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La Condition du Comte

Lire le chapitre 4: A House of Secrets

La calèche cahota une dernière fois avant de s’arrêter devant la grille rouillée d’Ashworth Park. Clara retint son souffle, le cœur serré par un mélange d’espoir et d’appréhension. Elle n’était pas revenue depuis huit mois, mais rien n’avait préparé son regard au spectacle qui s’offrait à elle.

Les lierres grimpants avaient envahi les colonnes de l’entrée, masquant presque les armoiries familiales. Une fenêtre du premier étage était condamnée par des planches grossièrement clouées, et le perron était fissuré par endroits, des mauvaises herbes s’élevant entre les dalles.

— Il faudra des semaines de travaux, murmura Julian en descendant le premier, sa main gantée s’offrant à elle.

Clara ignora son geste et sauta à terre avec une élégance forcée. Elle ne lui donnerait pas la satisfaction de paraître aussi écrasée qu’elle l’était. Ashworth Park était son héritage, sa promesse — et s’il tombait en ruine, elle le reconstruirait pierre par pierre s’il le fallait.

— Des mois, corrigea-t-elle. Mais nous avons le temps maintenant.

Sur le seuil, une vieille gouvernante les attendait, les mains tordant un tablier maculé. Madame Bell, qui servait la famille Ashworth depuis trente ans, laissa échapper un cri étranglé en reconnaissant Clara.

— Lady Clara ! Dieu merci, vous voilà. Votre père m’avait écrit que vous étiez partie prendre les eaux à Bath…

Le mensonge tenait toujours. Clara effleura l’épaule de la vieille femme avec une douceur qu’elle réservait à ceux qu’elle aimait.

— Une amélioration subite, Madame Bell. Je suis rentrée plus tôt que prévu. Nous avons des invités — enfin, un invité.

Madame Bell s’inclina cérémonieusement devant Julian, qui restait impassible sur le pas de la porte, inspectant le plafond lézardé et les murs tachés d’humidité. Elle était là pour sauver cette maison, mais il semblait, lui, n’y voir qu’une affaire à régler.

— Faites préparer les chambres d’honneur, ordonna Clara d’une voix qu’elle n’avait pas utilisée depuis son départ. Mon mari séjournera dans la chambre bleue, et moi dans celle de ma mère.

Julian tourna la tête, lever un sourcil. Mais il ne protesta pas. Le contrat stipulait une cohabitation publique, pas une intimité partagée. Six mots d’une clause qu’elle avait elle-même exigée et qu’elle ne regrettait pas.

Madame Bell hésita, puis baissa la voix.

— Il y a autre chose, Lady Clara. Un problème dans le cabinet de votre père. Je n’ai pas osé y toucher… mais la serrure a été forcée.

Clara sentit un frisson lui courir le long de la nuque. Elle monta l’escalier deux marches à la fois, ignora la protestation de ses brocarts, et poussa la porte du bureau de son père. L’armoire ancienne contre le mur était intacte — jusqu’à ce qu’elle regarde de plus près. Le bois portait des éraflures fraîches, et la petite clé maintenait une serrure dont la gâche était toute tordue.

Quelqu’un était entré ici. Récemment.

— Qu’est-ce qu’on gardait dans cette armoire ? demanda Julian depuis le seuil, les bras croisés.

Clara ouvrit la porte. L’intérieur était vide de papiers précieux, de certificats — tout avait été retiré. Tout, sauf un écrin de velours béant, cabossé, sa doublure découpée avec un soin presque chirurgical.

Le saphir. Le saphir Ashworth.

Le saphir que sa mère portait à chaque grande occasion, ce bleu profond comme une nuit d’été qui captait la lumière et la retenait, cette pierre qui ornait chaque portrait de famille depuis quatre générations. Clara posa la main à plat à l’intérieur de l’écrin, comme si elle pouvait encore en sentir la présence.

— Il a été volé, souffla-t-elle. À ma mère. Après sa mort, elle l’avait laissé en sécurité ici. Elles l’appelaient la pierre des Ashworth. Il vaut sans doute une fortune.

Julian s’approcha et fit passer son regard sur le bois, la serrure, l’écrin. Puis il releva la tête vers elle, avec cette expression précise qu’il avait quand il calculait quelque chose de complexe dans sa tête.

— Vous êtes sûre que c’est un vol ? demanda-t-il d’une voix neutre.

— Que voulez-vous dire par là ? Il n’y aurait pas de raison…

— Les serrures forcées peuvent l’être de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur. Et les objets les plus précieux ne sont pas toujours volés par des étrangers. Ils sont parfois sacrifiés par ceux qui veulent éviter plus de dégâts.

Clara le dévisagea, la colère montant en elle comme une marée.

— Mon père n’aurait jamais…

— Votre père avait des dettes, Clara. D’immenses dettes, et des créanciers qui ne pardonnent rien. À votre place, je chercherais dans ses papiers avant de chercher un coupable dehors.

Il avait raison, et elle haïssait cela. Son regard se posa sur la pile de papiers qui traînait encore sur le bureau poussiéreux. Une enveloppe dépassait d’un dossier épais, libellée à la main de son père. Cette écriture qu’elle connaissait depuis l’enfance, penchée, rapide, pleine de traits qu’elle héritait encore dans ses propres lettres.

Elle la saisit, décacheta l’enveloppe, et parcourut la lettre d’une centaine de mots. Son souffle s’arrêta.

— Quoi ? demanda Julian.

Elle relut le passage à voix haute, sans chercher à masquer l’étrangeté qui serrait son ventre.

« … et si jamais ces circonstances se présentent, je vous prie, ma chère Clara, de considérer cela comme dernière ressource. Je sais que vous jugerez cela sévèrement, mais les hommes ont parfois des secrets que leurs enfants ne doivent jamais découvrir. Mon erreur ne doit pas entacher votre nom. »

La date, quatre mois et demi. Quelques semaines avant que le père de Clara ne disparaisse, malade, dans ses appartements.

— Ses erreurs, répéta Julian. Il y a une autre dette, cachée. Une dette que vous ne connaissez pas encore.

Clara replia la lettre en la glissant dans sa poche, les doigts tremblants. Toutes les certitudes qu’elle avait construites depuis l’enfance sur Ashworth Park étaient en train de se fissurer. Ce n’était plus seulement une maison à sauver des créanciers — c’était une forteresse habitée par un fantôme de secrets.

Elle leva les yeux vers le portrait de sa mère accroché au mur, son sourire doux peint avant sa mort. Le collier de saphir scintillait à son cou — et pour la première fois, Clara se demanda ce que sa mère aurait vraiment fait pour protéger les siens.

— Julian, dit-elle, et sa voix était plus basse, plus dure. Je dois savoir tout ce que mon père a laissé sur son passage. Tout, y compris ce qu’il vous a caché. Rien ne doit rester caché — plus maintenant.

Pour la première fois depuis leur mariage, Julian Sterling sourit. Pas un sourire chaleureux — un sourire d’appréciation, comme si elle venait de résoudre une équation qu’il avait lui-même posée.

— Ce sera un long séjour, Lady Clara.

— Oui, dit-elle, sentant la détermination remplacer la peur dans sa poitrine. Mais j’ai l’intention d’en être la fin.