La Couturière de la Reine
Lire le chapitre 35: The Trial
La salle des gardes sentait la cire et le fer froid. Élodie avait passé la nuit à compter les pierres du mur de sa cellule, mais ce matin, on l'avait tirée de là sans un mot, deux soldats aux visages fermés l'encadrant tandis qu'on la poussait vers les appartements du roi. Pas le tribunal qu'on lui avait promis. Le roi en personne.
Elle cligna des yeux dans la lumière crue des fenêtres hautes. Louis XV trônait dans un fauteuil doré, l'air ennuyé, les doigts tambourinant sur l'accoudoir. À sa droite, la reine, Marie Leszczyńska, la regardait avec une intensité que rien dans son maintien ne trahissait. À sa gauche, le comte de Maurepas, visage de marbre. Et debout près de la colonne, l'arme encore visible sous son manteau, la comtesse de Vaudreuil la fusillait du regard.
Le chancelier lisait les chefs d'accusation d'une voix monocorde : espionnage, trahison, conspiration contre la Couronne. Élodie n'écoutait plus. Elle cherchait le visage du roi, ce souverain dont un seul mot pouvait la sauver ou l'envoyer à l'échafaud.
"— que l'accusée, Élodie Marchand, employée de la garde-robe de Sa Majesté la Reine, a été appréhendée en possession de documents secrets, et qu'elle a opposé une résistance armée à la comtesse de Vaudreuil, qui l'avait surprise en flagrant délit."
Le roi leva un sourcil. « Armée ? Vous, une couturière ? »
La comtesse s'avança, voix mielleuse. « Elle portait sur elle une liste de noms — des traîtres, Votre Majesté, des officiers de votre propre armée, dont le marquis de Valois. J'ai intercepté ce document avant qu'elle ne le fasse parvenir à l'ennemi. »
Élodie sentit son cœur cogner contre ses côtes. Le moment était venu. Elle n'avait qu'une chance.
« Votre Majesté, dit-elle, sa voix plus ferme qu'elle ne l'aurait cru possible, ce document n'est pas une liste de traîtres. C'est la preuve d'un complot. Une conspiration menée par la comtesse elle-même pour compromettre des officiers loyaux — dont Armand de Valois, marquis de Valois, colonel de votre régiment de Flandre. »
Un murmure parcourut la salle. La comtesse ricana. « La prison a altéré l'esprit de cette fille. Elle invente. »
« Je n'invente rien. » Élodie sortit de son corsage la lettre froissée — celle d'Armand, qu'elle avait cousue dans son ourlet avant d'être arrêtée, et qu'on n'avait jamais trouvée. Elle la tendit au chancelier, qui la déplia et la lut à voix haute. C'était une déposition signée du marquis lui-même, attestant que les ordres portant sa signature concernant le transfert de troupes étaient des faux, fabriqués par un expert en écriture à la solde de la comtesse de Vaudreuil.
Un silence de plomb tomba sur l'assemblée. Maurepas ne bougeait pas, mais ses yeux s'étaient rétrécis.
« Cette lettre est trop commode, coupa la comtesse, la voix aiguë. Une femme éprise peut tout écrire pour sauver son amant. »
Élodie plongea la main dans sa poche. La seconde lettre. Celle de Luc. Celle que personne ne savait exister.
« Ceci, dit-elle en la dépliant, m'a été remis par mon frère, Luc Marchand, qui œuvre sous les ordres du comte de Maurepas comme agent double dans les cercles de contrebande qui financent ce complot. » Elle la tendit au chancelier. « Elle révèle les noms des commanditaires au plus haut niveau, et des preuves que des fonds ont transité par les comptes de la comtesse vers les bureaux de M. de Broglie. »
Le nom de Broglie fit tressaillir Maurepas. La comtesse pâlit.
« C'est un faux ! » s'écria-t-elle. « Cette fille et son prétendu frère — un simple domestique — fabriquent des preuves pour se sauver ! »
« Votre Majesté, une seule chose peut trancher. » La voix de la reine s'éleva, claire et toute de velours, et toute la salle se tourna vers elle. Marie Leszczyńska se leva, sa robe balayant le parquet. « Faites venir le comte de Broglie. Qu'il comparaisse devant vous, ici, maintenant. S'il est innocent, il le prouvera. Et si cette missive dit vrai… c'est la comtesse qui devra répondre de ses actes. »
Le visage de la comtesse se décomposa. Elle chercha une issue du regard, mais les gardes s'étaient resserrés autour de la porte.
Le roi parut peser la chose, un doigt contre sa lèvre. Puis il fit un geste négligent. « Qu'on aille chercher Broglie. »
L'attente dura une éternité. Élodie n'osait pas respirer. À côté d'elle, la reine était redescendue, assise, mais son regard glissait vers Élodie — un regard qui disait : tiens bon.
Quand Broglie entra, encadré par deux gardes, son visage cireux disait tout. Il jeta un coup d'œil à la comtesse, puis à la lettre que le chancelier lui tendait, et ses épaules s'affaissèrent.
« Nieriez-vous cette correspondance, monsieur ? » demanda le roi.
Broglie regarda la comtesse — un regard chargé d'une fureur muette — puis baissa la tête. « Votre Majesté, je… j'ai agi sur les ordres de la comtesse. Elle m'a assuré que vous soutiendriez cette entreprise, que le marquis de Valois était un obstacle à ses ambitions auprès de la maison de Lorraine… Je n'ai jamais voulu… »
La comtesse explosa. « Vous mentez ! Vous mentez pour sauver votre tête ! Le roi sait que je suis loyale — »
« La loyauté, madame, » Le roi se leva, et sa voix, soudain, n'était plus ennuyée — elle était devenue froide comme une lame de janvier, « ne conspire pas contre ses propres officiers pour s'emparer des commandements. Elle ne paie pas des faussaires pour fabriquer des preuves contre Gaspard. » Son regard tomba sur la comtesse, et il n'y avait plus rien d'indolent dans ses yeux. « Elle ne terrorise pas de jeunes couturières dans les couloirs de mon palais. »
La comtesse s'effondra à genoux. « Votre Majesté, je vous en supplie — »
« Gardes. » Le roi fit un geste. « Qu'on l'emmène. Qu'on la conduise à la Bastille, pour y répondre de trahison. Et que Broglie soit assigné à résidence en attendant son jugement. »
On emmena la comtesse, qui criait des imprécations que les murs étouffèrent. Le silence revint, pesant, chargé de tout ce qui venait de se passer. Élodie sentit ses jambes trembler. Elle n'était plus accusée. Elle était vivante.
La reine se leva de nouveau et vint à elle, sous les yeux de toute la cour. Sa voix était basse.
« Vous avez servi la vérité, Élodie Marchand. Et vous avez protégé un homme dont la loyauté n'a jamais été en cause. » Elle sourit à peine. « Il faudra que nous parlions, vous et moi. Il y a des choses que je veux entendre de votre bouche — et d'autres que je préfère entendre de la vôtre, et non de celle des rapports officiels. »
Élodie inclina la tête, le cœur en déroute.
Ce soir. Ce soir, il faudrait dire la vérité. Mais pour l'instant —
Pour l'instant, le roi la regardait. Et dans son regard, il y avait quelque chose qu'elle n'aurait jamais osé espérer.
Du respect.
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