La Condition du Comte
Lire le chapitre 30: The Final Demand
La salle de bal des Umbrey résonnait encore des échos du triomphe lorsque la porte principale s’ouvrit avec une lenteur théâtrale. Les conversations cessèrent comme si l’on avait coupé le souffle de l’assemblée. Lady Eastleigh, en robe de velours noir, traversa la foule sans hâte, son regard fixé sur Julian comme un corbeau sur sa proie.
Julian se figea. Clara sentit sa main se serrer autour de son bras, un réflexe de défense, mais il n’esquissa aucun geste de recul.
— Lord Ashworth, dit Lady Eastleigh d’une voix claire qui portait jusqu’aux lustres. J’ai une déclaration à faire, et je pense qu’il est temps que votre jeune épouse entende la vérité.
Un murmure parcourut les invités. Clara ne laissa rien paraître, mais son cœur battait plus vite sous le corset.
— Lady Eastleigh, répondit Julian avec un calme étudié, cette soirée ne se prête pas à vos fantaisies. Si vous avez des affaires à discuter, mon bureau vous est ouvert demain à dix heures.
— Oh, mais il ne s’agit pas d’affaires, milord. Il s’agit de votre mariage. Votre véritable mariage.
Clara vit les visages autour d’eux se tourner, avides, les sourires forcés céder la place à des regards perçants. Elle lâcha le bras de Julian et prit une petite avance.
— Lady Eastleigh, dit-elle avec une courtoisie glaciale, je vous prie de respecter l’hospitalité de ma famille. Quoi que vous ayez à dire, la rue n’est pas le lieu.
— Votre famille ? Oh, ma chère enfant, c’est justement ce que je viens contester. Vous vous êtes installée dans une maison qui ne vous revient pas. Vous avez épousé un homme qui n’était pas libre de vous épouser.
Le silence était maintenant total. Quelqu’un laissa tomber une fourchette, et le bruit retentit comme un coup de pistolet.
— Mon mariage avec Lord Julian fut célébré en 1811 à la chapelle de St. Margaret, à Norwich. L’annulation que sa famille obtint un an plus tard ? Fausse. Obtenue par la corruption d’un ecclésiastique vénal. Ce mariage est valide, et je suis, et j’ai toujours été, la comtesse d’Ashworth.
Julian s’avança, une colère sourde dans la voix :
— C’est un mensonge éhonté. L’annulation a été accordée par le consistoire, signée par trois évêques. Vous le savez pertinemment, vous étiez présente au prononcé.
— J’étais présente à un simulacre de justice, répondit Lady Eastleigh. Votre père, ce cher comte, avait payé pour que les témoignages soient rédigés d’avance. Les évêques ont signé ce qu’on leur présentait, sans jamais examiner mon cas.
Elle tira d’une pochette un parchemin qu’elle déploya d’un geste lent, révélant une écriture dense et des sceaux.
— Voici la copie de ma plainte originale, déposée devant la cour ecclésiastique de Canterbury. Et voici la déposition d’un greffier qui témoigne de la fraude.
Un homme âgé, au fond de la salle, poussa un cri étouffé. Clara reconnut sir Wilfred Halsey, le doyen de la faculté de droit de Norwich, qui avait été, des années plus tôt, un ami de son père.
— Je ne sais rien de ce document, dit Julian, mais je sais ceci : vous êtes partie. Vous avez disparu trois jours après la cérémonie, en emportant la cassette de bijoux de ma mère. Vous avez signé une renonciation contre une rente de deux mille livres par an.
— On m’y a contrainte, répliqua Lady Eastleigh, les yeux brillants. Votre père m’a menacée de ruiner ma famille si je refusais. Il m’a enfermée dans une chambre à la campagne pendant une semaine, jusqu’à ce que je signe. Aujourd’hui, je réclame ce qui me revient.
La foule se resserra, formant un cercle autour des trois protagonistes. Clara sentit le regard de Julian sur elle, un appel muet. Elle ne savait que trop bien ce qu’il voulait lui dire : tout cela allait ruiner sa carrière. Un homme soupçonné de bigamie, même innocent, ne siégerait jamais au Parlement.
— Lady Eastleigh, dit Clara d’une voix posée, tandis qu’une idée lentement se faisait jour dans son esprit, permettez-moi de poser une question simple. Vous réclamez le titre d’épouse de Lord Julian. Mais que demandez-vous, au juste ? Le rang ? Une pension ? Une demeure ?
Lady Eastleigh eut un sourire mince :
— Je demande la reconnaissance de mon statut. Et une indemnité proportionnelle aux années de silence que l’on m’a imposées. Dix mille livres.
Un souffle parcourut l’assistance. Clara vit Julian serrer les mâchoires ; il ne possédait pas cette somme, et tout le monde le savait. Le procès contre Umbridge avait laissé des marques.
— Et si nous prouvions que votre plainte est infondée ? demanda Clara. Si nous produisions le décret d’annulation original, en bonne et due forme ?
— Produisez-le, répliqua Lady Eastleigh. Saviez-vous que votre mari l’a brûlé ? Non, souvenez-vous, il est allé à Norwich, après la mort de son père, et il a détruit tous les documents du comte. Un geste de honte, sans doute. Mais un geste irréversible.
Julian pâlit. Clara sentit le sang quitter son propre visage.
— C’est vrai ? murmura-t-elle.
— J’ai brûlé les papiers de mon père, oui, dit-il enfin. C’était un homme cruel. Je voulais effacer toute trace de ses machinations.
— Et il n’en existe aucune autre copie ?
— Je n’ai jamais cherché à m’en assurer.
Lady Eastleigh haussa une épaule, satisfaite.
— Voilà donc la situation, madame Ashworth. Votre mariage repose sur un document disparu. Et moi, j’ai le temps et les moyens de faire traîner cette affaire devant les tribunaux jusqu’à ce que vous soyez ruinés par les frais, ou jusqu’à ce que votre cher Julian renonce à son siège pour se défendre. Choisissez votre danse.
Elle fit une révérence appuyée et se tourna vers la sortie, mais Clara la retint d’une phrase :
— Vous avez parlé de ma famille, tout à l’heure. Vous avez dit que je m’étais installée dans une maison qui ne me revenait pas. Vous saviez que mon père était le vicomte de Wearmouth.
Lady Eastleigh marqua un temps d’arrêt, méfiante.
— Et alors ?
— Et alors, si l’annulation a bien été obtenue par la corruption de votre famille, le décret original devait être contre-signé par mon propre aïeul, qui était alors le juge ecclésiastique de la province de Canterbury. Un homme qui, je vous prie de le croire, ne signait jamais rien sans en garder une double copie.
Le visage de Lady Eastleigh se ferma légèrement.
— Vous mentez.
— Je n’ai jamais mis les pieds dans la bibliothèque de mon grand-père. Elle a été fermée à sa mort, par respect. Mais je me souviens très bien qu’il conservait des copies de tout ce qu’il signait, dans son « registre des causes ». Et ce registre est resté dans le coffre de la maison. La maison que mon père a fuie pour dettes, mais dont je connais chaque pierre.
Clara se tourna vers Julian. Il la regardait comme s’il la voyait pour la première fois, avec un mélange d’effroi et d’espoir.
— Nous partons demain pour Wearmouth Manor, dit-elle. Nous ouvrirons le coffre, et nous trouverons ce registre.
Lady Eastleigh éclata d’un rire glacé :
— Votre domaine a été vendu aux enchères à l’automne dernier, ma chère. Vous n’avez plus aucun droit.
Clara sentit son sang se glacer. C’est vrai. Elle avait oublié. La maison de son enfance était passée entre les mains d’un marchand londonien qui en avait fait une simple possession de plus.
Mais Julian prit alors la parole, d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas :
— Acheté. Je l’ai rachetée le mois dernier, sous le nom d’une fiducie. Je n’avais pas osé vous le dire, Clara. J’attendais la fin du contrat.
L’assistance retint son souffle. Lady Eastleigh, pour la première fois, parut désarçonnée.
Julian s’approcha d’elle, ses yeux sombres plantés dans les siens :
— Nous fouillerons ce coffre ensemble, si vous le voulez. Et si mon mariage est invalide, alors vous obtiendrez ce que vous demandez. Mais si le registre existe, et il existe, alors vous porterez les frais de cette calomnie devant les tribunaux, vous et les alliés d’Umbridge que vous servez.
Il marqua une pause.
— À moins, bien sûr, que vous préfériez vous retirer ce soir, et que nous oublions tout. Pour l’instant.
Lady Eastleigh le dévisagea, puis tourna les talons sans un mot. La porte claqua derrière elle, et la foule se mit à murmurer comme un nid de guêpes.
Clara se pencha vers Julian :
— Vous avez acheté Wearmouth ?
— Je voulais vous surprendre, dit-il, le souffle court. Je voulais vous offrir quelque chose qui vous appartienne vraiment, le jour où nous déciderions de continuer ou non.
Elle saisit sa main dans la sienne :
— Alors, allons-y dès l’aube. Et cette fois, nous ouvrirons ce coffre ensemble.
Elle ne dit pas l’autre pensée qui la traversait. Le registre de son grand-père contenait peut-être bien plus que la preuve de l’annulation de Julian. Son aïeul avait été témoin de tant de causes, consigné tant de secrets. Il allait falloir fouiller prudemment, car certaines révélations, une fois sorties, ne se laissaient jamais recacher.
Et quelque part, dans un recoin de sa mémoire, elle se souvint que son père avait parlé, un soir d’ivresse, d’une seconde clé – une clé qui ne correspondait pas au coffre principal. Une clé qu’il disait avoir enterrée, « là où personne ne la chercherait ». Elle ignorait où cela pouvait être. Mais elle savait qu’il fallait la trouver avant quelqu’un d’autre.
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