La Condition du Comte
Lire le chapitre 5: The False Ledger
Les livres de comptes d’Ashworth Park étaient rangés dans un secrétaire en acajou dont la serrure céda sous la pression d’un tisonnier. Clara s’y attaqua dès l’aube, après une nuit passée à arpenter les couloirs humides de la maison, à compter les fuites du toit et les craquements des poutres. Elle s’installa au bureau de son père, dont l’odeur de pipe froide et d’encre séchée lui retourna l’estomac.
Les registres moisissaient dans la poussière. Les écritures de son père, nerveuses, penchaient vers la droite comme si chaque chiffre lui échappait. Elle feuilleta les pages de l’année précédente, comparant les entrées avec les factures des fournisseurs, les salaires des domestiques et les frais de semence. Tout semblait en ordre, laborieusement tenu à jour jusqu’à la mort de son père. Puis les mains tremblantes, elle reprit l’exercice pour l’année d’avant.
C’est là qu’elle les trouva.
Des versements mensuels à une société appelée « Cresswell & Fils », dont aucun reçu ne subsistait. Mille livres par mois, certains mois davantage. Elle vérifia les entrées à trois reprises, croyant à une erreur de transcription. Mais le montant, régulier comme un battement de cœur, se répétait sombrement sur deux colonnes entières. Cresswell & Fils. Ce nom ne disait rien à Clara. Elle l’écrivit sur un carnet, puis continua.
Le deuxième registre, celui des dépenses personnelles de son père, révélait des choses bien plus laides.
Des pertes au jeu. Énormes. Des dettes privées contractées auprès de plusieurs messieurs de Londres et de Bath, dont les noms lui étaient inconnus, mais dont les apostrophes et les suffixes aristocratiques ne trompaient pas. Son père avait perdu et rejoué, perdu et rejoué, empruntant à des usuriers et à des amis qui, à présent, réclamaient leurs dus avec un intérêt féroce. Clara dut fermer les yeux un moment. Elle compta les zéros. Cinq mille environ pour cette seule année.
Elle pensa au mot de son père, celui qui gisait dans le tiroir brisé du médaillon, à sa religion de « secrets » et de « fautes ». Une bile amère monta dans sa gorge.
Le bruit de bottes dans le couloir la fit sursauter. Elle glissa le registre sous une pile de lettres, d’un geste qu’elle n’eut pas le temps d’analyser. La porte s’ouvrit sans frapper.
Julian se tenait sur le seuil, en redingote sombre, les cheveux à peine ébouriffés par le vent. Il tenait un second registre sous le bras, une liasse de papiers dans l’autre main.
— Je cherchais le relevé des écuries, dit-il. Vous avez commencé sans moi.
Clara respira. Sa voix s’efforça d’être calme.
— Je ne dormais plus. Le premier livre sous la main.
Il s’approcha du secrétaire, et son regard tomba sur le carnet ouvert où elle avait recopié les montants dus à Cresswell & Fils. Il ne dit rien d’abord, mais une ride creusa son front. Il prit le carnet sans demander la permission.
— Cresswell & Fils. Vous connaissez ce nom ?
— Pas du tout.
— Votre père versait à cette société mille livres par mois ? Il se tourna vers le registre qu’elle avait rangé, les sourcils froncés. Puis-je voir le livre des dépenses courantes ?
— Il doit être en bas, dans la bibliothèque.
Le mensonge sortit trop vite. Sa voix sonnait faux à ses propres oreilles. Julian leva les yeux du carnet, un sourire étroit aux lèvres.
— Madame Bell l’aurait déplacé, alors. Elle l’a rangé avant-hier, dit-il en désignant la pile de lettres. Je l’ai vu au bout de la table.
Il tendit la main. Clara resta assise. Les secondes s’éternisèrent, où les craquements de la maison et les pas d’un domestique dans les étages lui semblèrent des cris.
— Les comptes de mon père étaient… désordonnés, dit-elle. Je ne souhaite pas vous faire perdre de temps.
— Le temps, c’est précisément ce qui nous manque, Lady Sterling.
Elle lui tenait tête, il le savait. Il l’attirait, comme un épervier fascine un oiseau blessé. Mais ni l’un ni l’autre ne cilla.
— Je vous promets, dit-elle, la voix posée, que les reçus de Cresswell & Fils ont trait à une entreprise que mon père menait discrètement. Une affaire de textile, à Manchester. Il espérait la revendre à profit. Il ne voyait pas l’intérêt de l’ébruiter.
Julian inclina la tête. Son regard la parcourut, loupe absente mais perçante. Elle devina quand le soupçon prit racine : elle le vit dans la manière qu’il avait eue de refermer ses doigts sur le carnet, comme s’il emportait une pièce à conviction.
— Une entreprise textile, répéta-t-il. Cela explique les versements réguliers.
— La nature des affaires de mon père était souvent mystérieuse. Vous le connaissiez assez pour deviner cela.
Il sourit, sans chaleur.
— Je le connaissais assez pour savoir qu’il ne jouait jamais.
Clara ouvrit la bouche, mais il ne lui laissa pas le temps de répondre.
— Peut-être pourrions-nous savoir ce que ces messieurs disent de nous.
Il sortit de sa poche une lettre ouverte qu’il lui tendit. Le papier était fin, frappé d’un sceau de cire brisé – celui de Lord Umbridge. Clara la lut en silence, et chaque phrase lui souleva le cœur.
« En vertu du jugement rendu à la cour des plaids communs, la caution d’Ashworth Park étant arrivée à échéance et non payée, le soussigné déclare que la propriété sera mise aux enchères publiques le douze du mois prochain, à midi, devant la porte principale, à défaut d’un paiement intégral de la somme due, soit douze mille livres, pour laquelle tout paiement partiel sera refusé. »
Elle rendit la lettre d’une main qui tremblait à peine.
— Nous avons jusqu’au douze prochain.
— Le douze, confirma Julian. Et cette somme n’inclut pas les dettes secondaires que je suis en train de recenser. S’il existe d’autres versements que je ne connais pas – elle le regarda fixement – il faudra me le dire, et me le dire vite.
Clara plia les doigts dans ses gants. Le registre caché pesait plus lourd à son esprit que toutes les poutres du toit. Si Julian découvrait que son père avait englouti sa fortune aux tables de jeu, il comprendrait aussitôt que le réseau de dettes la dépassait de loin. Il pourrait se retirer du contrat, choisir une autre femme moins coûteuse, une épouse sans ruines cachées.
— Il n’y a rien d’autre, dit-elle. Ce que vous voyez est tout ce qu’il y a.
Julian ne répondit pas. Il rangea la lettre dans sa poche et s’approcha de la fenêtre. Par-dessus l’épaule, sans se retourner, il demanda :
— Votre mère portait-elle ce ruban lorsqu’elle est décédée ?
— Ce ruban ?
— Celui qui orne votre chevelure, dit-il en désignant d’un geste le nœud de soie bleue qui tenait son chignon. C’est une façon de demander si vous gardez des souvenirs d’elle.
Clara porta la main à sa tête, machinalement. Une insouciance glacée la parcourut. Elle avait posé ce ruban ce matin, sans réfléchir, parce qu’il venait d’une vieille robe de sa mère. Une habitude d’enfance trop difficile à expliquer.
— Elle l’a porté à mon premier bal, dit-elle. C’est tout ce qu’il me reste d’elle, en dehors du collier.
Julian hocha la tête, mais quelque chose dans son regard – la manière dont il plissa les paupières, la manière dont il lissa le col de sa redingote – disait qu’il ne croyait pas une traître parole de ce qu’elle venait de lui servir. Il ouvrit la porte sans un mot.
Avant de sortir, il se retourna :
— J’écrirai à cette société Cresswell & Fils, aujourd’hui même. S’il s’agit d’une affaire textile, ils auront un magasin ou un comptoir quelque part. Nous verrons bien ce qu’ils répondront. Il marqua une pause. Et si nous trouvons leur réponse rapide, peut-être nous épargnerons-nous d’autres mensonges.
Il sortit. Le silence retomba, troué par les battements du cœur de Clara. Elle attendit que ses pas s’éloignent dans l’escalier, puis tira le registre des dettes de jeu de sa cachette. Sous la table, elle l’enfonça dans un sac de toile qu’elle ferma d’un nœud serré. Dans le jardin, il resterait un puits à moitié enseveli derrière la serre. La terre y était molle.
Elle sortit sans prendre de châle. Le froid du matin la mordit aux bras, mais elle marcha droit vers le puits, s’accroupit, et commença à creuser avec la cuillère en argent trouvée dans la poche de sa robe.
Dans la fenêtre de la salle d’études, derrière elle, une silhouette la regardait faire. Julian ne bougeait pas. Il regarda Clara enterrer le livre de comptes, puis il sortit son propre carnet et y inscrivit une note.
« Cresswell & Fils, une affaire textile. À vérifier. »
Il ajouta, plus bas :
« Le puits derrière la serre. »
Puis il ferma le carnet et rejoignit l’écurie, pour harnacher son cheval.