La Couronne des Deux Trônes
Lire le chapitre 5: The Garden's Secret
La nuit était tombée sur Aurenne comme un linceul de velours noir. Elara traversa le jardin d'hiver en comptant ses pas, le message de Roland brûlant dans sa mémoire. Les cyprès taillés projetaient des ombres dentelées sur la pierre blanche des allées, et quelque part une fontaine pleurait une mélodie monotone.
Elle s'accroupit derrière un buisson de lauriers, là où la note lui avait indiqué une cachette naturelle. Le froid de la terre montait à travers la soie de sa robe. Elle attendit.
Des voix murmurèrent avant que les silhouettes n'apparaissent. Deux hommes émergèrent de l'ombre d'un pavillon de marbre. Elara retint son souffle. Roland marchait aux côtés d'un homme plus âgé, dont la cape sombre était bordée d'un liseré or que la lune fit briller.
— ...aucune trace. Mon père a brûlé la correspondance elle-même, dit Roland, sa voix tendue comme une corde de violon.
L'autre homme rit doucement. Un rire feutré, qui fit dresser les cheveux sur la nuque d'Elara.
— Votre père est un homme prudent, Sir Roland. Trop prudent, parfois. Mais les précautions excessives ont leurs failles. Les flammes ne détruisent pas tout.
Il tourna légèrement la tête, et Elara reconnut les traits ciselés de Lord Veyron. L'envoyé de son propre père. L'homme qui avait porté les premiers accords de paix entre Valdris et Aurenne. Une bile amère lui monta à la gorge.
— Le prince Corin est sous bonne garde à Valdris, continua Veyron. Cent chevaliers de la Garde d'Ébène veillent sur lui. Mais les gardes ont leurs prix, comme tout homme. Trois d'entre eux sont déjà à nous.
Elara serra ses doigts contre le tronc du laurier, les ongles s'enfonçant dans l'écorce. Son frère. Le petit Corin, avec ses neuf ans et ses questions sans fin sur les étoiles.
Roland se racla la gorge. — Et si le roi Valdris découvre que son propre envoyé...
— Le roi Valdris est un homme simple. Il croit ce qu'on lui dit. Il a signé la paix parce qu'on lui a montré une plume et du papier, sans lui expliquer ce qui y était écrit. Laissez-moi m'occuper de la politique, Sir Roland. Vous, occupez-vous de votre mère.
Le silence qui suivit fut épais comme du miel.
— Ma mère ne saura rien, dit finalement Roland, sa voix plus dure qu'elle ne l'avait jamais entendue.
— C'est entendu. Vous orchestrez la diversion au palais — une querelle entre la reine et une dame de compagnie, une accusation de vol, assez de bruit pour attirer l'attention de la reine-mère loin des appartements de la princesse. J'aurai besoin de trois heures, pas plus.
— Et la princesse du Valdris ?
Elara sentit son cœur cesser de battre.
Veyron ricana. — Elle joue avec ses clés et ses portes cachées. Laissons-la chercher. Pendant qu'elle explore des souvenirs brûlés, nous prenons le futur. Quand son frère sera entre nos mains, elle fera ce qu'on lui dira.
— La mariée ne doit pas...
— La mariée est un pion, Sir Roland. Un pion élégant, certes, mais un pion. Les pions se déplacent où on les pousse.
L'ombre des deux hommes se détacha du pavillon et se fondit dans le labyrinthe du jardin. Elara resta immobile, le sang battant si fort dans ses oreilles qu'elle n'entendit plus la fontaine. Son père. Son propre père, celui qui l'avait envoyée ici avec des larmes sincères, celui qui lui avait juré que ce mariage était l'unique chemin vers la paix...
Naïf ou complice ? La question la déchira en deux.
Elle attendit encore un long moment après que le bruit de leurs pas se fut éteint. Puis elle se releva, brossa la terre de ses genoux, et retourna vers le palais d'un pas mesuré. Aucune hâte. Une reine ne court pas, même quand le monde brûle autour d'elle.
Son appartement était silencieux, éclairé par une seule bougie posée près de la fenêtre. Sur la table, une enveloppe au sceau de Valdris — le griffon blanc sur champ de saphir. Sa scène de sommeil. Son père écrivait toujours à cette heure.
Elle cassa le sceau avec son pouce.
Mon Elara,
Je pense à toi chaque soir. Les fêtes du royaume sont moins joyeuses sans ton esprit vif. Corin, lui, s'ennuie terriblement. Il a tenté hier d'apprendre le métier des armes avec le capitaine des Gardes d'Ébène, et il est revenu avec autant de bleus que de fierté. Il demande quand tu reviendras voir les étoiles depuis la tour du nord. Les nuits sont longues ici, et je me surprends à compter les jours en attendant des nouvelles d'Aurenne.
Ton père qui t'aime, Aldric
Elara relut la lettre trois fois. Chaque fois, une nouvelle fissure dans l'apparente innocuité du texte. Les étoiles depuis la tour du nord — le code qu'ils utilisaient depuis qu'elle était enfant. Corin savait observer les Gardes. Trois d'entre eux étaient payés par Veyron.
« Le capitaine des Gardes d'Ébène » — pendant son entraînement, il espionnait.
« Les nuits sont longues » — danger.
« En attendant des nouvelles » — il attendait un signe.
Corin n'avait que neuf ans, mais il était le plus malin de la famille. Il avait déguisé son appel à l'aide en lettre d'un enfant qui s'ennuie. Et son père... soit il ne voyait rien, soit il écrivait sous la contrainte, soit...
Elara replia la lettre lentement. Le visage de Veyron dans la lumière de la lune lui revint. Son propre envoyé, acheté ou autonome, préparant l'enlèvement du prince héritier pour briser la paix qu'il était censé incarner. Et Roland, le fils nerveux de Maerwyn, jouant un double jeu si dangereux que son père ne le soupçonnait pas.
Elle traversa la chambre et ouvrit le coffre où elle cachait le fragment de parchemin calciné. Ses doigts glissèrent sur le sceau d'améthyste à moitié fondu. Une cabale. La même cabale. Valdris à Aurenne, Aurenne à Valdris, les fils s'entrecroisaient dans une toile que personne ne voyait entièrement — sauf elle, peut-être, avec ses deux fragments de vérité.
Quelqu'un frappa doucement. Trois coups espacés.
— Entrez, dit-elle, glissant le parchemin dans sa manche.
Lady Seraphine se glissa dans la pièce aussi silencieusement qu'un rayon de lune. Elle tenait un plateau d'argent avec deux coupes de tisane fumante.
— Je vous ai vue revenir du jardin, Votre Altesse. La nuit y est belle, mais humide. J'ai pensé qu'une infusion de camomille vous ferait du bien.
Elara sourit d'un sourire qui n'atteignit pas ses yeux.
— Votre sollicitude est touchante, Lady Seraphine. Camomille ?
— Et un soupçon de miel d'oranger. Pour l'esprit.
La spymaster posa le plateau et s'assit en face d'Elara sans y être invitée. Ses yeux pâles semblaient lire chaque pensée avant qu'elle ne puisse la formuler.
— Les jardins, dit-elle, sont des endroits étranges. On y entend tant de choses. Des oiseaux, des fontaines, des secrets.
Elara pencha la tête. — Et vous connaissez tous les secrets de ce palais, Lady Seraphine ?
— Bien peu, hélas. C'est pourquoi je suis encore vivante. Les gens qui prétendent tout savoir sont ceux que l'on enterre les premiers.
Seraphine but une gorgée de sa propre tisane, puis reposa la coupe. Un froissement de papier. Elle glissa un billet sous le bord du plateau.
— On m'a demandé de vous remettre ceci. Anonymement.
Elara ne toucha pas le billet. — Un autre cadeau anonyme ? Ce palais est décidément prodigue en mystères.
— La cour d'Aurenne est un jardin de secrets, Votre Altesse. Certains fleurissent pour nourrir... d'autres pour étouffer.
La spymaster se leva avec une grâce parfaite, inclina la tête, et disparut dans le couloir sans un bruit.
Elara attendit que ses pas se soient complètement éteints pour attraper le billet. Un seul mot.
Prompt.
Elle resta longtemps immobile, le papier entre les doigts. Librement interprété — dans sa nuque, dans la façon de plier les lettres. Sans doute. Trois plis nets.
Évaporé. Trois plis nets, comme pour les lettres officielles. Il fallait déplier le papier pour qu'il se transforme en trois mots.
Trois maux.
Ce n'était pas du tout un mot de reconnaissance mais une phrase d'une étonnante clairvoyance — en anglais cela aurait pu être trois mots, en français transposés en trois de plus, il ne fallait pas le dire.
Elle sourit malgré elle. La vieille dame était plus fine qu'elle le montrait. C'était un avertissement, peut-être, ou un test. Les deux, sans doute.
Eloignée du plateau, elle prit sa propre coupe et but une gorgée. Camomille et miel. Elle sentit le calme descendre en elle comme une armée qui se range. Alors, ainsi, elle allait jouer la comédie. Pour Veyron qui prévoyait un enlèvement, pour Roland qui guettait ses réactions, pour Seraphine qui lisait ses silences. Pour Alaric, surtout, qui l'observait avec ses yeux de loup et lui offrait des clés comme une accusation silencieuse.
Elle remit la lettre de son frère dans sa manche, plus près de son cœur. La flamme de la bougie vacilla, projeta son ombre tremblante sur le mur.
Elle se leva et souffla la bougie.
Dans l'obscurité, elle entendit son propre souffle se régulariser. Demain, elle sourirait au roi Alaric et accepterait sa seconde clé. Demain, elle jouerait si bien le rôle de la jeune mariée docile que nul ne devinerait ce qui se cachait sous la soie. Mais cette nuit, dans la chaleur de son propre courage, elle laissa sa main toucher l'endroit où la lettre de Corin reposait — et murmura dans le noir :
— Tiens bon, petit frère. Je viens.