La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 1: The Summons
La neige tombait drue sur le donjon nord de Valdris quand le cor sonna trois fois — un appel impératif du roi. Elara leva la tête de son manuscrit de traités anciens, le souffle formant un nuage dans l'air glacé de sa tour. Trois coups. Ni plus ni moins. Son père ne la convoquait jamais, sauf pour les affaires d'État les plus graves, et jamais sans un préavis d'une semaine.
Elle posa la plume, ôta ses lunettes de lecture, et les glissa dans la poche intérieure de sa robe de laine. Le messager attendait, transi, dans l'embrasure.
"Le roi exige votre présence immédiate à la capitale, Votre Altesse."
Quelque chose dans son ton la fit froncer les sourcils. *Exige.* Pas "requiert", pas "prie". Exige.
La route du nord à Valdris-Ville prenait quatre jours dans la meilleure des saisons. Par ce blizzard, elle mit six. Six jours à cheval, le capuchon enfoncé jusqu'aux yeux, à ressasser chaque scénario possible. Une défaite militaire ? Une crise de succession ? La mort de sa mère, peut-être, dont la santé déclinait depuis l'hiver ?
Aucune de ces hypothèses ne la préparait à ce que son père lui annonça.
Il se tenait devant la grande carte murale représentant les deux royaumes — Valdris au nord, bleu glacier ; Aurenne au sud, tissée d'or et de sang, les territoires contestés entre eux comme une plaie mal refermée depuis cent ans. Son père avait vieilli depuis son dernier voyage à la capitale. Le blanc de ses cheveux s'était propagé, sa stature s'était affaissée sous le poids de tant de guerres. Mais son regard demeurait aigu, oblique, calculateur.
"Elara," dit-il sans se retourner. "Tu vas épouser Alaric d'Aurenne."
Le silence qui suivit fut plus assourdissant qu'un champ de bataille.
"Je te demande pardon, père ?"
"La paix. C'est la seule issue. Les caisses sont vides, les greniers aussi, et Aurenne n'a plus les moyens de lever une armée pour la prochaine saison de campagnes. Nous nous sommes mutuellement ruinés." Il désigna la carte d'un geste las. "Alaric est prêt à signer. Il exige une épouse. On lui a offert les filles cadettes des familles secondaires, il a refusé. Il veut une princesse du sang porteur de la couronne. Toi."
*Toi.* Comme on désignerait une pièce sur un échiquier de guerre.
"Et si je refusais ?"
"Tu ne refuseras pas. Tu es trop intelligente pour cela."
Elara sentit le compliment comme une lame entre les côtes. *Trop intelligente pour refuser.* C'était bien là tout le problème — son père la connaissait parfaitement. Elle savait déjà, avec une clarté douloureuse, qu'elle allait accepter. Non par obéissance. Par calcul. La paix entre Valdris et Aurenne était un édifice précaire que des générations de faucons des deux côtés s'étaient évertuées à démolir. Si elle y mettait son intelligence, elle pouvait la consolider. Si elle refusait, son peuple saignerait encore une décennie, et sa conscience aussi.
"Quand ?"
"Les négociateurs terminent les derniers articles demain. La signature est prévue dans trois jours, ici, à la capitale. Ensuite tu partiras pour Aurenne."
— Trois jours. On lui accordait trois jours pour dire adieu à tout ce qu'elle connaissait.
La nuit tombait lorsqu'elle quitta la salle du trône. Les couloirs du palais étaient déserts — les conseillers et courtisans s'étaient retirés dans leurs appartements, savourant une soirée qu'ils croyaient sans enjeu. L'ironie la fit presque sourire. Dans quelques jours, ces mêmes coursiers se précipiteraient pour offrir leurs condoléances et leurs félicitations d'un même souffle, comme toujours en temps de transition.
Elle prit un raccourci par la galerie des archives, là où les documents officiels attendaient d'être classés, et c'est là qu'elle le vit.
Un homme sortait des appartements du roi.
Pas sa chambre — son cabinet privé, celui où il gardait sa correspondance personnelle, ses traités secrets, tout ce qu'un roi ne confiait pas à ses scribes. Elara eut à peine le temps de se plaquer dans l'ombre d'une alcôve avant qu'il n'émerge dans le couloir faiblement éclairé.
De taille moyenne, vêtu de noir de la tête aux pieds, une capuche relevée malgré l'absence de pluie. Le visage dissimulé sous un masque de cuir sculpté représentant un visage neutre, inexpressif. Le genre de masque qu'on portait aux mascarades de la haute noblesse — mais aucune mascarade n'était prévue au calendrier cette saison.
Il tenait sous son bras une liasse de lettres attachées d'un ruban rouge, le sceau de cire pendouillant au bout.
Elara retint son souffle. Le temps de quelques battements de cœur, l'homme s'arrêta, comme s'il sentait la présence d'un regard, son masque se tournant vers l'alcôve. Puis il reprit sa marche, disparut au détour du couloir.
Elle attendit dix longues respirations avant d'oser bouger.
Ses jambes la portèrent vers le cabinet paternel, mais elle savait déjà ce qu'elle y trouverait : une porte verrouillée, et un roi qui ne lui dirait pas la vérité. Il n'avait jamais été question que son père lui fasse des confidences, même sur le point de la marier à l'ennemi.
Elle décida de regagner ses appartements, mais elle s'arrêta devant le bureau du chancelier. Le garde de nuit connaissait son visage, et Elara était la seule personne du royaume dont on ne suspectait jamais rien — elle était trop fière, trop franche pour l'intrigue, disait-on. Ce qu'elle utilisait à son avantage depuis l'enfance.
"La copie du protocole de cession pour la dépêche d'Aurenne," demanda-t-elle d'une voix mondaine. "Le roi exige une vérification nocturne."
Le clerc, un garçon pâle qui tremblait déjà dans ses bottes, ne songea pas à vérifier. Il lui tendit le document.
Le protocole commençait par les clauses territoriales, les conditions de désarmement. Elara laissa son regard glisser jusqu'au bas de la page, jusqu'aux lignes de signature.
Le sceau d'Aurenne était apposé. Le sceau de Valdris venait d'y être frappé, la cire encore légèrement malléable.
Le traité était déjà signé.
La paix, conclue sans elle. L'annonce de son mariage à la cour — une simple formalité. On l'avait convoquée pour être informée, pas consultée. Elara avait connu des humiliations, avait appris très jeune que sa valeur se mesurait à son utilité diplomatique, mais cette fois, le camouflet était tel qu'elle en ressentit presque physiquement le froid.
Elle rendit le document au clerc avec un sourire qui ne trahissait rien. Elle marcha dans le couloir d'un pas mesuré, sa robe bleue glissant sur le marbre, et elle vit dans une vitrine la bannière vieille de cent ans que le premier roi de Valdris avait arrachée au premier roi d'Aurenne — le trophée fondateur de la haine, l'étendard qui ornait la salle du trône depuis la première bataille.
Elle se demanda ce qu'Alaric d'Aurenne dirait en la voyant arriver avec ce poids sur les épaules.
Mais surtout, elle se demanda ce que contenait le paquet de lettres rouge sang que l'homme masqué avait dérobé au cabinet de son père, et si la paix venait tout juste d'être signée avec une épée plantée dans le dos.
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