La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 4: A Game of Whispers
La lumière des candélabres se reflétait sur les verres de cristal, et l’air de la grande salle de banquet de Hautverre était chargé de l’odeur des viandes rôties et du murmure compassé des courtisans. Elara, assise à la droite du roi Alaric, comptait les visages hostiles comme on compte les armes d’un arsenal ennemi. Elle avait appris à lire les cours étrangères comme d’autres lisent les cartes de navigation : par les courants invisibles, les récifs cachés sous les eaux calmes.
Le duc de Maerwyn se leva, et le silence tomba comme une herse. Grand, anguleux, le menton strié d’une barbe grise taillée au cordeau, il portait la pourpre de ceux qui se croient au-dessus du trône lui-même. Il leva son verre, non pas en toast, mais comme une arme.
« À la santé de notre nouvelle reine, dit-il, la voix portée par une courtoisie perfide. Que son règne soit aussi durable que la vérité qui l’a amenée ici. »
Un murmure circula. Elara ne bougea pas d’un cil. Elle attendit.
« Car, poursuivit Maerwyn, on dit dans les campagnes que la lignée de Valdris a parfois des accords que les gens de bien ne connaissent pas. Que votre père, le roi Thaddeus, aurait signé une entente secrète avec les chefs du Nord, ces barbares qui brûlent nos villages-frontières depuis trois générations. »
Il fit une pause, laissant le venin infuser.
« On dit même que si la Couronne de Valdris repose aujourd’hui une tête pacifique, c’est qu’elle a pactisé avec les loups. Mon roi, je vous le demande au nom des seigneurs d’Aurenne : notre reine est-elle une colombe de paix, ou un cheval de Troie empli de peaux de bêtes ? »
Elara sentit les regards converger. Elle aurait pu nier, invoquer l’honneur de son père, jurer sur les reliques. Mais elle connaissait la faiblesse de la défense : celui qui se justifie reconnaît la juridiction de son accusateur.
Elle se leva lentement, lissant les plis de sa robe d’un geste qu’elle voulait tranquille.
« Le duc de Maerwyn a une éloquence remarquable, dit-elle, la voix posée comme une lame sur une table. Il transforme les ragots de basse-cour en traités d’État. Mais puisque nous parlons de pactes secrets, permettez-moi d’en évoquer un dont j’ai eu connaissance en arrivant à Vaudricour : celui qui lie votre maison aux familles marchandes du port de Salenne, et qui vous permet d’acheter en silence les voix de vos pairs, sans jamais laisser de trace écrite. »
Le visage du duc vira au rouge brique.
« Comment osez-vous, une étrangère, une fille de traîtres… »
La voix d’Alaric coupa la sienne, nette comme un coup de dague.
« Maerwyn, dit le roi, toujours assis, le coude sur l’accoudoir du trône, l’air de s’ennuyer à un spectacle médiocre. Vous vous trompez d’ennemi. Ce n’est pas une reine de Valdris que vous devez craindre, mais la dette que vous avez contractée auprès des banquiers de Salenne pour financer vos armées privées. Peut-être préféreriez-vous que nous parlions de l’expédition qui a échoué contre les passes de Bronzik l’hiver dernier ? On dit que vos capitaines ont failli à leur mission, et que vous avez brûlé leurs lettres pour en effacer les noms. »
Le silence dans la salle devint total. Maerwyn ouvrit la bouche, la referma, comme un poisson hors de l’eau. Alaric lui adressa un sourire glacier.
« Mais ce ne sont que des murmures. Je suis sûr que le duc les réfutera lors du prochain conseil, avec des preuves, cette fois. Nous serons heureux de l’entendre. N’est-ce pas, duchesse ? »
Il se tourna vers une femme d’âge mûr qui hocha la tête en évitant le regard de Maerwyn. Le duc se rassit, vaincu, et le banquet reprit sous un manteau de gêne.
Elara garda le visage impassible, mais sous la table, ses doigts tremblerent. Alaric venait de lui sauver la mise, mais il avait révélé une connaissance exacte des affaires internes du conseil d’Aurenne — et une disposition à humilier publiquement un de ses propres nobles. Ce n’était pas un roi qui protégeait une reine. C’était un joueur qui venait d’abattre une carte pour montrer sa main.
Le reste du repas fut un long exercice de neutralité. Elara picora, sourit aux dames, échangea des banalités avec le chancelier. Elle guetta le duc Maerwyn du coin de l’œil, vit le poison dans son regard, la façon dont il murmurait à son fils, un jeune homme blond et nerveux qui ne quittait pas sa coupe des yeux.
Sir Roland avait environ vingt-cinq ans, une mâchoire serrée, des yeux qui évitaient les siens. Il ne parlait à personne, ne riait à aucune plaisanterie. Quand le banquet toucha à sa fin et que les serviteurs commencèrent à dégager les plats, il se leva et vint présenter ses respects à Elara avec une raideur militaire.
« Votre Majesté, dit-il, la voix basse. Mon père est un homme d’autre temps. Je vous prie de l’excuser. »
Il inclina la tête, se tourna comme pour partir, puis se ravisa.
« Permettez-moi de vous servir une dernière coupe de vin de la maison Maerwyn, en gage de paix. »
C’était un geste audacieux, public, presque provocant. Il versa lentement le rouge sombre dans le verre d’Elara, puis recula d’un pas.
Elle ne but pas. Elle ne savait pas pourquoi, mais son instinct — celui qui lui avait sauvé la vie plus d’une fois dans les couloirs de la cour de Valdris — lui commanda d’attendre.
Elle laissa la coupe ouverte sur la table, fit mine de parler à une dame d’honneur, puis glissa la main comme pour redresser la nappe.
Ses doigts rencontrèrent un papier, plié menu, coincé sous la base du verre.
Elle le retira sans le regarder, le dissimula dans la manche de son surcot, et se leva avec un sourire de circonstance pour se retirer au bras de sa suite.
Dans le couloir, sous l’œil bienveillant des torches, elle déplia le billet à la lumière.
Une seule ligne, une écriture nette et pressée :
*« Écoutez dans le jardin après minuit. Soyez seule. »*
Elara froissa le papier entre ses doigts. Elle le tenait d’un Maerwyn, l’ennemi héréditaire de sa maison. Elle aurait dû le brûler, le jeter, en informer Alaric.
Mais quelque chose dans la nervosité de Sir Roland, dans sa façon de ne pas oser la regarder en face, ne sentait pas le piège.
Elle chercha dans son esprit les routes possibles : un piège évident, une ruse grossière, ou un fils qui tentait de sauver ce qui pouvait l’être. Elle n’en savait rien encore.
Elle attendrait minuit. Elle irait dans le jardin. Et elle découvrirait ce qu’un Maerwyn avait peur de dire dans une salle pleine d’oreilles.