La Condition du Comte
Lire le chapitre 31: The Proof
L'aube n'avait pas encore percé l'horizon lorsque la voiture s'arrêta devant les grilles de Wearmouth Manor. Clara descendit la première, le gravier crissant sous ses bottines, et leva les yeux vers la façade de pierre grise qui se découpait dans la lumière laiteuse. Julian la rejoignit, son manteau sombre froissé par les heures de route.
« Vous êtes certaine que votre père conservait des documents ici ? demanda-t-il en ajustant ses gants.
— Il gardait tout, répondit Clara en marchant vers la porte. Chaque lettre, chaque acte, chaque décret. Il disait que la paperasse était l'armure des pauvres. »
La porte principale s'ouvrit sur un vestibule poussiéreux. Clara s'arrêta net, une main sur la rampe de l'escalier.
« Attendez. Mon père avait une cachette. Une planche du plancher, sous le bureau de sa bibliothèque. Il m'avait montrée une fois, quand j'étais enfant. Il m'avait fait promettre de ne jamais en parler. »
Julian la suivit dans la bibliothèque. Les rayonnages vides témoignaient des ventes successives, mais le bureau massif d'acajou trônait toujours au centre. Clara s'agenouilla et fit glisser ses doigts sur le parquet, cherchant une irrégularité.
« Il disait que le bois parlait. Que chaque nœud racontait une histoire. »
Ses doigts s'arrêtèrent sur une planche légèrement plus claire. Elle sortit un coupe-papier de sa poche et le fit glisser dans l'interstice. Le bois céda avec un grincement.
Sous la planche, une boîte de fer rouillée. Clara l'ouvrit d'une main tremblante. À l'intérieur, des lettres jaunies, un médaillon, et — enveloppé dans un tissu de lin — un parchemin plié en quatre.
Elle le déplia. Le sceau de l'Église d'Angleterre brillait encore, encré de cire rouge. Les mots « Décret d'annulation » s'étalaient en lettres calligraphiées.
« Mon Dieu », murmura Julian derrière elle.
Clara se releva et lui tendit le document. Ses yeux coururent sur le texte, puis s'arrêtèrent sur la signature.
« C'est bien le décret, dit-il. Daté du 12 mars 1811. Il est authentique.
— Attendez », dit Clara, une main posée sur le parchemin avant qu'il ne le referme. « Il y a une clause en marge. »
Elle tourna le document vers la lumière de la fenêtre. En écriture minuscule, presque effacée : « Obtenu en échange de l'abandon des charges portées contre le signataire, lesdites charges n'ayant jamais été déposées auprès de la cour ecclésiastique. »
Clara relut la phrase trois fois. Le sang lui battait aux tempes.
« Julian. Votre annulation n'était pas volontaire. »
Il la regarda, le visage pâle. « Qu'est-ce que vous dites ?
— Votre famille... celle d'Eastleigh. Ils ont obtenu ce décret en vous menaçant de fausses accusations. Vous n'avez pas signé par choix. Vous avez signé sous la contrainte. »
Elle lui remit le document, et il le relut en silence, ses traits se durcissant à mesure qu'il comprenait.
« Mon père me l'avait caché, poursuivit Clara. Il avait dû apprendre la vérité et conserver cette preuve, au cas où. Il m'avait dit qu'il y avait des secrets qu'on ne devait jamais ensevelir. »
Julian roula le parchemin avec soin. « Si nous présentons cela à un tribunal, ils diront que c'est un faux.
— Non. Regardez le sceau. Il est authentique. Et le notaire qui l'a certifié... » Clara retourna le document. « Maître Aubrey. Le même notaire qui certifie aujourd'hui les actes de la famille Eastleigh. »
Julian s'immobilisa. « Maître Aubrey. Le père de l'actuel notaire de Lady Eastleigh.
— Exactement. Il y a une chaîne de preuves ici, Julian. Ce document prouve que Lady Eastleigh savait que l'annulation était frauduleuse. Elle a épousé votre frère en connaissance de cause. »
Un silence s'étendit dans la pièce poussiéreuse. Clara regardait le visage de Julian, les lignes de fatigue qui s'étaient creusées autour de ses yeux, la mâchoire serrée.
« Elle sait, dit-il enfin. Lady Eastleigh. Si elle découvre que nous avons trouvé ceci, elle fera tout pour le détruire.
— Alors, nous devons agir avant qu'elle n'en ait vent. » Clara ramassa la boîte de fer vide et y replaça le décret roulé. « Il nous faut un endroit sûr. Et un plan. »
Julian s'approcha d'elle. Dans la lumière pâle du matin, il semblait plus vulnérable qu'elle ne l'avait jamais vu — et pourtant plus déterminé.
« Clara. Si nous exposons cette preuve en public, nous détruisons sa réputation. Mais elle a des alliés. Des alliés qui pourraient se retourner contre vous, contre votre famille. »
Clara releva le menton. « Je n'ai plus peur d'elle. Cette femme a déjà pris assez de nous. Elle a volé votre nom, volé votre vie. Et elle menace maintenant notre avenir. »
Elle posa une main sur son bras. « Nous allons la confronter. Publiquement. Au bal de charité de Lady Whitmore, la semaine prochaine. Toute la haute société sera présente. »
Julian la regarda, un sourire presque imperceptible aux lèvres. « Vous voulez la démasquer devant le gratin londonien.
— La justice a besoin de témoins, dit Clara. Et rien ne nous servira mieux que la vérité, proclamée là où chacun pourra l'entendre. »
Elle retourna le décret dans ses mains, ses yeux s'attardant sur la signature de Julian, jeune et hésitante, au bas de la page.
« Vous étiez si jeune, murmura-t-elle. Dix-neuf ans. Et ils vous ont brisé. »
Il détourna le regard. « Je croyais avoir fait le bon choix. Protéger mon nom, ma famille. Mais je n'ai protégé personne. »
Clara rangea le document dans la boîte et referma le couvercle. « Cette fois, nous protégerons l'un l'autre. »
Elle fit glisser la boîte dans sa réticule, puis jeta un dernier regard à la bibliothèque déserte.
« Nous devons aussi chercher le second coffre, dit-elle. Celui de mon père. Il y a peut-être d'autres documents qui pourraient nous être utiles.
— Le second coffre ?
— Il m'avait parlé d'une cache plus profonde. Sous la cave. Une porte dérobée que seul lui connaissait. »
Julian consulta sa montre. « Nous avons deux heures avant que les domestiques ne se réveillent. »
Ils descendirent à la cave par un escalier en colimaçon. L'air était froid, chargé d'humidité. Clara guida Julian vers le mur du fond, où les pierres semblaient identiques les unes aux autres.
« Il disait de compter sept pierres à partir de l'angle est, puis de pousser la troisième à hauteur des épaules. »
Elle compta à voix basse, ses doigts courant sur les joints de mortier. À la septième pierre, elle poussa. Un déclic. Un pan du mur pivota lentement.
Derrière, une petite alcôve. Et sur une étagère de chêne, un coffre de bois fermé par un cadenas de cuivre.
Clara sortit une clé de sa poche. « La seconde clé. Mon père me l'avait donnée le jour de ses dix-huit ans. »
Le cadenas s'ouvrit avec un son sec. Le couvercle révéla des liasses de lettres, un carnet de comptes, et — glissé dans une poche de cuir — un petit écrin de velours noir.
Elle l'ouvrit. À l'intérieur, un médaillon d'or contenant un portrait miniature. Une femme aux cheveux noirs, aux yeux tristes.
« Ma mère ? »
Julian s'approcha. « Ce portrait n'a pas été peint en Angleterre. Regardez le style. Les drapés, l'arrière-plan. C'est français. »
Clara retourna le médaillon. Au dos, une inscription en lettres gravées : « Pour C. — Si jamais la vérité éclate, souviens-toi d'où tu viens. »
Elle déglutit avec peine. « Qu'est-ce que cela signifie ?
— Je ne sais pas, dit Julian d'une voix grave. Mais je crois que votre père vous a laissé bien plus qu'un décret. »
Dans la poche de cuir, sous le médaillon, Clara trouva une enveloppe cachetée à son nom. Elle hésita, puis la rangea dans sa réticule, contre la boîte de fer.
« Nous la lirons quand nous serons en sécurité, dit-elle. À Londres. Car je crois que la vérité ne fait que commencer. »
Julian referma le coffre et la suivit vers la lumière. Dans le silence de la cave, l'écho de leurs pas semblait porter une promesse — et un danger.
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