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La Couronne des Deux Trônes

Lire le chapitre 2: The Hostile Court

La voiture s’immobilisa dans un grincement de roues sur les pavés inégaux de la cour d’honneur. Elara ne bougea pas tout de suite. Par l’interstice du rideau de velours, elle observait les bannières d’Aurenne claquer dans le vent gris — un faucon d’argent sur fond de sang séché. On n’avait envoyé ni haie d’honneur, ni serviteurs empressés. Juste un rang de gardes alignés comme des statues de pierre, lames nues croisées devant la porte principale.

Un écrasement de pas sur le gravier. La portière s’ouvrit sur un visage qu’elle connaissait — capitaine Velden, chef de son escorte valdrienne, les traits tirés par deux semaines de route.

« Princesse, dit-il à voix basse, je ne peux pas les entrer. C’est la consigne. »

Elle descendit sans lui prendre la main. Le froid du nord lui mordit les joues à travers son voile de cérémonie.

« Ils nous ont fait traverser trois royaumes ennemis pour nous laisser sur le seuil comme des mendiants ?»

Mais elle chassa l’indignation avant qu’elle ne lui embrume le jugement. C’était exactement ce qu’ils attendaient : la princesse valdrienne colérique, la sauvage du Sud. Elle redressa les épaules, lissa sa robe — un tissu légèrement trop fin pour ce climat — et marcha vers la porte.

On la laissa passer. Soit par défi, soit par mépris.

À l’intérieur, le château était une forteresse sans âme : pierres nues, tapisseries défraîchies figurant des batailles où le faucon d’argent étranglait des chiens à tête de loup — l’emblème de son propre royaume. Les regards qui l’accompagnaient dans la grande salle étaient des couteaux qu’on tire lentement du fourreau. Une femme d’âge mûr, au visage couperosé, cracha par terre quand Elara passa à sa portée. Un page gloussa. Personne ne la salua.

Elle comptait ses pas. Cinquante jusqu’à l’estrade. Là, sur un trône trop grand pour sa taille et trop froid pour sa jeunesse, siégeait le roi.

Ce n’était pas un colosse. C’était un homme mince, presque maigre, les cheveux sombres ramenés en arrière d’une main fébrile. Ses yeux étaient noirs — pas bruns, pas gris, un noir profond qui aspirait la lumière — et ils la fixaient sans cligner, comme un médecin regarde une plaie avant d’opérer. Il tenait la main gauche posée à plat sur l’accoudoir, immobile. Trois cicatrices minuscules, parfaitement parallèles, couraient le long de son pouce.

Le roi Alaric se leva. La cour retint son souffle.

« Princesse Elara de Valdris. » Sa voix était basse, presque douce. Le français d’Aurenne coulait avec un accent des montagnes qu’elle avait appris à moquer dans les salons de son père. Elle ne le moqua pas. Il ne ressemblait pas à un tyran. Il ressemblait à un homme qui n’avait pas bien dormi depuis longtemps.

« Encore une cérémonie. » Il fit un geste de la main, et les gardes de chaque côté de la porte se retirèrent d’une pas. « Nous pouvons bien économiser les heures de poignées de main. Vous devez être fatiguée du voyage. Je vous ferai conduire à vos appartements. »

La cour sembla déconcertée. On avait préparé un accueil humiliant, pas ce calme. Elara sentit le regard de trois ou quatre nobles se poser sur elle avec une intensité nouvelle, comme si quelque chose n’avait pas suivi le script prévu.

Elle salua, d’une révérence calculée à l’exacte profondeur qu’exigeait le protocole entre royaumes en paix — ni plus, ni moins.

« Votre hospitalité est déjà grande, Majesté. Peut-être serai-je jugée digne d’en voir les murs avant de les peupler. »

Un éclat rapide au fond des yeux noirs. Pas un sourire. Une étincelle de quelque chose d’autre. Elle ne savait pas encore comment le nommer.

L’aile qu’on lui assigna était une prison dorée : trois pièces glaciales donnant sur un jardin mort, des cheminées qui tiraient mal, un lit à baldaquin garni de draps humides à l’odeur de rouille. Les servantes ne parlaient pas. Elles posaient lumière, eau, linge, et s’éclipsaient comme des ombres qui craignaient d’être prises pour des complices.

Elle inspectait la pièce avec la méthode que son père lui avait apprise : d’abord les sorties, ensuite les caches, enfin le sol. Les murs étaient pleins, les fenêtres neuves mais verrouillées de l’extérieur. Le matelas était épais, un luxe qu’elle n’attendait pas — et elle le souleva pour vérifier l’état des ressorts.

Sous la housse, glissé entre deux lambris de bois, un objet froid lui toucha la paume.

Une clé de fer, courte, sans fioritures, à la tête triangulaire bizarrement usée. Pas une clé de porte de service ni de coffre de cour. Trop rustique pour ces couloirs, trop finement fraisée pour une cuisine. Elle la fit disparaître dans sa manche au moment où la porte s’ouvrit.

Un plateau. Le souper. Une servante d’une vingtaine d’années, au visage aussi fermé que les autres, qui posa le repas et se tourna pour sortir. Puis elle s’arrêta. San retourna, et Elara lut dans un infime mouvement de ses lèvres deux syllabes muettes : *ce soir*.

La porte se referma.

Le tempo de son cœur s’éleva d’un cran, mais elle mangea lentement, régulièrement, par fierté. Le pain était rassis. La viande, grasse. Le vin, acide. Elle aurait pu être à mille lieues de la table de son père et de la diplomatie fine qu’elle avait espérée pratiquer ici.

La nuit était tombée depuis deux heures quand un heurt léger, presque un grattement, se fit sur sa porte. Trois coups, tout en longueur, puis pause. Deux coups brefs.

Elle ouvrit. Alaric se tenait seul dans le couloir, sans manteau, sans garde, une unique chandelle à la main. La flamme tordait son visage par en dessous, creusant des ombres dures sous ses pommettes.

« Ne dites rien », murmura-t-il. Sa voix avait perdu toute la mesure cérémonielle. Elle était rapide, tendue, comme un fil qu’on tire trop fort. « Je ne viens pas vous souhaiter la bienvenue en mon nom. Je viens vous dire que vous êtes en danger et que je ne peux pas vous protéger où vous pourriez croire que je le ferais. »

Elle ne recula pas. Sa main trouva la lame qu’elle gardait cachée dans son corset — habitude de la route, pas de la cour.

« Vous-même ? »

Une courte pause. La chandelle trembla.

« Surtout pas moi. » Il abaissa la voix encore. « Le traité a été signé par dix plumes. Six appartiennent à mon propre conseil. Vous avez été amenée ici par un chemin qu’aucun de mes officiers ne connaissait, dans une voiture qui n’avait pas le sceau royal. Vous aurait-on livrée aux marche-frontières que personne à Valdris n’aurait jamais su où vous étiez morte. »

Le silence retomba. Derrière eux, quelque chose gratta — un rat, ou une oreille. Alaric tendit la main. Pas vers elle. Vers le mur, où il effleura une pierre.

« Il y a une rumeur dans ce château, chuchota-t-il. On dit que la clé ouvrirait la porte des souvenirs brûlés. J’ignore ce que cela signifie. Mais si vous voulez savoir qui a disposé de ces dix plumes, ne cherchez pas dans les salons. Cherchez sous la cendre. »

Il se détourna, déjà une ombre disparaissant dans le couloir noir. Avant de disparaître entièrement, il se retourna une dernière fois, et elle vit quelque chose de brisé passer au fond de ses yeux — quelque chose qu’il n’aurait jamais montré en public.

« Et méfiez-vous de celle qui vous apportera du thé au jasmin. La douceur est sa meilleure arme. »

Puis il ne resta plus que le grésillement de la chandelle qui mourut dans l’embrasure.

Elara referma la porte. Elle sortit la clé de fer de sa manche, la fit tourner entre ses doigts sous la lumière de la lune. Elle pensa aux lettres volées dans le cabinet de son père, au traité déjà signé, aux regards hostiles dans la grande salle. Elle pensa à cet homme qui venait de la prévenir qu’elle était livrée à elle-même dans une cour peuplée de faucons.

Il y avait autre chose, pourtant. Quelque chose dans sa façon de parler des cendres, comme un homme qui savait déjà de quoi elle était faite.

Elle passa la nuit éveillée, la clé brûlante dans son poing.

Au matin, le plateau du petit-déjeuner fut déposé par une servante au sourire doux, qui versa une tasse de thé d’un air serviable.

Dans la théière, l’arôme du jasmin.

Elara ne but pas.

Elle attendit que la servante soit sortie, puis elle se leva et suivit le couloir principal, tâtonnant de pierre en pierre jusqu’à ce que sa main rencontre un corridor secondaire qu’elle n’avait pas vu la veille. La clé de fer semblait vibrer contre sa paume, comme si les murs eux-mêmes la reconnaissaient.

Elle commença son exploration.