginait. Grand, sec, habillé d'un noir impeccable qui semblait absorber la lumière grise du jour, il portait son regard comme on porte une lame : avec précision et sans chaleur. Il tenait un portefeuille de cuir sous le bras, mais ne fit aucun geste pour l'ouvrir avant d'être invité à s'asseoir.

« Mademoiselle Ashworth, dit-il avec une inclinaison de tête minimale. Je suis Julian Sterling, du cabinet Sterling et Morse. Je vous prie d'excuser cette intrusion, mais votre père m'a été recommandé comme un homme de confiance. »

Clara resta debout. Elle avait appris, dans les trois années depuis la mort de sa mère, que s'asseoir en premier dans une conversation d'affaires était un signe de faiblesse.

« Mon père est souffrant, monsieur. Si vous avez des affaires à traiter, vous les traiterez avec moi ou pas du tout. »

Un silence. Sterling la scruta, et elle soutint son regard sans ciller. Ses yeux étaient d'un brun sombre, presque noir, et elle y décela quelque chose de calculé qui la mit immédiatement sur ses gardes.

« Fort bien. Votre franchise m'épargnera des circonlocutions inutiles. Je viens au sujet d'Ashworth Park. »

Le nom de la propriété la frappa comme une gifle. Elle parvint à garder un visage neutre, mais ses mains se serrèrent dans les plis de sa robe.

« Ashworth Park n'est pas à vendre, monsieur.

— Je n'ai nullement l'intention de l'acheter. »

Il posa son portefeuille sur la table basse, l'ouvrit d'un geste précis, et en sortit une liasse de documents qu'il aligna avec un soin maniaque. Clara vit la crête de sa famille - le lévrier et le chêne - estampée sur l'un d'entre eux. C'était l'acte de propriété.

« Ashworth Park est hypothéqué à hauteur de douze mille livres auprès de Lord Umbridge, dit-il sans la regarder, occupé à ordonner ses papiers comme un soldat range son arsenal. Les intérêts courent depuis dix-sept ans. Votre père a emprunté trois mille livres à la mort de votre grand-père, puis davantage, année après année, pour maintenir le domaine. »

Clara sentit le sang quitter ses joues. Douze mille livres. Elle savait que la dette était considérable - son père, dans ses moments de lucidité, avait parfois laissé échapper des fragments de vérité en parlant de « la pluie et du beau temps », comme il disait pour désigner les créanciers. Mais douze mille livres, c'était plus qu'elle n'avait osé imaginer. C'était la valeur même de la propriété.

« Votre information est erronée, monsieur. Mon père me tient informée de nos affaires. »

Sterling leva enfin les yeux vers elle. Il avait un visage anguleux, des pommettes hautes qui lui donnaient un air presque ascétique, et une bouche fine dont les commissures ne semblaient jamais avoir connu le sourire.

« Votre père vous tient informée des affaires que vous pouvez régler, mademoiselle. La dette d'Ashworth Park n'est pas de celles-là. Le contrat de prêt stipule qu'à défaut de paiement intégral à l'échéance du 15 juin prochain, Lord Umbridge entrera en possession de la propriété. »

Le 15 juin. Dans un mois, pensa-t-elle. Un mois à compter de ce jour.

« C'est impossible, murmura-t-elle. Mon père n'aurait jamais...

— Votre père a signé l'avenant il y a deux ans, pendant sa maladie. Il n'était peut-être pas en état de comprendre la portée exacte de cet acte. Quoi qu'il en soit, il est légalement contraignant. »

Il poussa un document vers elle. Clara le prit, les doigts tremblants, et lut. L'écriture de son père, oui, cette cursive ample et désordonnée qu'elle reconnaissait entre toutes. La signature était suivie d'un paragraphe qu'elle dut lire deux fois pour en saisir le sens : à défaut de remboursement complet à la date indiquée, la propriété, les terres et tous les droits afférents reviendraient à Lord Umbridge.

« Pourquoi venez-vous me voir ? demanda-t-elle, la voix plus rauque qu'elle ne l'aurait voulu. Quel intérêt avez-vous dans cette affaire ?

— Je représente les intérêts de Lord Umbridge. »

Elle releva la tête, l'incrédulité peinte sur ses traits.

« Alors vous êtes l'ennemi.

— Je suis un professionnel, mademoiselle. J'ai été mandaté pour recouvrer une dette. Mais j'ai également un mandat d'une autre nature. »

Il marqua une pause, comme pour mesurer l'effet de ses mots, puis sortit une autre enveloppe de son portefeuille. Celle-ci portait le sceau du cabinet Sterling et Morse, et il la déposa devant elle sans la décacheter.

« Lord Umbridge m'a donné pleins pouvoirs pour négocier un règlement. Il préférerait ne pas saisir la propriété - une saisie lui coûterait en frais et en délais ce qu'il pourrait récupérer. Il m'a autorisé à proposer un arrangement à la famille Ashworth. »

Un arrangement. Clara ne s'asseyait pas, mais elle dut s'appuyer d'une main sur le dossier d'une chaise pour ne pas chanceler.

« Quel arrangement ?

— Le mariage. »

Le mot tomba dans le silence de la pièce comme une pierre dans une eau morte. Clara le regarda, cherchant la trace d'une plaisanterie. Il n'y en avait aucune.

« Vous êtes fou, articula-t-elle, ou cruel, ou les deux.

— Ni l'un ni l'autre, mademoiselle. Je vous demande de m'écouter avant de juger. »

Il parlait avec une lenteur calculée, pesant chaque mot comme s'il rédigeait un contrat. « Lord Umbridge a besoin de liquidités, pas d'une propriété qui exigerait des travaux considérables avant de pouvoir être revendue. Vous avez besoin de douze mille livres. J'ai besoin d'une épouse. »

Clara resta un instant figée. Puis elle éclata d'un rire amer.

« Vous ? Vous parlez de mariage ? C'est donc cela, votre arrangement ? Vous épouseriez une parfaite inconnue pour racheter la dette de son père ?

— Précisément. »

Il ne souriait pas. Il ne faisait que la regarder avec cette même intensité calme, comme un joueur d'échecs examinant l'échiquier avant le premier mouvement.

« J'ai trente-quatre ans, mademoiselle. J'ai bâti un cabinet respectable et je souhaite désormais établir une maison. Je n'ai ni le temps ni l'inclination pour les jeux du mariage sentimental. Vous, vous avez un nom, une éducation, et une propriété que vous désirez préserver. Nous pourrions nous être mutuellement utiles. »

Clara recula d'un pas, les mains serrées devant elle pour cacher leur tremblement.

« Vous êtes insultant, monsieur. Vous entrez dans ma maison, vous me parlez de mon père comme d'un incapable, et vous osez me proposer un mariage comme on propose un contrat de marchandise ?

— C'est exactement ce que c'est, mademoiselle. Je serais malhonnête de vous laisser croire autre chose. »

Il se leva, ramassa lentement ses documents, les rangea dans son portefeuille avec le même soin méticuleux qu'à son arrivée. Ce n'est qu'en tendant la main vers l'enveloppe qu'il n'avait pas ouverte qu'il fit un geste plus brusque — et pour la première fois, Clara remarqua une cicatrice qui lui barrait le dos de la main droite, une ligne pâle d'environ trois pouces, visible au bord du gant qu'il retira. Elle suivit la marque du regard, et il surprit son attention.

Il ne dit rien, ne fit aucun geste pour cacher sa main, mais quelque chose dans son expression se figea — un durcissement à peine perceptible de sa mâchoire, une ombre qui passa dans ses yeux.

« L'enveloppe contient les termes de la proposition, dit-il d'une voix neutre. Vous y trouverez la répartition des biens, les conditions du contrat, et la liste des sommes que je suis disposé à régler immédiatement. Lisez-la à tête reposée. Si vous décidez que la proposition vous intéresse, faites-moi porter un mot à mon cabinet. Sinon... »

Il laissa la phrase en suspens, et Clara comprit le sens implicite : sinon, Ashworth Park tomberait entre les mains de Lord Umbridge à la fin du mois.

« Vous croyez que je vais me vendre ainsi ? demanda-t-elle, la voix tremblante malgré elle.

— Je ne crois rien, mademoiselle. Je vous offre une porte de sortie. Le reste vous appartient. »

Il inclina la tête une dernière fois et se dirigea vers la porte. Sous l'arc du salon, là où la lumière du jour mourrait et où l'ombre jetterait un voile sur son visage, il s'arrêta et se retourna.

« Il n'y aura pas d'autre proposition après celle-ci, mademoiselle Ashworth. Vous comprendrez que Lord Umbridge ne m'a pas accordé une longue patience. Réfléchissez vite. »

Puis il disparut dans le couloir, et Clara demeura seule, l'enveloppe posée sur la table blanche, entre les tasses de thé intactes et l'éclat terne de l'argenterie que sa mère avait un jour reçue en dot.

Elle la regarda longtemps, cette enveloppe, comme on regarde un animal dangereux qu'on ne comprend pas. Puis elle la prit, l'ouvrit d'une main qu'elle s'efforça de rendre ferme, et commença à lire.

Les termes étaient d'une précision glaciale. La dot réglée avant la cérémonie. La propriété resterait à son nom, mais la gestion conjointe serait confiée au nouveau couple. Aucune obligation de vie conjugale explicite — le mot « devoirs » apparaissait, barré, remplacé par une clause vague sur « le respect mutuel des convenances ». Une chose était claire : cet homme avait rédigé ce contrat comme on rédige un testament, avec la même sécheresse et la même attention à chaque détail.

Et au bas de la dernière page, dans une écriture anguleuse et fine, une ligne qu'elle lut trois fois :

« Le contrat prendra fin au bout de douze mois. À l'issue de cette période, mademoiselle Ashworth sera libre de reprendre sa vie, à condition de m'avoir remboursé la somme avancée, sans intérêts. »

Sans intérêts. Un prêt, en somme, habillé en mariage pour éviter le scandale et la perte de sa propriété. Elle ne savait pas si elle devait rire ou pleurer devant ce qu'il fallait bien appeler une générosité calculée.

Mais la date — le 15 juin — la suivait comme une ombre. Elle regarda par la fenêtre le parc ruisselant, les chênes centenaires que son arrière-grand-père avait plantés après la bataille de côte-à-côte, les pelouses où elle avait appris à monter quand elle avait six ans. Tout cela valait-il son nom ? Valait-il une année de sa vie auprès d'un inconnu aux mains scarifiées et au regard de glace ?

Elle n'entendit pas le pas de son père dans le couloir. Il apparut dans l'encadrement de la porte, appuyé sur sa canne, le visage plus pâle que jamais : trois ans de maladie l'avaient consumé, et dans ses yeux fiévreux elle vit la question qu'il ne poserait pas.

« Qui était-ce, Clara ? »

Elle referma les documents et les glissa dans son réticule d'un geste si naturel que son père ne s'aperçut de rien.

« Personne, Papa. Un huissier. Je m'en occupe. »

Il la regarda un long moment, hésita, puis acquiesça d'un hochement las et retourna dans sa chambre. Clara resta face à la fenêtre, le cœur cognant dans sa poitrine, la voix de Sterling résonnant encore en elle.

Un mois. Ashworth Park tenait sur un mois, et cet homme au visage de marbre tenait entre ses mains les reins de leur destin.

Elle ne savait pas encore ce qu'elle répondrait. Mais elle savait que cette décision, quelle qu'elle fût, la suivrait jusqu'à la fin de sa vie.